SCENE XI
qu'elle et sa famille ont fait pour moi? vous ne savez donc pas qu'ils m'ont élevé, qu'ils ont soigné ma mère!... ma mère, ah ! tenez, pensez à ce nom-là, M. Vincent. Vous devez avoir aussi aimé la vôtre, pensez-y, ça vous rendra meilleur.
Écoute, petit, tu m'as fait une guerre acharnée depuis hier, un autre t'en voudrait; eh bien î moi, j'aime les gens de résolution, et je vais te le prouver en te donnant un conseil.
JULIEN
Quel conseil?
VINCENT
Celui de ne pas te donner tant de peine pour les autres, vu qu'on n'a pas trop de soi pour s'occuper de soi.
JULIEN
Ah! oui, ce sont vos principes ; mais c'est là ce qui vous fait haïr de tout le monde.
VINCENT
Tout le monde a tort : je cherche mon plaisir, mais je ne cherche pas le chagrin des autres... et en voici la preuve, tiens...
Il lui montre un papier.
JULIEN
Qu'est-ce que c'est que ça?
VINCENT
L'acte d'affranchissement de M"« Laroche.
JULIEN
Est-ce possible?
VINCENT
Je n'ai qu'à le signer.
Et vous le signerez ?
VINCENT
Je le signerai.
JULIEN
Ah ! si vous faites ça!...
VINCENT
Pourvu qu'elle accepte la condition que je lui ai faite, qu'elle m'épouse.
JULIEN
Vous?... ça ne se peut pas, vous le savez bien.
VINCENT
Alors, qu'elle ne se plaigne point de son malheur... c'est elle qui l'aura voulu.
JULIEN
Parce qu'elle refuse une proposition impossible à accepter, oui, impossible... car vous savez bien qu'elle ne peut pas être votre femme. Mais qu'est-ce que vous voulez? c'est donc un esclave!... Eh bien! alors, prenez-moi... oh! oui, tenez, prenez-moi, je vous jure que je vous serai dévoué ! Vous aurez beau me battre, je travaillerai jour et nuit; je ne me plaindrai pas, jamais, jamais... Vous ne répondez rien! Mais comment faut-il donc faire pour vous prier? Mon Dieu ! je ne sais pas parler, moi, et j'ai pourtant là tant de choses qui ne peuvent pas sortir!... Mais, regardez, je vous parle les mains jointes... j'ai pas honte de pleurer, de me mettre à genoux... tenez, m'y voilà, M. Vincent; mais, je vous en prie, je vous en prie !... VINCENT, passant.
II est fou !
JULIEN
Je suis fou parce que je vous prie d'avoir pitié.
VINCENT
Mon parti est pris.