LA DANSE
Hardi î dansez , Bas-Bretons ! Sautez ,
plutôt , sautez lourdement sans ce délire de la walse allemande , sans cette inspiration joyeuse des peuples musiciens ; car vous êtes encore et vous serez long-temps les Armoricains de César , peuple brave et engourdi ,
rebelle aux douceurs sociales , triste même dans SCS fêtes , lugubre aussi dans ses chants.
Voilà cette grande chaîne qui serpente : les cris aigus de la bombarde, les monotones beuglemens du bignou marquent la mesure d'un bal, là où, de loin, vous croiriez entendre le travail régulier d'une machine à foulons ; la jeune fille y pèse d'un bruit aussi massif que le laboureur saboté qui lui tend son gros bras. Que n'y es-tu , Mathurin , bon et joveux aveugle , qui résumes aujourd'hui sur ta tête toute la poésie de Basse-Bretagne! Tu aurais animé cette lourde gaité , comme je t'ai vu tant de fois faire naître d'une danse sauvage les suaves impressions du Théâtre- Italien. Peut-être ton moelleux hautbois, inconnu encore à ceux dont il est digne, esclave soldé de ceux qui ne le comprennent pas , n'eut point couvert les gémissemens d'Yvonne , se traînant aux pieds de maître Caëric.
Car maître Caëric était là , jouant de la bombarde , perché sur un tonneau, ceint d'une auréole de poussière, soufflant à poumons pleins , rouge et l'œil sorti , moins soucieux de mélodie que de tapage. S'il quittait par hasard l'anche fêlée de son instrument, c'était pour avaler un ample verre de cidre, jusqu'à ce que l'outre noire du bignou , son voisin , se fût vidée d'air sous l'effort du coude qui la pressait, ou pour admirer les sinueux replis de la cohue dont il était l'ame.
Cependant le repos arriva , car tout finit.
Et alors Caëric sentit qu'on le tirait par un des boutons de sa grande guêtre ; et il entendit une faible voix qui lui criait :
— Maître Caëric , venez, voici quatre écus de six francs ; prenez votre bateau et conduisez-moi. -•
L'embarras fut grand. Caëric, hautbois et pêcheur, alternait habilement. ses deux industries. Un louis offert au milieu d'un gain de douze francs devait le décider à quitter
son tonneau ; légitime aubaine , du reste ; ce n'était pas de l'argent volé, bien qu'il vînt d'une mendiante , car il l'avait vu remettre à la petite fîllc ; mais fallait-il perdre sa clientelle ?. . . Les quatre pièces brillaient d'ailleurs dans la main tendue d'Yvonne et sonnaient presque sur le genou du musicien indécis. Son genou pliait; il voulait rester, il allait descendre , lorsqu'une note acre et prolongée de son camarade, prélude ordinaire de la reprise , lui annonça que le bal recommençait.
Il fallut souffler.
— Maître Caëric , le temps se perd !
— Je suis à vous, mon enfant;... encore cinq minutes. -, . •
— Mais le vent se lève Jean-Marie va
partir !
Pendant cela , la terre tremblait sous les pieds de deux cents personnes, les visages s'animaient , l'eau-de-vie semait d'ignobles joies , on hurlait des cris de chouans , la côte
répétait ce concert diffus, et Yvonne sanglottaitau centre de la fête. Quel bon soupir quand maître Gaëric eut fini!...
TI
MONSIEUR TALEC
Le Saint-Corentin était au mouillage. Le vent qui l'y retenait lui avait sans doute rendu service, car la division anglaise, stationnée aux îles Glenans , eût pu l'inquiéter dans son voyage : un boulet de quatre aurait coulé le malheureux chasse-marée.
M. Talec , capitaine de ce digne navire, était un personnage de cinq pieds dix pouces, carré d'épaules comme un vaisseau hollandais , les joues pourpres , le nez violet , grand fabricateur de punch, et toujours drapé d'une immense redingotte bleue qui lui donnait, à l'aspect, un demi-métre de plus que sa gigantesque taille. Il avait à son bord le propriétaire du navire, bon marchand de bois domicilié à Quimperlé , et qui jouait au marin de son mieux ; celui-là même qui avait enrôlé Jean-Marie.
Le marchand de bois venait d'avoir le mal de mer, ce qui contribua sans doute, avec le calme , à faire jeter l'ancre dans la baie , protégée là, d'ailleurs, par un fort.
L'armateur était bien aise de prouver à son capitaine que lui aussi courait des chances , et qu'il ne fallait pas le prendre pour un novice. Et, de vrai, M. Talec méritait cette précaution : il était homme à toutes ressources, vivant du civil et du militaire,
du maritime et du terrestre. Sa femme avait déjà de la république un bureau de tabac au petit port de Doualan; il avait aidé quelque peu au débarquement des émigrés à Quiberon ; son fils cadet était prêtre assermenté , tandis que l'aîné , disparu depuis quelques mois , servait , disait-on , dans les bandes de Georges Cadoudal. Après chaque voyage, M. Talec achetait un champ ou deux , parfois une bonne métairie ; il lui arrivait pourtant de perdre des navires , bien que sachant de l'art nautique ce qu'il en faut pour distinguer le sud du nord.
C'était alors une des réputations de la côte. Avec cette stature herculéenne pouvait-on être ignorant marin ? — C'est un fier homme que M. Talec!... Et tout était dit.
Quoi qu'il en fût de ses talens , le capitaine du Saint-Corentin riait ce jour-lh , sous sa barbe, du malaise de son armateur, en s'occupant d'une épissure. Ce petit travail ne l'absorbait pas assez pour empêcher son re-
— Angara de se porter à droite et à gauche.
Tout-à-coup il bondit sur l'habitacle , où il s'était assis.
Le mousse Jean-Marie, envoyé surla grande vergue , venait de se laisser tomber lourdement ; sa chute , un peu amortie par sa main droite qui put accrocher la ralingue, n'en fut pas moins dure, et ]\I. Talec ne connaissait à ce mal qu'un remède , dont il s'empressa de faire usage. Les côtes du mousse avaient reçu un rude échec ; son dos en reçut un plus rude encore, comme dérivatif, par l'intermédiaire d'une garcette que l'énorme capitaine manœuvrait savamment.
— Oh oh ! dit l'armateur accourant aux cris , voici déjà un exemple de la discipline du bord. J'aime à voir qu'elle s'observe; mais n'est-ce pas assez pour une première fois ?
— Beau dommage, vraiment! voilà un drôle qui ne nous a été bon à rien, qui largue quand on lui dit de hâler, qui pleurniche
— 4ô — depuis le départ , et qui ne sait pas tenir ses deux pieds sur un bout de vergue î Encore une douzaine de caresses, vous dis-je , et cela le dressera.
— Allons, allons, il faut aussi de l'indulgence. La leçon est suffisante et il fera mieux
à l'avenir N'est-ce pas, mon mousse?
Entends-tu bien , mon garçon , lorsqu'on te
dit de larguer une écoute, il faut il
faut
— Il faut la larguer , dit Talec en repliant sa corde.
— C'est tout simple.
Jean-Marie , qui n'avait rien entendu de ce colloque , pirouetta sous la dure impulsion qu'imprimait à son bras le poing brutal du capitaine , comme péroraison du châtiment fini. Il s'en fut tomber sur l'avant, le cœur plus que jamais à Concarneau, et cette pensée lui rappela Yvonne , Yvonne à laquelle il n'avait pas encore pensé ! Etait-il donc ingrat ou insensible ? Oh ! non , car ce premier sou-
venir se fit jour- par des pleurs amers; mais lui;, c'était un garçon : Yvonne était une fille; là seulement résidaient les différences de leur affection réciproque. Vous trouverez toujours la femme , dès le berceau jusqu'à la tombe, écrasant l'homme dans de telles comparaisons.
Cependant un bateau s'avançait, doublant les roches, et le mousse croyait y distinguer des traits connus. Dressé sur ses genoux, la main sur les sourcils , le corps penché , la respiration brève , il regardait mouvoir deux avirons silencieux , et glisser le bateau sur la surface unie de la mer. La forme douteuse qui l'avait tenu comme en arrêt , se dessina bientôt nette et précise. Voilà sa petite compagne de misère et d'amitié , voilà Yvonne qui trépigne de plaisir et d'impatience sur les
pieds de maître Caëric Il allait crier : il
comprit qu'il fallait se taire; un demi-jour d'embarquement lui avait donné de l'expérience, beaucoup sans doute, puisqu'il put
maitriser, à dix ans, une explosion de bonheur. C'était un grand professeur de philosophie que M. Talec!
Yvonne, qui n'avait pas pris de ces graves leçons, s'écriait déjà, avant d'être à portée de la voix :
— C'est moi, c'est moi, Jean-Marie!...
C'est moi qui viens te chercher !
Le mousse, craignant d'avoir été vu, se rejeta sur le pont comme s'il eût dormi. Son cœur battait bien fort : l'œil sur M. Talec, l'oreille au bateau, son existence était divisée entre un espoir et une crainte. Le petit écubier du Saint- Cor entin lui servait de temps en temps de lunette ; mais il n'avait osé depuis quelques minutes y jeter un regard, de peur d'éveiller, par un mouvement de tête ou de bras, l'inquiète vigilance du capitaine. La femme de Barbe-Bleue n'attendait pas plus impatiemment ses deux frères, que Jean-Marie la barque de maître Caëric.
Un léger coup qu'il entendit à sa droite lui
refoula le sang au cerveau. Par une perception instinctive il comprit que c'était une gaffe accrochant le bord. Plus de temps à perdre... Un bond de chevreuil le lança violemment de sa place ; peu importait qu'il tombât à la mer : avant tout , fuir cet odieux chasse-marée , cet odieux capitaine, cette odieuse garcette ; et sa petite compagne était là, qui lui tendait la main
Jean-Marie s'était trouvé, non dans la mer, mais auprès d'Yvonne , et ne reprit la raison qu'à la foudroyante apostrophe deM. Talec:
— Attends-moi un peu!
M. Talec avait déjà un pied en l'air.
' L'instant était critique : il ne fallut pas moins qu'une forte impulsion à la gaffe pour que le bateau s'éloignât du Saint-Corentin^XaASsant tout juste à M. Talec l'espace commode d'un lourd plongeon , alors qu'il s'élançait à la suite de son déserteur. Vous eussiez ri à voir cette figure pourpre sortant bouffie d'un couvercle d'écume et flottant, comme
un chérubin dans ses ailes, au milieu de deux vastes pans de redingotte qui surnageaient majestueusement. La figure ne riait pas : entre ses anhélations répétées, s'échappaient de gros blasphèmes dont maître Caëric fut touché. Sa charitable main tendait la gaffe au capitaine , tandis que Jean-Marie, ayant pris un aviron, faisait tournoyer le bateau, et rendait tout secours impossible. Une corde lancée du Saint-Corentin termina le drame , et JM. Talec remonta trempé sur son pont, fulminant d'horribles menaces et hurlant , le doigt tendu, à l'enfant qui s'éloignait :
— Tu me le paieras!
Ce devait être une rancune d'acier , car il s'ensuivit, même pour l'armateur, une série de vérités comme il n'en échappe qu'à l'homme profondément bouleversé par la colère. Le paisible marchand de bois fut atteint et convaincu de grossière ignorance; de quoi s'étaitil mêlé, lui, âne en marine, d'enrôler un mousse? Il eût mieux fait de rester à Quini-
perlé, se promener sur la place avec les sa-
vans légistes du lieu
M. Talec ne changea pas de vétemens avant d'avoir épanché sa bile sur les trois malheureux qui composaient l'équipage, et le matelot qui lui avait lancé la corde fut le plus maltraité.
vu
Une tache s'était présentée h l'horizon. Long-temps la mer, poHe comme un lac glacé , avait offert ce doux spectacle qui va si bien aux âmes tristes, et qui cause tant de plaisir au curieux étranger avide des scènes terribles dont on lui a vanté la grandeur.
Le soleil se plongeait au sein des Giénans, petites îles à l'ouest, désertes, incultes, et ne servant qu'aux Anglais, qui s'y étaient créé des établissemens de relâche. Le calme muet du soir s'interrompit aussi vite que disparut la teinte rose projetée alors sur l'Océan. Ce fut comme une épaisse fumée qui s'éleva du sommet des îles, grise, rapide, tumultueuse; la mer se couvrit de moutons; des raffalcs brèves soulevèrent les flots qui, sous la forme de collines mobiles, couraient follement éclater en mille pièces étincelantes sur les rochers de la côte ; des colonnes courbes de pluie , enlacées dans le vent, fouettèrent l'eau bouillonnante ; une moitié du ciel sembla voilée d'un crêpe noir.
Maître Caëric , plus expert canotier qu'habile hautbois , comprit que , de ce temps , il fallait gagner le large pour éviter d'être jeté sur les brisans et pour rentrer plus tard, avec l'aide même du grain , dans le port de Concarneau. Il se dirigeait donc vers l'ouest, as-
sez embarrassé d'ailleurs , n'ayant à la barre que l'incapacité de Jean-Marie , doublée encore par les tremblantes caresses de la petite Yvonne. Mais le vieux pécheur avait passé par de bien autres épreuves. Ceci était un jeu pour lui. Aussi maniait-il vigoureusement ses rames , pensif parfois à ses deux voiles à livarde dont il eût tiré bon parti avec un second tant soit peu formé , mais dont il n'osait faire usage, livré qu'il était à lui seul. Jean-Marie devina ce doute.
— Maître Caëric, si l'on gréait les mâts?
— Eh, oui vraiment, pour chavirer \ Est-ce toi , garçon , qui m'aiderait à virer de bord?
— Vous croyez peut-être que je ne saurai pas dresser une de ces perches, et hàler à propos sur un brin de corde? Allons, allons, capitaine, je ne manquerai à aucun de vos commandemens.
Ce titre de capitaine s'étala dans l'oreille de Caëric avec un moelleux inimaginable.
— Essaie donc seulement de lever le mât de misaine!...
Le mât de misaine fut bientôt debout et fixé dans le petit cercle rouillé que lui offrait un des bancs du bateau.
— Voilà , capitaine!
Caëric se crut vice-amiral.
— Bonne sainte Anne d'Auray, tu es matelot, mon garçon!... A nous deux le grand mât... Pousse plus haut... bien... Hisse la misaine... Un moment! et la barre, qui la tiendra?
— Moi, dit la petite Yvonne; il faut que je sois bonne à quelque chose.
— Beau timonnier , vraiment ! Allons , remettons-nous en place et je vais nager. Je suis un vieux fou d'avoir perdu mon temps.
— Non , maître Caëric^ vous n'aurez qu'à me dire; je ferai ce que vous ordonnerez. A droite ou à gauche , je pousserai selon votre voix; mais retournons, pour Dieu retournons.
Jean-Marie , pendant ce colloque , avait
hissé la misaine et le vent s'y engouffrait, la secouant de mille sortes avec un bruit terrible , si bien que le patron n'eût plus d'autre ressource contre l'inclinaison forcée de son canot , qu'une rapide installation de la grande voile, dont il serra l'écoute à tour de bras, de sorte à se trouver au plus près. Le bateau se releva , mais le tangage était violent. On descendait dans des abîmes pour remonter sur des montagnes. Une lame vint fondre sur le travers...
— La barre à tribord... File l'écoute de misaine!...
Yvonne , qui ne savait ce que veulent dire tribord ni bâbord, donna sans réflexion au gouvernail un coup qui se trouva juste. Jean-Marie, de son côté, avait exécuté l'ordre du maître. Le succès de cette manœuvre transporta Caëric , dont la satisfaction se manifesta par un gros rire.
— Eh bien , capitaine , lui dit le mousse , ètes-vous content de votre équipage?
-T- Ma foi, mon fils , nous serions gens à aller ainsi dans l'Inde; mais pas de conversation... Ouvre l'œil !
Il fallait l'ouvrir en effet, car on avait déjà trop causé. Tandis que le capitaine, tout entier à son récent orgueil , se pavanait en commandemens à ses deux novices, le navire avait fait plus de route qu'on ne le pouvait supposer , personne n'étant là pour jeter le loch. Le vent commençait à tomber, le ciel s'éclaircissait, et cette complaisance de la nature aux dispositions d'esprit de Caëric augmentait son imprévoyance.
Tout ceci fut troublé par un sifflement étrange , qui fit tourner et tendre les trois tètes. Alors se dessina devant eux , à peu de distance vers l'ouest, une longue chaloupe dont la mâture apparaissait au travers d'un mince nuage de fumée. L'œil exercé de Caëric ne fut pas long à distinguer un pierrier perché sur l'avant, et à deviner que la fumée, comme le sifflement , venait de là =
Il faut vous dire qu'à cette époque , l'audace des croiseurs anglais était grande ; elle tenait même de l'impertinence : h ce point , qu'ils débarquèrent un jour à Doualan , y enlevèrent deux douaniers, et proposèrent de les rendre moyennant deux cochons : échange qui eut lieu.
La chaloupe qui se trouva en vue de Caëric était montée par des insolens de cette espèce. L'honnête Bas-Breton, abdiquant à la hâte le poste élevé dont son imagination le caressait depuis une heure, fit tomber luimême ses deux voiles, coucha ses mâts en travers des bancs , peu humihë du rôle repris, et saisit de nouveau ses avirons pour se cacher dans sa petitesse. La mer était encore assez forte pour couvrir, aux yeux d'un spectateur éloigné, la barque rase qui portait nos trois voyageurs.
La besogne de vTean-Maric était faite ; il se trouvait tout près d'Yvonne et pressait vio-
lemment deux petites mains glacées par la pluie et l'eau de mer.
L'idée du danger, celle aussi du talent qu'il avait cru déployer dans les manœuvres de la misaine, exaltaient cette jeune ame de mendiant, facile comme les autres âmes , c'est-àdire souple aux émotions neuves, fortes, extraordinaires , quand elles surgissent avant le temps où l'habitude des choses et des hommes a rendu le cœur sec.
— Nous allons donc passer nos jours ensemble! C'est toi qui m'as délivré de cette prison , et c'est moi qui t'avais quittée !
— Oh non , j'en surs bien sûre ; on t'avait enlevé de force, n'est-ce pas Jean-Marie? Tu n'aurais pas eu le courage de me laisser seule, réduite à demander un sou sans toi . . . Mais nous voilà tous deux! Nous irons encore demain sur la route , en nous tenant par la main; nous irons prier le bon Dieu et remercier Notre-Dame de Larmor, qui ne nous a pas abandonnés ....
— Et nous irons manger des crêpes chez le vieux père Cariou, qui ne nous en a jamais refusé
— Et nous irons baiser les mains du bon Monsieur qui m'a donné ces quatre écus avec lesquels je te retrouve
— Et nous danserons, et nous sauterons...
— Et nous nous aimerons toujours, et nous ne nous quitterons plus ... .
Ils se quittèrent bien vite; un paquet de balles , parti da la chaloupe anglaise , frappa droit dans la tète d'Yvonne, qui n'exhala pas un soupir. Son frêle corps tomba sur le bord du bateau , et rebondit aux pieds de Jean-Marie. Le mousse, muet d'abord , se leva convulsivement ; puis, de sa hauteur se précipitant sur sa petite compagne , il l'étreignait dans ses bras, il poussait d'horribles cris, il collait ses lèvres sur le trou large et sanglant qui marquait la tempe. Caëric avait quitté ses rames. Il lui fallut de la force pour séparer ces deux êtres : la vie cramponnée à la mort.
Mais à chaque séparation ils se rejoignaient de nouveau, comme par un effet électrique ; la barque , jouet des lames , menaçait de sombrer ; il n'y avait plus une minute à perdre . . . De ses deux mains nerveuses, le patron saisit l'enfant éperdu et le projeta vers l'avant; et en même temps, les yeux fermés , avec un gros soupir, il lança le léger cadavre à la mer.... Ce fut en vain que Jean-Marie , prisonnier sous un genou inébranlable, allongea le cou et tendit les bras 5 il ne vit plus rien sur les flots , rien qu'une coiffe qui s'était accrochée au gouvernail.
nirH)'i<«'/K ;! i^cJldqiît'
SuRcouF est a son bord , où l'on se dispose à appareiller. Il faut profiter de la jolie brise , reste précieux de ce grain qui vient de traverser la baie. Deux coups de canon retentissant au loin, annoncent quelque événement : Surcouf a pris sa lunette et reconnaît
que le bruil paît d'un Tort de la côte. C'est assez pour que l'empressement redouble sur le pont de son brick. Le petit hunier se déploie ; le grand toc livre au vent son triangle splîérique ; l'ancre se balance, soutenue par la bosse debout ; le navire , un instant abattu , reprend bientôt, grâce aux timonniers, sa gentille allure , et des nuées d'écume crépitent sous le beaupré. Ohî qu'il y eut alors d'yeux attentifs sur la jetée de Concarneau î Combien aussi sur les rochers d'alentour: Il n'y a pas un cœur de marin qui ne batte à voir s'élancer sur l'Océan un joli brick, bien espalmé, hardi marcheur, coquettement avare de sa toile , ou la risquant avec audace comme l'écuyer qui descend une raide pente
au galop Le navire se perdait dans le
brouillard du soir , et l'on ne distinguait plus que le sommet de ses mâts, lorsqu'une lueur, en l'éclairant, vint raviver la curiosité du spectacle. Cette lueur se répéta h trois reprises, puis bientôt on ne vit plus rien.
Il y eut à ce sujet beaucoup de conjectures. Les savans de l'endroit n'allèrent pas souper sans avoir remué des escadres ; il se combina parmi les groupes qui rentraient lentement dans la ville plus de manœuvres, de surprises, d'évolutions qu'il n'y eut de tout cela dépensé à Lépante, à la Hogue, à Oùessant ; on se prouva des frégates , on se nia des vaisseaux de ligne ; on se disputa^ on se brouilla ; chacun eut raison , et tout le monde eut tort. C'est à Concarneau comme ailleurs.
Surcouf avait aperçu la chaloupe anglaise amarinant un chasse-marée sous le feu du fort. C'était, hélas! le pauvre Saint- Cor entin... Ayant cassé son aussière pendant le grain , il s'était trouvé sous le vent du croiseur et n'avait pas résisté au premier coup de picrrier. Le brick, bien que hors de portée, lança quelques boulets , dont la chaloupe tint peu de compte, favorisée dans sa fuite par les ténèbres qui envahissaient déjà le ciel ,
et ramenant, aux îles voisines sa mesquine et piteuse prise.
Ce fut alors que l'équipage vit tout près du bord un objet flottant, et crut distinguer de faibles cris. On mit une embarcation à la mer , et l'officier qui la commandait reconnut un canot chaviré auquel se tenaient , demimorts de froid, un enfant et un homme. Ils furent sauvés. Arrivé sur le pont , l'enfant perdit connaissance ; l'homme demanda un verre d'eau-de-vie.
On lui en versa trois.
Trois verres d'eau-de-vie, quand ils ne tuent pas un Bas-Breton , le remettent sur pied , leste et gaillard , eût-il traversé dix fois la baie de la Forêt , par toutes les peurs possibles, comme il doit arriver à quiconque sent, pour unique soutien, dans les flots où il se débat , la quille presque engloutie d'un bateau renversé.
Aussi , maître Caëric , passant sa manche
humide sur ses lèvres, et secouant ses longs cheveux , ne tarda pas à faire dévotement un signe de croix , et à jurer comme un payen, double préface du récit de ses aventures.
Vous les connaissez. Mais elles furent grossies de sorte à vous devenir nouvelles si vous en eussiez écouté la narration . Le merveilleux, qu'on suce avec le lait dans ce pays de revenans, de fées, j'allais dire de druides, car peu s'en faut qu'ils n'y régnent encore; le merveilleux se mêle si naturellement à tout ce qui n'est pas ordinaire dans une vie bretonne, qu'il ne faut pas s'étonner si le discours du patron fut diffus, prolixe, mythologique. l^Ancou, spectre avant-coureur des naufrages , lui était apparu avec son visage pâle ; c'était sa main décharnée qui avait renversé la barque : le mauvais temps et les Anglais ne s'y étaient mêlés que comme accessoires. Plus d'un matelot l'écoutait en silence, malgré les rires de quelques vieux mécréans durcis au doute par de périlleux voyages et:
64 — par un long oubli du curé. Tout partagé d'émotions que fût l'auditoire , Caëric ne s'en trouva pas moins alors le personnage principal dans l'espace compris au-delà du petit panneau ; sa parole y dominait ; toute autre parole eût été couverte d'un chut! et des moqueurs et des attentifs ; car le plaisir de railler n'est pas moins vif que celui de frémir, et tous deux ressentent la même impatience à se voir troublés.
Le groupe d'auditeurs fut tout-à-coup distrait par une irruption brutale qui en dérangea les diverses parties j ceux qui ne reculèrent pas, roulèrent; un certain nombre, trop occupé, ne fut tiré de son attention que par de violens contacts d'un coude aigu, l'un à la poitrine , l'autre au dos ; chacun y eut quelque chose. On n'était pas dans un salon où chante M"* Malibran, et où, portant une glace a votre sœur , il vous faut dire : « Messieurs , voulez-vous permettre » On était
là, sur le gaillard d'avant d'un corsaire, où
Von se fait place le chapeau sur la tête , sans paroles, avec des gestes; où l'on se fait place vite, très vite, quelle que soit la foule, surtout quand on a de bons bras et qu'on est le capitaine.
Le capitaine était venu, las de secouer les mains et les pieds de l'enfant évanoui qu'il avait fait transporter dans sa chambre, en le laissant aux expériences du chirurgien. Après avoir percé la cohue , il saisit brusquement l'orateur par le bras et lui fit faire une rude pirouette.
— Quel est cet enfant?
— Monsieur 5 c'est Jean-Marie , un mendiant de la ville.
— Comment se trouve-t-il avec toi ?
— Je l'ai pris tout-à-l'heure à bord du Sciint-Corentm y où il était mousse, lorsque