‹ Le mouron rouge, 1792Chapitre 14 sur 35 · L'UN OU L'AUTRE · texte numérisé non relu

L'UN OU L'AUTRE

avec tant de ruse, si elle abandonnerait son frère à son sort, ou si de propos délibéré elle trahirait cet homme courageux, qui dévouait sa vie à ses semblables, cet homme si généreux, et qui par-dessus tout n'était pas sur ses gardes. Cela lui paraissait une action horrible. Mais il y avait Armand ! Armand lui aussi était noble, brave, et lui non plus n'était pas sur ses gardes. Armand l'aimait ; volontiers, il lui aurait confié sa vie ; elle pouvait l'arracher à la mort et elle hésitait. Oh ! c'était affreux ; elle voyait les yeux de son frère, si doux, si bons, si pleins d'affection pour elle, la regarder avec reproche. « Tu aurais pu sauver ma vie, Margot ! semblaient-ils lui dire, et tu as préféré celle d'un étranger, d'un homme que tu ne connaissais pas, que tu n'avais jamais vu, et tu n'as pas voulu le compromettre, tandis que tu m'envoyais à la guillotine. »

Toutes ces pensées contradictoires arrivaient en foule dans l'esprit de Marguerite, pendant que, le sourire aux lèvres, elle glissait à travers le gracieux dédale du menuet. Elle remarqua, avec ce sens aigu qui lui était particulier, qu'elle avait réussi à calmer toutes les craintes de Sir Andrew. Elle était absolument maîtresse d'elle-même, à ce moment et pendant tout le menuet, elle joua son rôle avec plus de perfection qu'elle n'avait jamais fait sur les planches de la Comédie-Française ; mais alors la vie d'un frère bien-aimé ne dépendait pas de ses talents de comédienne.

Elle était trop intelligente pour exagérer son rôle et ne fit plus aucune allusion au soi-disant billet doux, qui avait provoqué chez Sir Andrew cette angoisse de cinq minutes. Elle se rendait compte de

la façon dont la frayeur de son cavalier s'évanouissait sous l'influence de son rire radieux, et bientôt, elle s'aperçut que, quelques doutes qui fussent sur le moment venus à l'esprit du jeune homme, elle . avait réussi à les dissiper complètement ; il ne se rendit pas compte de l'agitation fébrile dans laquelle était Marguerite, il ne vit pas l'effort que lui coûtait le ton léger de cette causerie banale.

A la un du menuet, elle pria Sir Andrew de la conduire dans le salon voisin.

— J'ai promis à Son Altesse Royale de souper avec elle, dit-elle, mais avant de nous séparer, ditesmoi... me pardonnez -vous ?

— Vous pardonner ?

— Oui ! A^^ouez que vous venez d'avoir peur... Mais, n'oubliez pas que je ne suis pas une Anglaise et que je ne considère pas un billet doux comme un crime, et je vous jure que je n'en parlerai pas à ma petite Suzanne. Dites-moi, aurai-je le plaisir de vous recevoir à ma fête champêtre, mercredi prochain ?

— Je ne puis vous le promettre, Ladj^ Blakeney, répliqua-t-il évasivement ; il est possible que je sois amené à quitter Londres demain.

— A votre place, je ne partirais pas, fit-elle sérieuse tout à coup ; puis, pour dissiper l'expression d'anxiété qui réapparaissait dans les yeux de son interlocuteur, elle ajouta gaîment : — Il n'y a personne qui sache faire une partie de boules comme vous. Sir Andrew, vous nous manqueriez tant au boulingrin !

Il l'avait conduite à travers le salon, vers une pièce écartée où Son Altesse Royale était la première au rendez-vous.

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