‹ Le mousseChapitre 16 sur 17 · UNE VISITE · texte numérisé non relu

UNE VISITE

C'était un homme de haute stature ; ses yeux perçans restèrent fixés quelques secondes sur la jeune fille , avec cette expression joyeuse que cause l'aspect subit d'une gentille figure de femme. Puis, assouplissant sa

voix qui devait être rude , l'inconnu demanda si c'était bien la demeure de M. Millin.

— Oui , Monsieur , répondit timidement Antoinette.

— Soyez donc assez bonne , Mademoiselle , pour lui demander s'il peut recevoir quelqu'un qui revient de l'Ile-de-France.

— De rilc-de-France ! Entrez, Monsieur, entrez vite! Oh! vous venez de l'Ile-de-France, vous ne pouvez que nous apporter du bonheur !...

Elle franchit les degrés de l'escalier comme un oiseau, peu inquiète de la façon inusitée dont elle introduisait l'étranger qui la suivait.

— Papa ! ... ma sœur ! . . . criait-elle en mon

tant, c'est un monsieur qui vient de l'Ile-de- France...

Le monsieur s'était arrêté immobile à l'entrée de la chambre... Ce marin, car c'en était un , fait aux succès de douleur et de carnage , nourri dans les privations et les fatigues, se sentait le cœur serré à l'aspect du tableau qu'il avait sous les yeux. Il avait vu d'un œil tranquille des hommes expirans, mutilés par la mitraille , de hideuses formes de cadavres capricieusement découpées à la suite d'un combat; il ne put voir, sans que ses nerfs tressaillissent, cette paisible image de misère, dénuée du vernis grandiose habituel aux malheurs qui l'avaient entoure. Un malade qui gémit; un vieillard presque enseveli déjà dans le fauteuil où il pleure ; un reste de feu éclipsé par de longs pots de tisanes ; des vitres cassées, de rares meubles, le silence le plus attristant , c'est là un de ces spectacles qui briseraient une amc dure, et que l'on n'oublie

point quand on s'y est trouvé. Une fois dans ma vie j'ai vu cela , et souvent j'en rêve.

L'étranger fît un effort et s'approcha du fauteuil.

— Monsieur, dit-il au colon qui essayait de se lever, vous rappelez-vous un enfant que vous avez gardé quelque temps dans votre habitation, et qui se nommait Jean- Marie ?

■liiU ■

— Oh ! oui, Monsieur ! s'écria Antoinette ; nous apportez-vous de ses nouvelles ?

" — Je viens de sa part , reprit l'inconnu.

Il s'assit sur une chaise , jeta encore un regard peiné sur la chambre et les assistans,^ puis il continua :

— Cet enfant , Monsieur, vous a conservé

— 28Ô — une vive tendresse. Il était digne aussi de la vôtre , et l'a prouvé en devenant homme. Mon nom était obscur quand vous habitiez la colonie ; je ne crains pas de dire que depuis quelques heureux combats l'ont rendu célèbre, et j'ajoute qu'il le serait moins si j'avais eu moins de compagnons tels que Jean- Marie.

Antoinette rougit et baissa les yeux.

— A qui ai-je l'honneur de parler? dit M.MiUin.

— Le capitaine Surcouf.

Le vieillard se leva tout-à-fait.

— îl fut un temps, dit-il, où j'aurais fait plus digne accueil à une aussi glorieuse visite. Que ne suis-jc encore à l'Ile-de-France , Mon

— 1>84 — sieur, pour recevoir, comme il convient, l'homme qui vient d'illustrer notre marine i... Mais hélas! vous voyez...

Des larmes l'arrêtèrent.

— Monsieur, répondit vivement Surcouf, ce temps peut revenir. En tous lieux, d'ailleurs, on est honorablement reçu quand on touche une main probe, quand l'hôte qui vous la tend peut se parer d'une réputation comme celle que vous avez laissée dans la colonie. Écoutez-moi donc bien. Monsieur. Le jeune homme dont je parle a partagé mes travaux. C'est moi qui l'ai conduit dans l'Inde; il était mousse alors, et j'aime les marins qui commencent ainsi. Son courage et son application à l'étude m'ont frappé; je l'ai embarqué comme enseigne. Nous avons fait de magnifiques prises dont il a eu sa part. Enfin , il y a dix mois , au milieu d'un abordage , il est tombé à mes pieds...

Antoinette poussa un cri.

— Rassurez-vous, Mademoiselle, il n'était point mort. Quand nous arrivAmes au port Nord-Ouest, je ic eonfiai aux plus habiles hommes de l'art. Sa blessure était dangereuse. Il me fit appeler.

— Capitaine , me dit-il d'une voix éteinte, je ne crois pas avoir long-temps à vivre, mais j'ai à m'acquitter d'un grand devoir, et c'est vous que j'en charge ; je suis bien sûr qu'il sera religieusement accompli. Si jamais vous retournez en Europe, vous irez à Lorient, capitaine, lors même que vos affaires ne vous y appelleraient pas. Vous y trouverez M. Millin , ancien colon de l'île. Vous lui direz que ma dernière pensée a été pour lui, et pour

sa famille (Il appuya fortement sur ce

mot)... Vous savez mieux que moi à quelle somme s'élèvent mes parts de prise; c'est à M. Millin que je la lègue ; puisse-t-elle suffire à réparer les désastres qui l'ont accablé, mais elle ne paiera jamais le bonheur que

— 28C -j'ai goûté près de lui Le chirurgien l'empêcha de parler davantage. Et moi, Monsieur, qui n'ai plus revu Jean- Marie, je viens remplir sa volonté. Ces quatre-vingt mille francs sont à vous.

Le silence tut si profond , que le corsaire n'osa pas le rompre. Il comprit l'absence, là où il se trouvait, de cette joie qui en d'autres Ueux eût bouleversé des âmes communes. Il se retira, plein de respect, laissant sur la cheminée une liasse de traites. Déjà il était sur le seuil de la porte , lorsqu'un souvenir le rappela.

— Mademoiselle , dit-il à la jeune fille , qui restait comme pétrifiée sur sa chaise, muette^ sans couleurs , sans respiration , sans larmes , Mademoiselle , j'oubliais quelque chose. Ceci est pour vous.

Madame Gériot décacheta la lettre que

Surcouf venait de placer dans la main de sa sœur. Elle n'y trouva qu'un papier jauni par le temps, usé, presqu'en morceaux, sur lequel on lisait encore :

Éjjare-nes cf Antoinette.

IT

Page 1