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Le mouvement de concentration dans les banques allemandes

L'évolution industrielle et commerciale moderne pousse aune concentration toujours croissante dos capitaux.» C'est là un fait si universellement connu, si fortement établi par des observations nombreuses et concordantes qu'il est devenu banal de le constater (1). » Le nombre des entreprises diminue à mesure que s'accroît l'importance de celles qui survivent: la seconde moitié du xix" siècle a été caractérisée par le recul presque général de la petite exploitation, du métier, du petit commerce, — par Tavènement de la grande industrie, des sociétés par actions, des syndicats de sociétés, — par la création de moyens de production àa ^\\\^ en plus puissants, ^'organismes commerciaux de plus en plus considérables.

Le commerce de banque n'est point resté en dehors de ce mouvement général. Schaefne a montré comment dans la banque plus encore que dans toute autre industrie, la centralisation était particulièrement favorisée au point de vue technique et nécessitée au point de vue économique (2). Aussi bien des faits nombreux et précis sont-ils venus établir que la tendance du monde moderne de la

(1) Maurice Bourj,'uiii, Les systèmes socialistes et l'cvolulion économique, p. 134.

(2) Schaeffle, Das genellsckaftliche System der menschlicfien Wirtschaft, II, p. 107.

banque tendait de plus en plus vers la concentration : la rapide agglomération des petites banques est, non moins que la concentration des entreprises industrielles, l'une des évolutions les plus frappantes de ce dernier quart de siècle en Europe et aux Etats-Unis (1).

En France nous avons assisté à cette raréfaction des banques locales devant l'action combinée et progressive des trois grandes sociétés de crédit : Crédit Lyonnais, Comptoir National d'Escompte^ Société Générale, Ces trois établissements représentent aujourd'hui un capital-actions de 600 millions de francs, plus 140 millions de réserves et possèdent tant en France qu'à l'étranger plus de 900 succursales ou agences. — Nous aurons à esquisser maintes comparaisons entre la politique suivie par les grandes sociétés françaises et celle qu'ont préférée les grands établissements berlinois, maints rapprochements entre les résultats obtenus de part et d'autre. Pour l'instant, nous nous bornons à rappeler ce fait de la concentration dans les banques françaises, fait qui déjà a été longuement étudié dans la thèse, à tous points de vue remarquable, de M. Maurice Saurel (2).

En Angleterre et dans le pays de Galles oii l'on comptait en 1864 — en dehors de la Banque d'Angleterre et de ses succursales, — 278 banques privées et 1 17 Joint-Stoek- Banks, l'on ne retrouvait plus en 1900 que S3 banques privées et 83 Joint-Stock-Banks, en 4905, 62 Joint-Stock-

- {\) A. C. Conant, « The Evolution of moderne Banking » {PoHlicat Science Quaterly, de'cembre 1899, p. 569).

• (2) Maurice Saurel, Sociétés de crédit contre banques locales. Thèse Paris, 1901.

Banks. Lo tableau suivant montrera la diminution progressive du nombre de ces dernières (1) :

1864 H7 Joint-Stock-Banks

Le mourement s'est donc précipite en ces toutes dernières années. Nous sommes amenés à faire la même remarque, si nous considérons maintenant les banques privées (2) :

1837 448 banques privées 1891 144 banques privées

Le Lojidon Bankers Magaziîie de février 1899 relevait de 1877 à 1886, 42 fusions de banque; de 1887 à 1898, 124 fusions de banque ; on compte, de 1899àl90o, 86 fusions de banques.

A Londres seulement le nombre des banques — à l'exception des banques coloniales — a passé de 115 en 1885, à 77 en 1901, à 38 en 1905.

En 1901, Ton comptait plus de 20 banques possédant chacune au moins 100 succursales; en 1904, ou ne compte

(1) London Bankers Stagazine, l. LXIX, p. 352.

(2) Edgar JalTé, Da$ Englische Bankwesen, p. 192 et suiv. — TIte Economisl-Banking Supplément, 21 octobre 1005.

pas moins de 4.417 succursales de banques, 4.458 en octobre 1905.

Inversement, le capital des entreprises survivantes n'a cessé d'augmenter: le total du capital versé des Joint- Stock-Banks du Royaume-Uni représentait :

1900 (30 juin) 46 millions L. S.

1905 (octobre) 79,491.000

« Je ne puis prévoir avec certitude, écrivait déjà Bagehot en 1873, la continuation de notre système de banques particulières : j'ai la conviction que les jours des petites banques sont comptés et qu'elles disparaîtront avant que bien des annéessoient écoulées, Quantaux grandes banques particulières elles ont à surmonter de formidables obstacles.... » (1) et, de fait, « pour celui qui examine les changements qui se sont produits dans les banques anglaises depuis un quart de siècle, la caractéristique dumouvement est, avec une augmentation progressive des ressources, la tendance toujours accentuée à la centralisatiou des forces financières par la fusion, l'amalgamation des banques de Londres et de province » (2).

Alix Etats-Unis enÇm, où la législation a imposé aux banques des conditions particulières, nous trouvons encore peu de grandes banques aux nombreuses filiales : mais la formation des trusts n'en a pas moins accéléré le mouvement de concentration dans les affaires de banque, en privant les banques locales d'une partie de leur clien-

(1) W. Bagehot, Lombard Street, ou e marché financier en Angle'terre, p. 262.

(2) G. François, « Les banques anglaises », Revue d'économie politique, juillet 1902.

tèle industrielle et en augmentant l'importance des grandes Ijanques de New- York qui participent aux principaux trusts.

Une large part des réserves des banques des petites et moyennes localités s'est concentrée dans les grands centres : c'est New-York surtout qui a profité de cet afflux et de plus en plus les réserves s'accumulent dans la capitale comme en Angleterre ou en France. Au lo septembre 1902, les 45 banques nationales de New-York ne possédaient pas moins de 414 millions de dollars de dépôts d'autres banques (1) ; en ces cinq dernières années, le capital des banques nationales de New-York a passé de 232 à 451 millions de dollars.

En 1898, deux banques seulement possédaient un capital de 500.000 dollars : en 1901 , trois banques avaient un capital de 10.000.000 de dollars ; une, la Nationale City Bank, un capital de 25.000.000 do dollars ; en 1904, on compte S banques d'un capital d'au moins 10.000.000 de dollars.

Ces augmentations du capital-actions sont dues en grande partie à des fusions. La National Bank of Commerce, fusionnée avec la Western National Bank, dispose également aujourd'hui d'un capital de 25.000.000 de dollars. Kn 1901, 27 banques nationales, en 1902, 46 banques nationales et 11 autres banques, en 1903-1904, 38 banques ont été absorbées.

La concentration a pris aux Etats-Unis une forme originale et qui présente beaucoup d'analogies avec ces groupements de banqnes que nous allons retrouver en Allemagne. Les Américains appellent ces fédérations « des

(1) En 1904, les banques de New-Yorl^ ont dêlcnu jusqu'à 1224 millions de dollars de dépôts.

chaînes de banques » : elles se sont avant tout constituées sous rinfluence personnelle des grands fondateurs de trusts. C'est ainsi que nous nous trouvons en présence :

\° Du groupe Rockfeller, qui dispose d'un capital de 108 millions de dollars ; il a à sa tête la National City Bank ;

2*^ Du groupe /. P. Morgan, dirigé par la First National Bank (capital 97 millions de dollars) ;

3° Du groupe Morse (23 millions de dollars) et de la National Park Bank (13 millions de dollars) contrôlé par les Astor, les Vanderbilt et les Belmont.

Les Banques d'une même chaîne ont des intérêts communs et les intérêts des chaînes de banques s'entremêlent, de sorte que ces groupes sont régis par une politique commune. Ce mouvement de concentration dans les banques des Etats-Unis est dans un rapport étroit avec le mouvement de concentration industrielle et commerciale et les grands trusts.

Deux traits principaux caractérisent les grands établissements conducteurs du mouvement de concentration, leur puissance de capital d'une part, leur diffusion de l'autre ; ce dernier caractère surtout, particulièrement propre à la grande banque, la différencie nettement de la grande industrie au double point de vue et des causes de sa supériorité technique et de^la forme que va prendre le processus de concentration.

« La cause générale du mouvement de concentration est bien connue, dit encore M. Bourguin ; c'est la supériorité des grandes entreprises dans la concurrence qui le provo-

■que avec la force irrésistible d'une loi naturelle (1). » Mais cette supériorité à son tour, tient à des causes dilîérentcs et les avantages de la concentration ne sont point les mêmes, suivant qu'on considère l'industrie ou le commerce de banque.

Dans l'industrie, la supériorité de la grande entreprise consiste principalement en ce fait (\\\' elle peut produire à meilleur compte : cet abaissement du coût de production résulte de ces trois causes essentielles et bien connues :

Perfectionnement de l'outillage ;

Système plus complet de division du travail ;

Economie de frais généraux.

Or, la supériorité de l'outillage, essentielle dans une entreprise industrielle, n'a dans la banque qu'une importance secondaire, pour cette simple raison, dit M. Saurel, qu'une machine ne saurait accomplir qu'une tâche matérielle et que le travail matériel d'une banque n'existe pour ainsi dire pas (2). Il faut cependant se garder d'exagérer : le travail matériel d'une banque est loin d'être nul et il peut s'exécuter dans de grands établissements bien outillés avec une simplicité et une rapidité plus grandes (vastes locaux bien aménagés, imprimés pour affaires courantes, service particulier de postes, réception et expédition, etc.). Bagehot qui assistait aux premières transformations des banques privées en sociétés par actions et dont les observations nous sont d'une précieuse utilité, parle quelque part du « détail incroyable » que comporte la banque moderne; «il faut, dit-il, un outillage spécial pour pouvoir en venir à bout : une banque par actions bien montée possède cet outillage » (3).

. (1) Bourguin, op. cit., p. 142

(2) Saurel, op. cit., p. 12.

(3) V. Bagehot, op. cit., p. 263.

De même en ce qui concerne la division du travail. Si l'on excepte certains services (contentieux, études financières...) qu'on ne trouve point nettement spécialisés dans une maison même de moyenne importance, on peut dire que la division du travail n'est guère plus complète dans les grandes que dans les petites banques, — ce qui tient au travail même du banquier et à la diffusion des grandes banques.

La supériorité de ces dernières ne paraît point venir davantage de la modicité relative de leurs frais. Au contraire, des obligations de trésorerie plus considérables, de plus lourdes charges fiscales, les dépenses d'installation d'un grand nombre de succursales et agences, le luxe des sièges principaux, la rémunération d'un personnel proportionnellement plus nombreux, les frais d'un vaste et minutieux contrôle ont semblé, à quelques-uns, venir ici au désavantage des grands établissements (1).

Cela nous parait surtout vrai d'ailleurs des grandes sociétés françaises de crédit qui n'ont guère pratiqué que la politique d'extension directe par agences et succursales. Nous verrons, au contraire, qu'en Allemagne, les grands établissements ne possèdent qu'un nombre relativement limité de filiales proprement dites dans les grands centres commerciaux. Comme la plupart des banques anglaises, les grandes banques berlinoises ont pratiqué de préférence la politique « d'amalgamation » ou de fusion, ce qui rend possible une certaine réduction des frais d'exploitation, <( sinon toujours immédiate, au moins éventuelle » (2). Il est très rare, par exemple, que tous les directeurs des

(1) V. Saurel, op. cit., p. 19-26.

(2) K-J. Slfiele, « Bank Amalgamations » {Economie Journal, décembre 1896).

doux banques fusionnéos fassent partie du nouveau conseil d'administration : lors de la fusion de la Consolidated et de la Parr's Bank en 1896, six seulement sur treize des directeurs de la Consolidated prirent place dans la nouvelle direction : lors de la commandite de la maison R. Varschauer de Berlin par la Darmstiidter Bank en 1898, le troisi^me associé de la maison Varschauer se retira.

Dans les villes de moyenne importance, les établissements berlinois se contentent de simples correspondants ; ils s'allient aux banques déjà existantes et conduisent leurs affaires de concert avec elles : un tel procédé n'exige point de grosses dépenses d'installation, il nécessite un contrôle moins strict, les charges fiscales ne sont point augmentées. Une certaine économie des frais généraux peut donc trouver place au nombre des avantages de la grande banque ainsi comprise, mais sans toutefois jouer le même rôle que dans la grande industrie.

Quelles sont donc les causes de la supériorité technique des grandes banques ? La fonction distinctive du banquier, dit Ricardo, commence dès qu'il emploie l'argent des autres : le rôle de la banque se résume en ces deux mots : emprunter pour prêter. Les banques sont des intermédiaires de crédit : « par les dépôts, les négociants font créditau banquier, et d'autre part celui-ci en prêtant sous des conditions déterminées les fonds déposés, ce qu'il peut faire puisqu'il n'est pas tenu de restituer les fonds mêmes qu'il a reçus, fait crédit aux industriels qui ont besoin d'argent » (1). La supériorité des grandes banques va résider en ce fait qu'elles emprunteront et qu'elles prêteront plus

(1) Cauwès, Cours d'économie politique, II, p. 278.

facilement : elles offrent une meilleure adaptation au mécanisme de l'offre et de la demande. Ceci se résume en ces trois aspects :

a) Tout d'abord, le grand établissement est assuré d'une plus large compensation des risques par l'effet bien connu de la loi des grands nombres. Quand les opérations d'une banque atteignent un chiffre considérable, les probabilités de pertes ne s'écartent guère d'une certaine moyenne et cette stabilité des résultats est infiniment avantageuse : le risque se réalisât-il, il est incomparablement moins grave : « la perte se trouve noyée dans une telle masse de résultais que l'effet en est considérablement amorti : dans un faible cours d'eau, les moindres accidents climatériques produisent des oscillations de niveau considérables ; mais le fleuve majestueux en roule des flots à peine changés » (i).

Aussi bien « est-ce un fait curieux et bien connu, que l'appréciation du risque est plus exacte quand on l'envisage avec un certain recul » que va permettre le contrôle superposé des agences ou des banques correspondantes et du siège central. Et ces considérations prennent à leur tour une plus grande importance, quand il ne s'agit plus seulement de banques ordinaires, se livrant aux seules opérations courantes de banque (legitimate banking , regulàre geschâft)^ mais bien quand nous nous trouvons en présence d'institutions qui, comme les banques allemandes, sont autant des Sociétés financières que des Sociétés de crédit. Nous verrons à quel point les banques allemandes sont intéressées directement dans les entreprises industrielles et commerciales : telle grande banque aux nombreuses participations pourra supporter sans faiblir une

(1) Saurel, o-p. cit., p. 36.

perte môme considérable, assurée qu'elle est d'autre part de revenus élevés, — témoins les importants capitaux enfouis par la Discontogesellschaft dans les chemins de fer vénézuéliens ou dans la Compagnie Popp. Si la banque au contraire n'a fait profiter de son crédit et de ses capitaux qu'une seule entreprise, la ruine de cette dernière entraînera presque fatalement sa propre chute et l'on peut citer ici l'exemple — toutes autres considérations mises à part — des opérations malheureuses delà Leipziger Bank avec la Treber Trocknung de Cassel.

b) En second lieu, le grand établissement va pouvoir exercer une action plus étendue sur le public : par la multiplicité de ses agences il conquiert une immense clientèle, par ses succursales ou ses correspondants il rayonne sur tout le territoire. Les méthodes utilisées pour assurer cette diffusion d'action pourront varier et nous verrons comment en Allemagne elles diffèrent sensiblement de celles qui furent employées en Angleterre ou en France ; le résultat cherché — et obtenu — reste le même : assurer en quelque sorte Vuhiqiiité de l'établissement, lui permettre de multiplier les affaires, — et par là même les profits, — le mettre à même par ces multiples canaux, agences et filiales, de pomper partout les capitaux flottants pour les refouler ensuile sur tous les points où ils sont nécessaires ; — comme aussi bien venir fortifier cliaque agence ou chaque filiale propre de toute la force de chacun des rouages de l'énorme machine : « Nos relations avec la Bergisch M;irkische Bank et le Schlesischcr Bankverein, disait en 1898 le rapport de la Deutsche Bank, se sont confirmées dans l'année passée par un résultat aussi favorable pour ces maisons que pour nous-mêmes. La communauté d'intérêts créée de cette façon a permis

d'assurer à la clientèle de ces établissements de grands avantages, grâce à V amélioration des i7i/o?^mations, à une facilité plus gravide de combiner leurs affaires, quHls ont trouvées dans l'aide complaisante de plusieurs directions de banques maintenant à leur disposition... »

La puissance de crédit attachée à la signature des grands établissements, la publication de leurs bilans « qui leur sert d'annonce perpétuelle » (1) complètent cette action en profondeur, pour ainsi dire. — « On choisit naturellement pour banquier celui qui a le plus de crédit au moment présent, dit Bagehot. — Or c'est le banquier qui a le plus d'argent entre les mains qui a le plus de crédit » (2). Et s'il était besoin de faits pour éclairer des vérités si évidentes, il suffirait de rappeler comment en Allemagne, ce fut au lendemain des crises économiques de 1873, de 1891 et de 1901 que le public se détacha des banquiers privés ou des petites banques, pour se rapprocher des grands établissements berlinois qui lui offraient de plus sérieuses garanties apparentes.

c) F^a supériorité du grand établissement se manifeste enfin dans ce fait qu'entre ses mains les capitaux ne resteront jam.ais inemployés et im.productifs ; (( établi sur un grand nombre de places où les conditions économiques sont très dilTérenles, il ressentira directement toutes les oscillations du marché de l'argent et pourra y répondre aussitôt » (2). Aussi bien son activité embrasse-t-elle un large ensemble d'opérations ; il portera, par le simple jeu de l'organisme, ses capitaux dans la branche d'atïaires où ils sont le plus demandés, c'est-à-dire le plus nécessaires et le plus lucratifs. L'activité d'une banque locale reste

(1) Bagehot, op. cit., p. 257.

(2) Saurel, op. cit., p. 90.

forcément enfermée dans les limites d'une place déterminée. La difTusion seule de rétablissement peut assurer cette mobilité et cette fructification constantes des ressources.

Ainsi, ce sont les conditions techniques elles-mêmes qui ont commandé et qui nous expliquent la différence des formes que revêt la concentration dans l'industrie et dans le commerce de banque.

Les avantages de la concentration paraissent dans l'industrie attachés à la dimension de V établissement ; dans la banque ils le sont plutôt à la dimension de Y entreprise. « La concentration industrielle aboutit à la constitution d'un établissement énorme et unique, englobant sur un seul point tous les rouages qui doivent concourir à la production. » La concentration financière se manifeste, elle, par multiplication des établissements, agences, succursales ou correspondants, plutôt que par agrandissement d'un siège unique : elle va réunir sous une môme direction un grand nombre d'établissements, ayant chacun leur vie propre, comprenant chacun les parties d'un tout complet, mais aussi recevant tous une même impulsion et concourant au même but (1).

Tels sont rapidement esquissés et le fait général de la concentration dans le commerce de banque, et sa cause première, et sa forme accoutumée. Mais ce ne peut être là qu'une esquisse toute théorique et générale. Le mouvement de concentration dans la banque est loin d'avoir suivi, dans tous les pays, une marche uniforme et paral-

(1) V. Bourguin, op. cit., p. 14i ; Saurel, op. cit., p. 13.

lèle : des causes secondaires, juridiques, financières, politiques même, sont venues, soit retarder, soit au contraire précipiter cette tendance : elle a, suivant le génie de chaque peuple, affecté des modalités particulières et les moyens employés diffèrent sensiblement.

Si, par exemple, l'un des principaux titres d'une telle recherche est l'intérêt qui provient de l'interdépendance reconnue de la banque et de toutes les autres manifestations de l'activité sociale, — interdépendance qui donne au développement de la banque un intérêt général et nous permet d'y voir comme un reflet, ou mieux comme une synthèse des tendances qui agissent dans toutes les autres branches de production, — on comprendra aisément l'importance que va présenter la façon même dont tel ou tel peuple comprendra et pratiquera le commerce de banque. Ici, les banques se montreront timides et peu empressées à soutenir industriels ou négociants, — ou bien les fonctions de crédit mobilier seront nettement différenciées des fonctions de dépôt et d'escompte: là, au contraire, nous trouverons des banques dont l'activité plus complète et plus hardie embrassera tout le domaine économique et qui, comme le dit Scharling, seront dans ce pays, à la fois « les promoteurs et les bénéficiaires du développement industriel et commercial » . Ces deux conceptions di fférentes vont agir dans un sens contraire, l'une favorisant, précipitant, l'autre contrariant le développement de la banque et par là même le mouvement de concentration.

On peut aussi entrevoir d'autres conséquences, agissant dans de mêmes directions: ces rapports plus ou moins étroits des établissements de crédit avec le commerce ou l'industrie nationale détermineront le caractère plus ou moins sp.éculatif des banques : elles souffriront donc plus

ou moins des malaises et des crises économiques que traversera le pays : ces crises ne vont point non plus sans attirer l'attention des pouvoirs publics et l'action législative à sou tour, dont les conséquences directes ou indirectes, ne sont point toujours celles qu'avaient prévues les législateurs, pourra déterminer des courants non négligeables.

Montrer pour le commerce de banque en Allemagite^ quelle fut la marche progressive du mouvement de concentration en ces dernières années, exposer les résultats momentanément acquis, délimiter la part des causes particulières qui vinrent soutenir la tendance générale à la concentration et fortifier la supériorité des grands établissements, examiner enfin, dans quelle mesure, les moyens techniques utilisés en Allemagne se sont éloignés du type classique, peut-on dire, de concentration dans la Banque et dont l'Angleterre ou la France nous donnent un exemple assez net, — tel est le but que nous nous sommes proposé.

Une telle recherche présente deux aspects : on peut considérer le mouvement de concentration à un point de vue externe^ c'est-à-dire étudier l'évolution dans son ensemble, en exposer les causes et les modalités, grouper les résultats généraux ; on peut aussi à un point de vue interne, reprendre le développement historique de chacun des grands établissements survivants et prépondérants, et successivement exposer son rôle particulier dans le processus de concentration, le résultat particulier auquel il est parvenu.

Nous avons cru, afin de donner une plus exacte physionomie du tableau de la concentration dans les banques

allemandes, devoir l'exposer sous chacun de ces deux aspects, l'un synthétique, l'autre analytique. Ils correspondent à chacune des deux parties qui forment l'ensemble de cette étude.

D'autre part, nous avons limité notre recherche aux banques d'effets proprement dites (Effektenbainken), c'està-dire à ces banques qui, suivant l'expression de Wagner, sont les véritables conducteurs du mouvement moderne de la banque. Elles correspondent à ce qu'en France nous nommons les établissements de crédit, réunissant les fonctions de dépôt et d'escompte ; mais elles remplissent également des fonctions de crédit mobilier et présentent par là des caractères particuliers que nous examinerons plus en détail.

Nous avons laissé en dehors de notre étude les Banques lujpothécaires : la nature de leurs opérations,— crédit immobilier, — indique d'elle-même que ces banques sont, dès le début, exploitées sous forme de grandes sociétés par actions : la tendance à la concentration n'y apparaît point encore : leur nombre a augmenté au contraire, passant de 29 en 1883 à 40 en 1904.

Nous n'avons point davantage considéré les Banques d'émission, bien qu'une concentration assez rapide se soit manifestée dans cette catégorie si importante de banques . leur nombre a diminué d'une façon notable : on comptait en 1875, 35 banques d'émission en Allemagne, 18 en 1883, 6 seulement en 1904.

Doit-on, comme le voudrait Conant, considérer uniquement les banques d'émission comme les apôtres du crédit, « les pionniers de la banque de dépôt » ? Leur importance économique est-elle appelée à diminuer de jour en jour au profit des grands établissements de crédit, et ne conser-

veront-elles plus fmalement que le rôle de gardiennes des réserves mt3talliqucs du pays? (1) C'est toute une autre étude qu'il faudrait faire pour éclaircir ces questions. Au ssi bien, croyons-nous, que dans ces résultats que nous venons de rappeler, il faut faire une large part à J 'action de causes purement artificielles. La loi d'Kmpire du 14 mars 1875 a voulu préparer l'unité de l'émission fiduciaire et assurer la prédominance de la Reichsbank, d'où de nouvelles obligations imposées aux Notenprivatbanken, des prescriptions gênantes pour leur activité : nous les voyons peu à peu renoncer à un privilège onéreux (2).

Enfin quelle méthode suivrons-nous ? Chercheronsnous, en introduisant dans l'étude des faits un élément subjectif d'appréciation, à porter un jugement sur ces phénomènes que nous aurons pu constater? Suivrons-nous

(1) Conant, art. cit.

(2) La même évolution se constate pour les Banques d'éoaission en France où, avant 1848, il existait un certain nombre de banques départementales d'émission (8) : la Banque de France n'avait de monopole que pour Paris. Dès 1810 on ne laissa plus se fonder de nouvelles banques départementales : les autres disparurent lors de la crise de 1848, absorbées par la Banque de France ; celle-ci obtenant le cours forcé de ses billets on crut nécessaire, afin d'avoir l'uniformité de la monnaie de papier, de ne laisser subsister qu'une seule banque.

En Angleterre, aa moment de l'Acte de Peel (1844) interdisant à l'avenir l'émission aux sociétés linancières et la réservant à la Banque d'Angleterre, on comptait 207 banques privées (au lieu de 800 en 1826) et 72 Joint Stock Banks jouissant du droit d'émission. On ne comptait plus en 1890 que 79 banques privées et 54 Joint Stock Banks; en 1904 , 28 Joint Stock Banks et 1 1 Privât banks jouissant du droit d'émission .

En Ecosse, des 35 banques d'émission qui existaient encore en 1850, on n'en retrouve plus aujourd'hui que 10. Voir Gauwès, op. cit., p. 225-235.

au contraire une méthode purement objective, la méthode réaliste? C'est de cette dernière méthode que nous nous réclamons.

Nous nous sommes efforcé uniquement « de mesurer par des chiffres l'étendue actuelle du mouvement de concentration dans les banques allemandes et surtout la vitesse de son cours » ; nous n'avons voulu que préciser des faits, comme aussi bien leur garder leur signification réelle en les maintenant, comme disent précisément les Allemands, dans « leurs conjonctures », dans leur milieu historique.

Fallait-il porter un jugement sur les conséquences de l'évolution ? Après avoir exposé ces deux faces parallèles du processus de concentration, — disparition des petites banques, développement progressif des grands établissements, — devions-nous mettre en balance la somme des avantages et des inconvénients que comporte nécessairement chacun de ces deux systèmes d'exploitation du commerce de banque, nous prononcer en faveur de l'un d'eux et tirer des conclusions pour l'avenir ? Nous ne nous sommes pas cru autorisé à le faire et cela pour plusieurs raisons.

Et tout d'abord, nous dirons que les grands établissements de crédit ne nous apparaissent point, ainsi que semblent les considérer certains auteurs, comme des institutions arbitraires, « monstruosités imaginées par un esprit malfaisant » et semant la ruine autour d'elles, — mais bien plutôt comme des organismes plus vastes et mieux outillés à l'adaptation de l'offre à la demande, nécessités par tout le développement économique moderne. Sur ce sujet particulier trop de pages intéressées ont déjà été écrites, violents réquisitoires contre les grandes banques,

lamentations platoniques sur la disparition des banques locales, qu'un sens plus averti de 1 évolution historique, le seul souci de la recherche réaliste, eussent l'ail éviter. « Tout progrès économique, en effet, est suscité par un besoin d'adaptation (1) » ou, connue le dit plus explicitement Karl Marx, « de nouvelles conditions de production — et déchange, ajouterons-nous, — ne prennent pas leur place avant que leurs raisons d'être matérielles ne se soient développées au sein de la vieille Société . »

Mais ceci à son tour ne veut nullement dire que les grands établissements soient la forme définitive et immuable que doive prendre l'exploitation du trafic de banque et que les phénomènes de concentration soient destinés à se reproduire sans cesse avec une intensité et une importance croissantes. Nous pensons pouvoir prendre cette expression de K. Marx comme formule générale d'évolution, sans lui donner un sens doctrinaire. Le capitalisme, en effet, n'est point le seul courant qui traverse les sociétés modernes ; à côté de lui, nous trouvons un autre grand courant qui vient agir au contraire « dans le sens de la consolidation et de l'intégration par le groupement des éléments individuels » et si « le premier consacre le triomphe des forts » nous voyons comment le second « tend h fortifier les faibles dans leur lutte contre les forts » (2).

Les faits ici ne nous font point défaut davantage. M. Saurel a montré, pour la France, que « l'élimination progressive des banques locales qui, en l'état actuel des conditions économiques, apparaît en quelque sorte comme fatale » pouvait, sans doute, par une modification conve-

(1) Edouard Dolléans, De C Accaparement, Thèse Paris, 190*, p. 52.

(2) Bourguin, op. cit., p. 133.

nable de ces mêmes condilions être évitée et il a indiqué les efforts que déjà l'on avait tentés en ce sens (1).

Le mouvement s'est encore plus vigoureusement dessiné en Allemagne. Un certain nombre d'économistes, une partie de la presse allemande ont associé dans leurs attaques la féodalité industrielle et la féodalité financière ; ils ont cru pouvoir démontrer que les grands établissements de crédit, non moins que les cartels industriels avaient, sans merci, exploité la situation à leur profit. Mieux encore, ils ont en quelque sorte posé, pour la banque, la question préalable et exposé comment la Haute Banque dominant toute la grande industrie, c'était elle qu'il fallait réglementer d'abord. « Les directeurs des grandes banques cartelisées, disait M. Heymann en 1903 au Congrès des jurisconsultes allemands {Deulscher Juristentag), siègent en même temps dans les administrations des cartels industriels. Ces directeurs de banques apportent les actions et les obligations des Sociétés à la Bourse, et comme ils détiennent la majorité des actions, ils sont les maîtres des assemblées générales ! » Et M. Heymann terminait son rapport par le dépôt d'une motion tendant à une vigoureuse intervention législative, vœu qui finalement fut adopté mais non, tant s'en faut, à l'unanimité.

Et cette tendance que nous retrouvons dans les débats du Parlement, de la Commission des douanes, des chambres de commerce, dans la presse quotidienne, a trouvé une expression singulièrement précise et significative dans cette grande enquête sur les cartels, ordonnée par le gouvernement allemand et qui, commencée le 14 novembre 1902, s'est prolongée jusqu'en 190i. On a entendu

(1) Saurel, op. cit., p. 126 et suiv.

développer successivement les deux thèses; on a soutenu que les cartels avaient exploit(^ à la fois le consommateur et l'ouvrier ; d'autres ont établi que le seul objet de toutes les fusions et des groupements avait été d'amener un rendement plus rémunérateur du capital, une diminution du prix de revient, la suppression d'une concurrence ruineuse, la consolidation des relations de l'Allemagne avec l'extérieur. « Seule la concentration de nos forces, a déclaré le ministre des finances, baron Rheinhaben, nous mettra en état de conserver notre rang parmi les puissances. » — Tous les travaux de la commission d'enquête n'ont d'ailleurs encore abouti à aucun résultat précis, et un membre du Reichstag, M. Gothein, a pu dire que plus l'enquête s'était prolongée, moins la vérité s'était fait jour. Quoi qu'il en soit, on voit par ces faits moins, éloignés de notre sujet particulier qu'il peut sembler au premier abord, comment, en Allemagne, la lutte est ouverte entre les partisans des deux tendances et que ces deux courants dont nous parlions sont vivaces et actifs. Sans doute, comme nous le verrons, un premier essai d'intervention législative en faveur des petits banquiers n'a pas abouti; il a même eu des conséquences diamétralement opposées à celles qu'espéraient les législateurs (1). Mais les conditions économiques sont dans un perpétuel devenir ; journellement des faits nouveauxetimportanls viennenttémoigner que la tendance à la concentration dans les banques allemandes n'a nullement épuisé sa force ; mais on doit aussi songer aux obstacles que peuvent dresser sur la voie, aujourd'hui triomphale, des grands établissements et l'intervention législative et l'action des groupements

(1) V. chap. II, I/Action Législative : le Bôrsengesetz.

individuels. On annonçait dernièrement qu'un certain nombre de banquiers provinciaux étaient sur le point de s'unir pour fonder à Berlin, un organe central analogue à notre Société de Crédit Industriel et Commercial qui, comme on le sait, est bien plutôt l'alliée que la concurrente des banques locales. Qui peut prévoir si demain l'évolution des banques allemandes ne se manifestera pas sous de nouveaux aspects qui viendraient briser les formules trop rigides dans lesquelles nous voudrions l'enfermer et nous forcer à réviser des jugements hâtifs et prématurés ?

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