‹ Le Moulin rougeChapitre 3 sur 53 · ENTREVUE NOCTURNE · texte numérisé non relu

ENTREVUE NOCTURNE

— Oui, — répéta l’homme à la voix rauque — apprenezmoi de quoi il retourne...

— Ne le savez-vous pas déjà?... — lui demanda son interlocuteur...

— Je ne sais que ce qu’on m’a dit, et c’est fort peu de chose...

— Que vous a-t-on dit ?

— Que beaucoup de seigneurs de la Cour, et des plus huppés, avaient usé vainement de leur influence sur le roi pour empêcher le mariage du Dauphin avec l’autrichienne Marie-Antoinette... (jue ces seigneurs, furieux de leur dé-

convenue, voulaient se venger par quelque moyen hardi, et protester du moins d’une façon terrible contre une alliance qui portera malheur au royaume.

— C’est la vérité... — murmura le personnage mysté-

rieux — et celui qui vous a parlé ainsi était bien instruit... — qu’a-t-il ajouté ? i

— Rien... — répliqua l’homme à la voix rauque, — il m’a seulement dit de me trouver ce soir au cabaret de Sauvageon avec une dizaine de mes gens... qu’un seigneur viendrait m’y chercher et me proposerait une affaire dans laquelle il y aurait beaucoup à gagner... — je demandai comment je reconnaîtrais ce seigneur... il me fut répondu qu’il arriverait entre onze heures et demie et minuit, dans un bateau qui aurait une lanterne attachée à sa pointe, et qu’il m’aborderait en disant : Je viens du Nord, ce à quoi je répliquerais ; et j'arrive à Fersaîlles, enfin il m’apprit le mot d’ordre au grand complet... — Vous êtes venu — nous avons échangé le mot — il ne vous reste plus qu’à me mettre au courant de ce que vous souhaitez de moi, et j’attends vos communications... — soyez tranquille, d’ailleurs, si vous êtes raisonnable, je le serai pareillement et nous nous entendrons sans peine...

— Vous vous nommez Huber, n’est-ce pas? — reprit le personnage mystérieux.

— Oui, je me nomme Huber — répondit l’homme à la voix rauque avec une sorte de farouche orgueil — oh ! vous pouvez parler de moi à monsieur de Sartines, il me connaît bien, allez ! et ses agents aussi me connaissent !... Ils ont tout fait pour m’avoir... ils portent de mes marques ! et ils ne m’ont pas eu cependant !... et ils ne m’auront jamais!., celui qui mettra la main sur Huber n’est pas encore au monde, je vous en réponds, sans vanité...

— Je vois que vous êtes un intrépide.

— Je m’en pique ! j’ai fait nies preuves, rien ne m’effraye et il y a deux choses qui m’attirent, l’argent et le danger.

LE MOULIN nODGE

— Je vois que vous êtes l’homme qu’il me faut.

— C’est fort problable , mais pour s’entendre, il faut s’expliquer... — Expliquez-vous. -,

— Je vais le faire... Combien de braves gens avez-vous en ce moment dans le cabaret de Sauvageon ?

— Une dizaine.

— Et vous répondez d’eux ?

— Autant que de moi-même. Ce sont des bons ! ce sont ' des solides ! une vraie crème, quoi ! mes lieutenants, enfin, car nous sommes organisés comme un régiment. Chacun commande une petite bande, et moi je suis le maître à tous... ces bons garçons m’obéissent au doigt et à l'œil...

— Ah ! dam ! c’est naturel, ils se sentent bien commandés

et ça leur donne confiance...

— Vous et vos lieutenants, quel nombre de gaillards déterminés pouvez-vous réunir d’ici à la soirée de demain ?

— De deux cent soixante-quinze à trois cents.

— C’est-peu.

— C’est beaucoup, au conjtraire !... ces trois cents-là en

valent mille !... Je ne vous parle point là de coquins vuK' gaires... C’est la fleur... la fine fleur des bandits de Paris ! ^

Ah çà ! mais, mon digne seigneur, auriez-vous par hasard l’intention de nous envoyer attaquer Sa Majesté le roi dans

son palais de Versailles et de nous faire enlever la Dau-"^’"’’"' phine?

— Il ne s’agit de rien de pareil.

— Alors, de quoi s’agit-il donc ?

— Vous savez que demain soir on tire le feu d’artifice en ' l’honneur du mariage de l’autrichienne.

— Certainement, tout Paris s’entassera sur la place Louis XV. Ce sera une foule, une cohue, comme on n’en • aura jamais vu...

— Les poches des hommes seront bien garnies, reprit le personnage mystérieux, les femmes, en toilette de gala, porteront des colliers, des boucles d’oreilles et des bagues d’une grande valeur.

— Je me suis déjà préoccupé de tout cela, les bons coups ne manqueront pas, et mes lapins (je les appelle mes lapins) se promettent une ample récolte.

— Que diriez-vous donc si une circonstance imprévue, un incident inouï, se produisant soudain, jetaient au milieu de cette foule immense le désordre et la terreur, épouvantaient les plus braves, faisaient perdre la tête aux plus résolus?,.. — qu’arriverait-il, si cette multitude entassée, saisie d’un vertige subit, s’efforcait de fuir par les issues trop étroites, se bousculant, se renversant, s’étouffant, se foulant aux pieds, pendant des heures entières ?

— Ail! s’écria Huber d’une voix plus rauque que de coutume, et qu’une féroce avidité rendait tremblante — ah ! si pareille chose arrivait, ce serait un spectacle à ravir la pensée! — Je crois me voir d’ici, mes braves lapins et moi, nous frayant un chemin à coups de couteau, au milieu de cette cohue affolée, redoublant partout sur notre passage la confusion et la terreur, arrachant les colliers des femmes, et dévalisant les hommes comme en pleine forêt de Bondy ! — Tudieu ! quelle curée magnifique ! J’aimerais autant /"'uela, savez- vous, que mettre à sac une ville conquise! mais " ' Vest un rêve ! ce serait trop beau ! ça ne peut pas se réa-

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