CHAPITRE COMPLEMENTAIRE
Il y a des personnes qui veulent tout savoir lorsqu'elles ont écouté le commencement d'un récit. L'incertitude leur déplaît, même en ce qui touche au sort de l'élre idéal qui s'est emparé de leurs loisirs durant quelques heures de lecture. J'appartiens à
~ 290 — cette t:l;isso de < urieiix. J'en ai souvent voulu à Byron , qui me laissait en suspens à la fin du Corsaire. Si peu de rapport qu'il y ait entre les humbles pages que vous venez de lire et les hautes conceptions du poète anglais, peut-être quelque longue patience aura-t-elle achevé ce livre aussi scrupuleusenient que s'il eut échappé aux sublimes veilles de Florence et de Venise. Ne se trouvàt-il qu'une seule de ces patiences-là , je lui devrais un dédommagement, en complétant le mieux possible son courageux emploi.
Donc, pour celui qui vient de lire le Mousse., l'auteur ajoute que la famille Millin vécut dans une honnête aisance jusqu'au jour où Antoinette se maria. Un capitaine de vaisseau , jeune encore , frappé de sa beauté , sensible à tout ce qu'il y avait de gracieux et d'aimable dans ce caractère enchanteur, se présenta et fut promptement agréé. Dirai-jc qu'Antoinette fut heureuse ? ïl faut le croire .
— 2î)l — car elle avait un mail d'Iiumeiir douce, qui sortait le niatiu et rentrait {)Oui' dincr, qui sortait apics le dîner et rentrait pour se mettre au lit. Homme estimable d'ailleurs, qui conduisait parfois sa femme à la promenade, soit sur le quai, soit au bois du Château, tous deux marchant en silence , saluant et salués : tranquille plaisir dont la limite ne se trouvait qu'à l'heure où le capitaine avait sa partie prête au Cercle. Antoinette recevait des visites te dimanche , et comme elle en faisait le même jour, suivant Tusage, elle retrouvait des cartes en rentrant. Ne croyez pas que je plaisante : c'est un des plus doux momens de la vie de province que celui où vous recevez une carte ; celui encore où vous glissez la vôtre , à ce mot désiré : Madame est sortie... J'ai plus d'une fois épi'ouvé une vive tentation d'embrasser la vieille servante qui me disait ce mot là, et je l'aurais souffîettée de bon cœur^quand elle ajoutait, en rouvrant la porte: — Cependant je vais voir...
Aiiloinette allait aussi au bal \ long-temps pour y danser , puis plus tard pour regarder danser les autres. Elle allait à la messe en fort belle toilette ; elle avait deux fois par an un dîner de trente hommes ; une luxueuse vaisselle; une excellente blanchisseuse; n'estce pas du bonheur, dites-moi?
Je craindrais de laisser quelque vague dans les esprits auxquels ce chapitre complémentaire s'adresse, si je ne disais encore deux mots de M. Talec. On saura donc qu'à l'hôpital de Plimouth il se familiarisa suffisamment avec les mœurs anglaises pour oublier son nom de Français , et se prêter, dans l'intérêt du bon ordre, à un certain rôle de surveillance peu estimé dans les pontons comme partout ailleurs. Il en advint qu'un complot d'évasion ayant été découvert, le capitaine du Saint-Corentin subit un affreux supplice. En présence de tous les prisonniers , il comparut devant le tribunal institué par eux-
mêmes, et après le prononcé du jugement, il fut tatoué sur le front de ces caractères indélébiles : Traître à sa patrie. C'était la justice des pontons ; justice terrible , qui renouvelait le signe de Gain! La marque du bagne ne se porte au moins que sur l'épaule. . . M. Talec eut peut-être des remords. Ce qui est sûr , c'est qu'étant rentré en France , il y mourut d'indigestion.
Pour maître Caëric , sa carrière s'acheva paisible; il n'y eut pas l'ombre de drame dans sa fin. Il se confessa au vicaire, qui fréquemment soupait avec lui , de tous les petits péchés qu'ils avaient commis ensemble ; il reçut l'absolution, l'extrême-onction; il fit un beau legs à la fabrique, et eut un bel enterrement de seconde classe.
— Et le mousse?...
— Ne vous souvient-il pas que Surcouf
l'avait laissé à l'Ilc-dc-Francc dans un élal désespéré ? On peut raisonnablement croire qu'il n'en est pas revenu. \'oici d'ailleurs, à cet égard, tout ce que je puis vous dire : Il y a peu d'années , je me trouvais à Lorient, à une soirée du préfet maritime. Dans le coin d'un salon s'était rassemblé un petit groupe et j'y entendis l'histoire de Jean- Marie. Le capitaine de vaisseau qui la contait avait le dos tourné à une table de jeu , silencieux champ de bataille où se décidait une partie d'échecs.
— Oui, Mesdames, ajouta-t-il en tciminant ; je donnerais beaucoup pour savoir ce qu'est devenu ce Jean-Marie,
— Il est mort , sans doute , dit un commissaire de marine. Mais je conçois que vous regrettiez de ne l'avoir pas reti'ouvé , car en délinilive, vous lui de\c/. quati'c-vingt mille
Irancs, et c'est désagréable d'être le débiteur d'un mousse.
— D'autant plus que s'il existe encore il est peut-être aujourd'hui dans le besoin , reprit le capitaine ; et cette idée me fait mal. Mais changeons de conversation : voilà ma femme qui arrive , et elle s'attriste lorsque l'on parle de cela.
Un des joueurs d'échecs se leva brusquement et fit deux pas vers la dame pâle et maigre qui s'avançait. Il s'arrêta comme pétrifié. Puis il prit son chapeau et disparut, laissant la partie inachevée.
— Qu'a donc ce monsieur? s'écria la dame ; il m'a fait peur.
— Effectivement, il avait un air singulier, dit le capitaine : le connaissez-vous , Messieurs?,..
— C'est un riche armateur de Saint-Maio, répondit le commissaire. Il est ici depuis peu de jours et doit repartir demain.
Le lendemain le capitaine reçut une carte qui portait le nom de Jean-Marie.
— Tiens, dit-il en la montrant à Antoinette , j'ai conté hier ton histoire de mousse à ces dames, et voilà une plaisanterie qu'elles me font.
FJN.