‹ Le Mouton enragé, pièce en 1 acteChapitre 2 sur 4 · SCÈNE UNIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE UNIQUE

Au lever du rideau, Fauny est assise k gauche, elle coud auprès d’une table, sur laquelle se trouve, outre les ustensiles de la couturière, une corbeille contenant une layette. Fanoy fait quelques points, s'arrête, rit en regardant un petit calot, et fait, en passant ses doigts dans les manches d’une petite brassière, une manière de Guignol.

FANNY, riant de son jeu.

Que c’est drôle et amusant, ce n’est pas pour moi, non, parole... Oh ! je le dirais très-bien... je ne m’en cache-

rais pas... Je me plais à croire qu'on aurait vu des choses plus extraordinaires... Non, ce n’est pas ce que je veux dire... (soupirant.) non, ce n'est pas pour moi, c’est pour mon magasin : A la jeune mère... spécialité, rue de la Chaussée-d’Anlin... très-bonne maison... — Depuis qu'Ernest ne veut plus que j'aille travailler, on me donne ce qu’il y a de plus mauvais à faire... des pannes, il faut que je m'en contente... Je ne suis pas enlètée... Où donc est mon fil 7 (eiio chuntouue.) « Je ne vois pas mon fil, mon fil, mon fil.. . » Moi, je fais tout ce qu’on veut, pourvu qu’on sache me prendre... Ainsi Ernest, Ernest est un jeune homme très-bien, employé à la Douane, et blond... blond en tout bien tout honneur... jusqu’à présent... non, parole... Oh ! mon Dieu, je le dirais très-bien, je ne m’en cacherais pas... je suis libre... je gagne ma vie, je suis seule... je n’aime personne... et je ne suis pas entêtée... Ainsi Ernest m’a dit : A partir de demain, tu n’iras plus à ton magasin... Je lui ai demandé pourquoi; il m’a dit ; Il y a comme ça un las d'hommes qui regardent les demoiselles... Il n’y avait pas à dire non, il y en a des tas!... moi ça m'est égal, pour le cas que j’en fais, mais lui, ça l’obstine... Si j étais à sa place, peutêtre bien que ça m’ennuierait un peu... pas tant, maisca m’ennuierait, alors, moi j’ai demandé à la patronne de travailler chez moi... Oh ! il fallait voir ce que cesdemoisclles ont ri, et se sont moquées de moi, sans compter les apprenties... qui chantaient : « Ah! ce mouton! ah! ce mouton!...» sur l’air des lampions... c’est un surnom... c’est un surnom qu’elles m’ont donné à cause de ma douceur, et aussi parce que j’ai les cheveux frisés... Qu’est-ce que cela me fait? j’aime mieux ça que d’être méchante, emportée. D’ailleurs, il y a un proverbo qui

dit : qu’on obtient tout par la douceur... c’est vrai tout de même, je fais faire à Ernest tout ce que je veux, tout, oh non ! pas tout. . . Le mariage ne vient pas vite, mais ce n’est pas sa faute... il m’a bien promis qu’au prochain changement de ministère, mais, certainement! (Elle so lève . . pour s'arranger et sortir. ) Il paraît que s’il m’épousait, il perdrait sa place... parce que le ministre qui était très-laid... avant d'être ministre... n’a jamais pu trouvera se marier, et que ça l’agace quand les outres... Je comprends, il ne faut pas le contrarier, patience 1 Allons maintenant : en route, pour la Jeune mère, (aie prôna son paquet et va pour sortir ; la porte est formée.) Allons donc! qu’est-ce que la serrure a donc ce malin ? elle est dure... mais non, elle est fermée en dehors ! Ah ! mais, monsieur Ernest, monsieur Ernest, cela me paraît trop fort... Voyons, c’est sans y penser... oui, machinalement on donne un tour de clef, mais non, c’est à double tour... et il a emporté la clef... Ah ! moi qui disais qu’on obtenait tout par la douceur, monsieur Ernest, monsieur Ernest, vous me paierez cela! Parbleu, je comprends bien, Monsieur est jaloux, je suis patiente. ..il est exigeant. . .je suis douce, il est féroce.. . le loup et l’agneau...

— Qui regardes-tu comme ça?

— Moi, personne !

— Si ! !

— Non !

— Que t’a dit cet individu qui t a accostée?

• — 11 m’a dit : comme ça : Mam’selle, la rue Chauchat,

s’il vous plaît.

— Ça n’est pas vrai.

— Si!

— Non ! qu’as-tu répondu?.

— Mais... (Elle bêle.)

— Je veux le savoir.

— Je ne sais pas si je dois te le dire?

— Je le veux, je l’exige ! !

— Eh bien, j’ai répondu, monsieur, c’est la deuxième à gauche.

Et c’est toute la journée la même histoire. — J’ai regardé un militaire, moi qui déteste les pantalons rouges... Oh ! ça c’est certain, quand je vois un pantalon rouge, depuis que Paul s’est engagé... Oh! il y a bien longtemps, j’étais toute petite... Eh bien, Je serais encore au pays, enfin, c'est des bêtises, ne parlons pas de cela... Je suis furieuse, enfin c’est toujours la même chose... on m’a suivie, j’ai souri, il faudrait avoir les yeux dans sa poche, et encore il y a tant de pick-pocket. — L’autre jour, c était ma fête, il m’apporte un voile, je le remercie... je crois même que je l’ai embrassé... croyant qu’il était en dentelle de laine, ah ! ouiche... c’était de la serge verte, j’avais l’air d’une vieille horreur d’Anglaise. Jolie fête encore ce jourlà ! mais sainte Moutonnette est passée, je me révolte, je m’insurge, je fais des barricades, le mouton devient enragé... à bas le tyran ! vive la liberté ! Vive la liberté! C’est bien facile à crier. .. Porte close, et trois étages.., si j’appelaisjparla fenêtre? on me prendrait pour une folle... Si je frappais? les voisins sont sortis; et puis nous sommes en froid... c’est vrai, des nouveaux maries qui s’embrassent toute la journée... Quand on n’est séparé que par une cloison très-mince, on devrait faire attention.... ça agace. Si, comme les naufragés, j’arborais un pavillon en signe de détresse? ça va être drôle, (eiio prend un mètre et «n foulard.) Tiens, cela fait un drapeau bleu, c’est gentil mais ça ne se voit pas de loin, .(changeant de foulard.) Un drapeau

blanc. Oh! non, il ne viendrait que des vieux. (Même jeu.) Un rouge? Eh bien, mademoiselle! (RUnt.) Je vais meure les trois. ..Un drapeau tricolore! c’est ça... Ah! bien non, on croirait qu’il y a un colonel dans la maison. Quel ennui! Oh! Ernest, mon ami, vous me paierez tout ça! Quand on veut enfermer les femmes, on leur donne d’avance les moyens de se distraire, un cheval, un piano... avec un piano on n’est jamais seule... mais'je n’ai pas de piano... et quand j’en aurais un, je ne sais pas en jouer. — Qu'estce que je vais faire? arroser les fleurs... Pauvres petites... elles n’ont pas l’air bien gai non plus, en voilà une qui se penche comme si on l’attendait dans la rue. Tu voudrais t’en aller, courir les champs, je comprends bien

Cela... (Elle est moutée sur l’appui de sa fenêtre pour rattacher la branche

grimpante! • Voulez-vous bien relever la tète, vilaine. —

(Elle fait un faux mouvement, et pousse un cri, auquel trois cris répondent

du dehors) Je l’ai échappé belle, mais ces trois cris... Ah ! mon Dieu, on me regardait, on me regardait même trèsattentivement, et justement je me baissais... Qh ! les maudits voisins.

AIR

J’ai trois voisins d’humeur changeante :

L’un est un peintre de talent,

Long, fluet, mine impertinente ;

Le second, un riche marchand,

Retiré, ne sachant que faire,

Il passe le temps sur son balcon ;

Le troisième est un militaire,

Si j'en juge à son'pantalon.

Faut croire qu’ils me trouvent gentille, Maisj’n’aime pas les indiscrets,

Et, quoique bonne fille,

Je ferme mes volets.

Il paraît qu’ils ont la vue basse,

A la fenêtre si j’meîs le nez,

Vous allez voir ce qui se passe;

Le peintre d’un air étonné Se redresse, pose, se cambre,

Content de lui, rempli d’orgueil,

Pour mieux voir au fond... de ma chambre,

11 se fourre un carreau dans l’œil.

Sans doute, il me trouve gentille... etc.

Si, quand j’ai fini mes layettes,

J’ regard’ le temps pour prendre mon vol, V’ià 1’ vieux qui frotte ses lunettes Et qui redresse son faux-col,

Pour ne pas languir dans l’attente,

Ou manquer mes apparitions Le vieux bon homme a sous sa tente :

Livres, journaux et provisions.

Faut croire, etc.

Le troisième encore plus myope,

Un soldat, ça m’étonne beaucoup,

Pour me voir prend un télescope ;

Vous avouerez qu’ça manque de goût.

Est- ce pour regarder ma taille,

Qu’il se sert de c’t’ instrument-là?

Ou m’ prend-il pour un champ d’ bataille?

Il ne manquerait plus que ça.

Je veux bien qu’on me trouve gentille... etc.

Ah! qu’ils sont ennuyeux, le militaire surtout — il est d’une audace! Eh bien, ça ne me déplaît pas, et puis ça me rappelle mon petit Paul... C’était l’ami d’enfance qui jouait avec moi, là bas, dans mon village; j’étais pauvre, ça me flattait, moi, de jouer avec un petit bourgeois, et je puis le dire, maintenant, je l’aimais bien. Il a fallu oublier, il était riche; la première fois que j’ai vu mon voisin le capitaine, ça m’a remué là, sans ses grandes moustaches, ses grands galons qui montent sur ses bras comme des serpents, j’aurais cru... Chassons tout cela, il faut être honnête, quoiqu’en vérité monsieur Ernest.. Mais, il me semble que mes voisins sont bien sages. Le peintre travaille toujours la même chose, il fait des vierges pour l’exportation. Ce qu’il fait de madones par an, c’est à n’y pas croire. On dirait que c’est parce que je le regarde qu’il no me regarde pas. — Attends un peu (e»b s'ajusta avec un

voila dans la manière do la Vierge A la chaise.) E$t-C 6 3 SS G Z italien.

— (jmi do scène. j Ah ! monsieur s’est décidé, en fait-il des signes — (criant.) Je ne comprends pas. Ah ! il se ravise. — Le voilà qui prend son pinceau — une toile — qu’est-ce qu’il fait ? C'est pour moi. — Il veut m’envoyer une madone? Ah! mais non, il faut envoyer ça en Amérique, mon Raphaël (Kilo fait un geste de frayeur.) Ah ! 1)1011 Dieu ! il m’a entendu, il me vise avec (Une toile de 4 tombe dans la chambre paria reuftre numéro l)Nà.. qu’est ce que je disais? heureusement qu’il ne m’a pas a ttrapée. (eu. minasse la tuile. ) Voilà ce que c’est que d’enfermer les femmes. — On ne sait pis tous les dangers que court une femme qu’on enf... Tiens, c’est de l’écriture... (eüo rit.)

air

Mam’zelle. je vous attends ce soir,

Au restaurant du Doux espoir.

Là., dans la rue,

Vous pourrez sans vous inquiéter Prendre le petit escalier Sans être vue ;

J’ai commandé pour tout hasard Un joli petit Balthazar

A trois services.

Huîtres, perdreaux, vin étranger,

Que nous boirons pour arroser Les écrevjsses,

Et, quand nous aurons bien mangé,

Bien ri, bien bu, beaucoup chanté,

Dessus la glace.

Bien enlacés nous écrirons

Les premières lettres de nos noms.

Ma douce belle,

C’est bête de détériorer Mais, quand on revient déjeuner,

On se rappelle!

Eh bien ! je vas accrocher ça là... Et quand Ernest reviendra, ça lui donnera peut-être à réfléchir. Ah! tu m'enfermes, ah ! rien que cette idée-là me rend folL*-

(Brusquement à le fenêtre.) Ma TCpOnSe ? Lâ VOilà. ‘(Elle referme la

fenêtre. ) Et puis, je vas fermer toutes les fenêtres, je deviendrai enragée aussi... (Elle va vers ia deuxième fenêtre et rit.)

Bon, voilà le vieux qui a la danse de saint Guy. Bonjour, monsieur, je no peux rien faire pour vous, j’ai mes

pauvres. (Au moment où elle va fetmer la deuxième fenêtre, un portefeuille tombe à ses pieds.) Un portefeuille ! (Elle l’ouvre. ) Des billets do

banque. — Ah ! mais, dites donc, vous, voulez-vous bien

déposer votre portefeuille autre part. — A-t-on jamais vn! L’autre était insolent, celui-ci est grossier... Tiens, une lettre. Hie.it.

AIR

Mam’selle l’intention de la présente Est de vous dire tout mon amour,

Je suis bourgeois, je pai’ ma patente.

Mais d’écrire je n’ai pas le tour.

Ce que j’ sais, c’est que j* perds la tête,

J’en deviens bête que c’est affreux,

Mam’selle, pour faire votre conquête,

Je voudrais être un petit gommeux,

J’ai bien fait acheter d’ la gomme,

Mais je ne sais pas m’en servir.

Ah ! si vous pouviez savoir comme,

J’ suis malheureux, j’ peux plus dormir,

Je ne dors, ne bois, ni ne mange,

J’ peux pourtant pas rester comm’ça.

Mademoiselle c’est vous qu’ êtes l’ange,

Qui m’avez mis dans c’t éta -là.

(sonnant). Ce n’est pas si grossier que je croyais.les gens riches ont du bon. — On les fait généralement passer pour des imbéciles en amour, mais je crois que c’est ceux qui n’ont pas le sou, qui font courir ce bruit-là. — Enûn. (aie jette la portefeuille.) Oh! aie! il l’a reçu dans l'œil! Merci, monsieur, je vous demande pardon, je ne l’ai pas fait exprès. — Si je vous rends votre portefeuille, vous le voyez bien. — Si, si, j’aime beaucoup la délicatesse, l’argent aussi, mais pas les deux en môme temps—

(Elle referme la deuxième fenêtre.) Oh ! il en est tombe dans SOn

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