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reflet de nos conversations passées j puissent-elles surtout vous faire désirer le rapprochement que j'espère, et qui ne sera jamais trop prompt pour votre dévouée filleule.
AUGUSTA KeRNOC.
Au pied du Jura. 20 février i833.
pubmishs pai^tzs.
CoNCARNEAU cst un joli port de Basse- Bretagne , où voudrait venir qui a l'ennui dans l'ame , pour peu qu'il ait laissé tomber un coup d'œil sur les cartes de M. Beau temps- Beaupré. Figurez-vous, en effet, une petite lie , jetée comme à l'aventure detant une
côte (Je granil cl séparée du continent parun mince passage , théâtre récent d'une grande histoire ; petite ilc semée de rues droites et gaies, de johes maisons nettes, de joyeux habitans , de places nues et carrées , d'auberges pleines , rieuses , marinières , bruyantes au-delà de tout; une forteresse toute neuve qui se mire dans les eaux avec un vernis de blancheur resplendissant comme une barbe fraîche ; des matelots qui chantent quand point l'aurore, des capitaines qui viennent de chanter et qui cherchent leurs matelots : deux grandes baies toujours chauffé^es des rayons du soleil ou culbutées par les vents du sud-ouest : cela vaut mieux que l'Opéra, quel que soit le spectacle.
C'est Ih qu'un jour le vaisseau de 74 le Vétéran , vint se jeter, comme par miracle, au-devant d'une chasse anglaise. Il n'était monté par rien moins que par le roi Jérôme, jeane frère de l'homme des Pyramides et de Moscou ; jeune alors, car il se souciait aussi
peu du présent que de l'avenir, et il n'avait pas encore noblement payé ses folies sur le champ de bataille de Waterloo. Il fallut qu'un vieux timonier de ce port même dont je vous parle, se fit, à l'improviste et avec toute la puissance que donne en pareille occasion la connaissance d'une brasse, capitaine, amiral , prince de l'empire ; qu'il dit : « C'est moi qui commande , c'est moi qui sauve ; il n'entre ici que des barques de pêcheurs, j'y
ferai entrer un vaisseau de ligne! » Le
vaisseau y est entré , et il y resta cinq ans; ce qui fît à Concarneau cinq ans de bals et de réjouissance ; ce qui fait encore dans cette ville le texte de toutes les conversations d'après-diné, pour peu qu'on ait un hôte à table.
J'annonce ici aux lecteurs , pour les empêcher de prendre le change , qu'ils savent déjà la grande histoire annoncée plus haut ; je leur ai dit les fastes historiques, guerriers, maritimes, poétiques, du petit port où je les
piace en commençant ce récit. Patience pour eux : ils n'auront pas à chaque page de si beaux épisodes.
LE RtADEZ-VOLS DE LA MARINL.
ÏL y a, au bout de la place de Concarneau, dans l'espace appelé la ville close, un assez ignoble bouchon décoré sur la porte de tous les pavillons du monde, hormis le pavillon français. C'est là que vous compteriez difficilement les pois de cidre et les hommes, foule
mêlée dont quatre ou cinq crasseuses servantes divisent momentanément l'épaisse cohue. Le nez le plus exercé y douterait longtemps entre l'alcool, l'ail et le goudron; il faut avoir fait trois voyages de l'Inde pour entrer là sans gêne , et pour y demander une omelette , sans une attaque d'apoplexie.
C'est sur le seuil de cette brave hôtellerie, vibrante ce jour-là, plus que jamais, des jurons de la langue deBretagne,plus que jamais ébranlée par les gros rires du gaillard d'avant, que se présenta, tout transi de froid, tout faméhque, un pauvre petit garçon de dix ans , vers la fin du siècle dernier. C'était un sou qu'il demandait , un sou ou quelque plat jeté par terre pour le chien du logis. Il n'eut ni l'un ni l'autre : il eut un vaste soufflet sur la joue gauche , et il en fut heureux, car ce soufflet venait d'une main qui lui portait fortune. Tout rouge encore , le malheureux transporta sa misère à une autre table, où trois buveurs devisaient sans trop d'équilibre. Sa main toute
pictc'àla parade, il s'avançait timidement, lorsqu'un des eonvives le regarda fixement :
— Talec, dit-il à son vis-à-vis, il me vient une idée : voilà trois navires que nous perdons; ce drôle a reçu tout- à -l'heure un soufflet de Surcouf : c'est un baptême , et la coque d'un bateau sera sûre sous ses pieds.
— Bien dit : un signe de croix , un verre d'eau-de-vic, et qu'il soit mousse à boid!
— Tu es mon mousse , et avale !
Si l'on vous offrait le ministère des finances, à vous qui venez d'avoir un billet de cinq cents francs protesté ; à vous qui êtes député de l'opposition; à vous dont le père est pauvre et malade ; à vous dont la femme accouche , quand il n'y a plus ni bois dans le bûcher, ni argent dans la commode; à vous qui avez vingt-deux ans, et qui, obscur dans votre petite chambre , écrivez de folles lettres à quelque actrice en renom; à vous
tous celte offre serait moins séduisante que ne l'était pour Jean-Marie relie qui lui était
si brusquement et si gracieusement iaite de la haute dignité de mousse. Car Jean-Marie avait dix ans, et il ne connaissait ni l'Opéra, ni les dettes, ni la misère, ni la politique; tout au plus savait-il de la vie ce qu'on en apprend sur les grandes routes en quêtant son pain, et de la civilisation ce qu'on en peut voir à Quimperlé, grande ville éloignée de plus de sept lieues de sa patrie , et dont il avait vu la foire en courant les aventures. L'ambition avait la germé dans son ame : le moyen de résister au pompeux spectacle du grand clocher de Sainte-Croix, et à l'éclat de l'imposant tribunal qu'il avait vu siéger! Jean-Marie s'était promis d'être juge un jour à Quimperlé : il n'avait pas encore osé songer qu'on put être mousse. Car un mousse, c'était pour lui un de ces jolis petits êtres à pantalon bleu, à veste bleue , à boutons d'or, avec de bons souliers et un chapeau de cuir verni , comme il en avait tant vus sur le quai de Concarneau , marchant la tête haute et
chcrclianL peu les sous dos passans. Quelle existence !
Donc il but son verre d'eau-de-vic d'un air d'amiral , et il fallut lui rappeler le signe de croix pour qu'il le fit; et il le fît mal , de droite à gauche, tout distrait, comme on se rappelle un vieil ami malheureux; et il s'assit fièrement à cette table dont il n'osait s'approcher tout-à-l'heure ; ses yeux brillaient, ses lèvres s'agitaient, sa voix était plus forte : il eût souffleté Surcouf.
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LE SAIAT-GORENTIN.
Le soleil se levait; quelques centaines de chaloupes de pêche couvraient la baie de Concarneau , beau spectacle qu'il faut voir, et qui n'a pas d'égal. C'est la sardine qu'on va pêcher; c'est ce petit poisson qui occupe tant de flottes, qui occasionne des mouvcmcnf-
— 1^2 — d'armée navale comme à Tratalgar ; plus beaux mille ibis , car l'escadre se mcul sans crainte de délaite pour la France ; elle hisse ses misaines avec la régularité des batailles du Cirque-Olympique , où Friedland s'emporte sur un pas redoublé ; même précision ici , même exactitude ; les marins seulement y sont plus marins que les guerriers de Franconi ne sont héros; ce n'est qu'une différence de réalité.
Le long du quai roulait lourdement un chasse-marée aux deux mats obliques , bruns, vernissés ; au bas des vergues séchaient trois voiles rouges agitées par la brise du matin. A la naissance du beaupré horizontal était assis un petit garçon tout pensif: sa main gauche retenait à peine un reste de sardine collé sur un morceau de pain noir, tandis que sa main droite essuyait une dernière larme. C'était Jean-Marie, qui de loin avait vu plus d'un noble brick de guerre et qui trouvait la iîn de ses rêves de irloire à bord du Salnt^
Corentin, triste bateau presque sous-marin, où il n'y avait ni sabords, ni canons^ ni hunes; où les haubans n'étaient point garnis de ces belles échelles de cordes qui lui avaient paru si douces à l'œil ; où le pont était si près de la cale ; où enfin il n'y avait pas même d'uniforme pour le mousse , bien qu'il y eût des coups de corde pour lui. Jean-Marie venait d'en recevoir vingt, et il balançait entre l'envie de sauter sur le quai et celle de se jeter à la mer, quand ime vieille femme se présenta.
A sa grande coiffe blanche et raidie , pendante sur le devant de ses épaules , à sa face hâve et cadavéreuse, vous l'eussiez prise pour une momie de l'ancienne Egypte; ce type sombre de la femme bretonne vs'avança lentement sans témoigner aucune émotion.
— Jean-Marie , tu vas naviguer mon garçon ; tu nous quittes et tu fais bien, carie bon Dieu seul te nourrissait , et la bassine de bouillie n'avait plus ta part depuis long-temps. Il vaut
mieux encore la mer que les chemins ; si l'on n'y trouve pas de gens charitables, on en revient du moins riche comme ton oncle Bihan qui possède aujourd'hui deux bateaux à Groix. Garde toujours cette belle image de saint Iflam, qui te préservera de malheur.
La vieille dit et s'en fut , ne pensant plus guère à Jean-Marie. Elle lui avait donné une image; que peut-on faire de plus pour un fils? II y a beaucoup de mères dans le pays qui n'en feraient pas tant. Jean-Marie non plus ne pensait guère à la vieille femme. Qu'avaitil reçu d'elle si ce n'est bien des coups de cette sale image? Long-temps des crêpes sèches, de la bouilhe de mil ; jamais une caresse, jamais un soin; jamais surtout rien de ce qui établit dans nos mœurs civilisées ces si douces relations de fils à mère. Jean-Marie était venu dans la famille comme un accident; il gênait, il était de trop, et il aurait dû se dispenser d'arriver le neuvième : que faire du neuvième enfant, alors qu'on n'en peut
nourrir quatre? Jean-Marie avait tort, et on le lui avait bien prouvé, en l'envoyant hors du logis chercher quotidiennement une existence que ses frères et sœurs ne pouvaient partager avec lui.
Cç qui fit que le nouveau mousse aperçut à peine sa mère , et ne garda de cette visite qu'un souvenir fort confus, réveillé seulement par l'image qui lui resta sur le genou gauche , et que sa sardine tacha, bien malgré lui. [1 en était à peine aux regrets ( de la tache, s'entend) que le capitaine vint à bord.
— Debout!
Et l'enfant se leva.
La veille au soir il s'était déjà levé à pareille ordre, et il avait encore le dos rouge de ce qui s'en était suivi. Ce mot : Debout ! le fît frémir : il se leva avec un tremblement nerveux .
Il s'agissait d'appareiller; la petite ancre rouillée du Saint-Corenthi n'avait pas besoin d'être dérapée; il suffit de défaire deux
ou U ois amarres qui retenaient la barque vermoulue à de gros anneaux placés sur le quai. Jean-Marie, à qui la tête tournait en voyant fuir les maisons et les arbres et la forteresse, demeurait insensible aux coups de pied qu'il recevait par intervalle ; ses yeux fixes étaient arrêtés sur Concarneau, et ne s'en détournèrent, par l'effet du tangage, que pour se porter vers le brick élevé du capitaine Surcouf, dont le pavillon distinct encore se déployait fièrement sous la brise comme pour annoncer qu'il brillerait plus tard victorieux dans des contrées lointaines.
— Oh! disait alors Jean-Marie, que ne suisjc là, moi aussi, là où il y a des canons , au lieu de mérin, de planches et de poteries, comme notre cale en est pleine! Je me suis trompé, j'ai eu tort : il valait mieux être juge à Quimperlé!...
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Un enfant bas-breton ne mendie pas seul. Rarement trouverez-vous un de ces petits piauvres vêtus de la longue robe marron, boutonnée sur la droite, avec le complément obligé du chapeau à larges bords, sans que vous aperceviez près de lui une petite fille un peu plus
jeune, coiffée d'un calot de toile bise, et parée d'un vaste tablier à toutes pièces qui lui monte sous les bras aussi haut que possible; couple enfantin à la Charlet , si Charlet avait vu la Bretagne : il l'a presque devinée en nous donnant de ces lithographies naïves où l'on peut chercher la nature de toutes les contrées, sauf à modifier le costume.
Ici, comme partout, la petite fille est plus éveillée que son camarade; leurs mains se tiennent et se balancent en suivant la mesure d'une chanson lente et saccadée dont le rythme se prononce en raison de la foule des passans qui traversent la route. Cette existence bohémienne, qui est encore un peu de tous les peuples, s'est conservée en Basse-Bretagne, dans les mœurs de l'enfance misérable , avec une tradition de tendresse expressive qu'on n'en trouverait plus ailleurs un second modèle.
Yvonne mendiait avec Jean-}Ȕarie ; c'est dire qu'Yvonne et Jean-Marie grelottaient en-
semble durant les rudes mois d'hiver , se réchauffaient pressés l'un à l'autre dans le même fossé, pleuraient ensemble, partagaient les liards jetés dans la boue, s'embrassaient d'un gros baiser en se retrouvant le matin, comme ils s'étaient embrassés en se quittant le soir; leurs joies, leurs espérances, leurs chagrins étaient solidaires; l'un d'eux n'eût pu rire ni s'attrister tout seul ; ils s'aimaient cent fois plus qu'on ne s'aime d'amour alors que viennent la beauté, la jeunesse et les désirs. Dire qui des deux aimait le plus l'autre serait chose difficile ; cependant je croirais qu'Yvonne avait dans ses prévenances quelque chose de plus recherché , de plus délicat que Jean-Marie : la femme se découvre de bonne heure, même sous le haillon de Basse-Bretagne ; il yavaitquelque chose en elle de gracieusement nuancé, une inquiétude protectrice, bien qu'Yvonne , en raison de son âge, dut être la protégée. C'étaient Paul et Virginie crottés, en sabots, en guenilles, sans le beau ciel des
tropiques, sans les pamplemousses, sans Bernardin-de-Saint-Pierre ; c'était le bonheur quiquètc, et qui fait peu pitié. Aussi ce bonheur était-il vif, en raison inverse de son éclat.
Le jour fatal où Jean-Marie s'était présenté à la porte du Rendez-vous de la marine , il était seul. Yvonne avait été envoyée par sa mère à Pont- Aven pour une commission de ménage. La petite fille avait grande hâte d'être de retour; elle s'était agenouillée sur la route auprès de la pierre d'' épreuve , gros rocher druidique encore vénéré depuis deux mille ans, et que vous remuez du bout de l'index, malgré son poids de trois ou quatre milliers, lorsque vous avez le malheur d'avoir un voisin aimable et une femme qui l'est aussi. Yvonne avait prié la bonne Vierge et saint Yves son patron, sans motif, uniquement pour prier : il lui semblait que ce retard abrégeât sa course.
Lorsqu'elle arriva sur le quai de Concar-
ncau, Jean-Marie n'y était pas; il aurait dû y être jouant à la canette ou regardant la rade. Elle apprit que Jean-Marie venait de partir sur le Saint -Corentin avec ce gros vilain M. Talec qui l'avant-veille l'avait culbutée, elle Yvonne, comme il sortait du café.
C'était le premier événement de sa vie.
Sa vie avait été si courte! sa vie s'était passée près de Jean-Marie, dans une même misère, dans une même chanson ; lui et elle c'était un : que vouliez-vous que devînt cette moitié restée seule ? Est-ce à huit ans qu'un si violent partage se supporte ?
Yvonne avait souvent pleuré pour un refus d'aumône , pour la faim , pour le froid , pour une bourrade adressée à Jean-Marie; cette fois elle ne pleura pas. C'était trop pour elle que cet abandon inattendu : elle n'avait point de larmes destinées à cette sensation là. Longtemps droite et immobile, privée de vue et de souvenir , elle se sentit enfin si seule dans le monde , qu'il lui fallut un effort pour n'en
pas mourir. Cet effort fut une rapide et violente course dirigée le long du quai, dans le sens du départ des navires. Elle partit comme une balle, ses deux petits sabots à la main. Enfant! . . . Elle faisait le tour d'une îleî
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SUUCOUF.
L'homme que nous avons \u accueillant de si brutale sorte le malheureux Jean-Marie à l'auberge du Rendez-vous était pourtant un bon et brave marin. Peut-être à cette minute de rudesse , la supplique monotone du petit mendiant avait -elle cotipé en deux l'intérêt
d'un récit animé ; malcncontre intolérable au narrateur qu'on écoute en silence, comme à son auditoire tout tendu. Je sais quelqu'un qui donna congé à un domestique pour être venu, au milieu d'un conte de revenant, demander si Madame n'avait pas sonné. Et je comprends ces colères.
Toujours est-il que ce même homme lâchait à peine le soufflet , qu'il en était honteux ; si Jean-Marie ne se fût point perdu au milieu des tables et de la fumée de tabac, il eût reçu sans doute un petit écu de Surcouf.
C'était ce corsaire célèbre qui devait bientôt, dans les mers de l'Inde, jeter un dernier lustre sur le pavillon français. C'était lui qui devait, avec le Hasard, la Confiance, la Clarisse, le Revenant, reculer les bornes du possible dans la carrière des exploits aventureux. Déjà connu par son incroyable audace , par sa vie bruyante et orageuse , on semblait deviner ce qu'il serait un jour. De Saint-Malo jusqu'à Nantes, la côte bretonne
retentissait, comme par prévision, de ce nom plus tard immense , qui n'était encore que celui d'un hardi matelot, pétri d'ailleurs par la nature avec le solide et dur limon dont elle fait l'homme de mer (i). A voir cette main puissante , vous deviniez qu'elle était construite pour brandir une hache, pour presser une balancine ou une amure, non pour promener de chétives plumes sur des feuilles de papier timbré. Cette voix forte et métallique ne pouvait s'user aux arguties de barreau; il fallait, de toute nécessité, qu'elle dominât le fracas de la tempête et le tonnerre des batteries. Ce regard magnétique
(i) Un homme vigoureusement charpenté , les
yeux petits et brillans, le visage couvert de taches de rousseur, le nez aplati j ses lèvres minces s'agitaient sans repos. C'était un compagnon d'humeur joyeuse, aux passions inti-aitahles , brusque et diseur de grosses vérités, enfant, Hcn, variable comme l'océan qui le berça , un vrai marin , Surcouf , sa taille de cinq pieds et demi ( Revue de Paris, tome xlî. 2*^ liv. )
était de ceux qui troublent et détournent les autres regards; de ceux qui dominent une foule, appaisent une révolte et forcent un succès. Je ne dirai pas si Surcouf a su jamais obéir; mais il était né pour commander.
A l'époque où commence cette histoire, il se rendait h l'Ile-de-France, théâtre prochain de ses triomphes , but actuel de ses naissantes spéculations. Son navire, armé en course , venait de relâcher à Concarneau ; depuis deux jours le bouillant jeune homme y languissait entre les occupations de cabaret, les enrôlemens et les promenades solitaires. A moins que vous ne teniez pour compagnie les ambitieux rêves d'espoir, les souvenirs de duels et de maitresses , et de luttes nocturnes avec les patrouilles de Saint-Malo, ou mieux encore le reste de cigare demi-éteint qui encense mollement chaque pas et substitue ses légers nuages à la pensée. A vrai dire, Surcouf cheminait sur la côte, réduit à cette allure machinale du fumeur , où l'on
regarde sans voir, où l'on entend sans écouler, lorsqu'une brusque secousse vint le tirer de ses rêveries.
Son pied avait heurté quelque chose, et le premier mouvement d'impatience allait se traduire par un coup... N'avez-vous jamais frappé une pierre qui avait failli vous faire cheoir? N'avez-vous pas déchiré souvent une cravate dont le nœud ne pouvait s'accomplir! Je ne sais rien de plus naturel que ces mouvemens de vengeance sur des objets inanimés qui nous résistent ou nous blessent ; il semble que la force brutale soit comme une logique persuasive à l'usage de tels adversaires , et qu'il y ait là une leçon pour leur obstination à venir.
Surcouf s'était donc retourné la botte en arrière , prêt à faire voler loin la branche ou le caillou dont la rencontre lui était si fâcheuse... Il vit un corps de petite fille étendu raide sur le goémon.
Le corsaire se baissa , tâta ce corps , qui
était froid, le lit mouvoir avec vivacité; puis, s'asseyant au milieu des herbes marines , il posa le léger cadavre sur ses genoux, frappant tantôt une frêle main dans ses deux mains épaisses , tantôt soufflant des bouffées de tabac sur la face pâle et immobile qu'il ne pouvait ranimer.
Quelque juron bref servait de transition d'une expérience à l'autre. L'idée lui prit enfin d'appuyer le bout brûlant de son cigare sur le bras de l'enfant... Le bras tressaillit... Elle n'était pas morte.
La joie de Surcouf fut plus grande alors qu'elle ne dut l'être à ses plus héroïques entreprises, plus grande que quand Napoléon l'appela Jean-Bart. Car il ne retrouva sans doute pas une seconde émotion pareille , ce bonheur de renouer la chaîne des jours pour un être qui les compte à peine , qui en attend une longue suite, qui peut en embellir tant d'autres ; ce bonheur de rendre la vie à une gracieuse petite fille que l'on a vue gi-
santé à terre et qu'on revoit debout. Aussi, le marin ponsa-t-il la retuer du bond violent qu'il fît en apercevant la résurrection d'Yvonne. C'était elle en effet qui, lasse de sa course , était tombée sur la grève , privée de sentiment, en voyant fuir le chasse-marée. Son réveil fut un cri.
— Allons, petite, nous voilà bien
Vous n'êtes plus malade ?
— Ah! Monsieur, il est parti!
— Qui , est parti ?
— Lui, Monsieur, il est parti sur le Saint- Corentin; et que voulez-vous que je devienne? On l'a enlevé de force, bien sûr; il ne m'aurait pas quittée sans me dire adieu.
— De qui parles-tu donc, petite? de ton frère ?
— Oh ! je n'ai pas de frère , Monsieur , ni de père non plus. Je parle de mon pauvre Jean-Marie , qui m'a quittée , qui m'a laissée seule. Eh! mon Dieu!... que vais-je faire
seule sur les routes?... Monsieur!... Ah! mon Dieu!... mon pauvre Jean-Marie!
Surcouf n'y comprenait rien.
— Qui est donc ce Jean-Marie, et où est-il allé?... Qu'est-ce que le Saint- Cor entin?
— Monsieur , c'est un vilain chasse-marée où est un gros vilain homme , M. Talec , et que j'ai vu tout-à-l'heure là-bas...
Et elle montrait du doigt un point de la mer où l'œil des deux acteurs de cette scène s'arrêta fixe et surpris. Le Saint-Corentin venait de mouiller dans la baie de la Forêt , arrêté par un calme plat.
— Le voilà, le voilà, Monsieur!... Je le reconnaîtrais entre mille ; il a fait tant de voyages à Concarneau ! et Jean-Marie est dessus!... Oh! par grâce, pour le bon Dieu, qui vous recevra dans son paradis , menezmoi là-bas, Monsieur, à la nage, si vous le voulez , à la nage , sur votre dos ! Menez-moi près de lui. Mon pauvre Jean-Marie! Où
vont-ils le conduire? Comment voulez-vous qu'il demande son pain sans moi?
La pauvre enfant tordait ses bras , criait , dévorait de l'œil l'objet confus qui de si loin se dessinait si nettement à sa pensée. Surcouf voyait à peine un chasse-marée , là où elle apercevait distinctement les cordages et le pont, et surtout Jean-Marie.
Un brave homme ne soutient pas longtemps de tels spectacles.
— Allons, petite, ne pleure plus; viens avec moi , et laisse ton Jean-Marie. C'est pour son bonheur qu'il s'est embarqué, vois-tu bien ! Il s'en ira chez les nègres ; il y deviendra roi, et tu seras un jour reine. Tu auras une belle couronne d'or, au heu de cette mauvaise coiffe ; tu quitteras ta robe trouée pour un beau manteau de velours. Viens, petite , et console-toi.
Il l'entraîna quelques minutes, et bientôt après il fut forcé de la porter. Le son du bignou , qui se faisait entendre sur la gauche,
attira ses pas de ce côté : il y avait une danse
animée, quelque noce peut-être Bon
moyen pour dissiper les douleurs. Surcoul" déposa l'enfant au pied de l'orchestre , mit quatre pièces de six francs dans la petite main qui se cramponnait à lui, déposa un baiser sur ce front pâle encore , qu'il avait vu plus pâle , et disparut.