scene
Présentement, le dramaturge le mieux coté, le grand favori du public, des lettrés, c’est, yous ne Yignorez pas, M. Engéne O’Neill (l’auteur de Ja Fontaine de vie, de Marco Million, du Singe velu, de l’Etrange Interlude), lequel semble prendre a tache d’éyoluer, de se renouveler sans cesse, de surprendre ses contemporains, et dont les cons-— tants efforts, en des sens divers, se rapprocheraient assez de ceux tentés par Henry Bernstein, depuis une dizaine d’années.
A lire le livre de Mme Léonie Villard, on a, je dois Payouer, le sentiment qu’un peu de tumiltueuse et baroque confusion régne en Amérique parmi les servants, les animateurs du théatre d’aprés guerre. Mais ne régne-t-elle point parallé-
lement dans les autres pays, en France, en A!’emagne, etc. ? Et il y a méme la comme une sorte de « synchronisme » assez curieux a observer.
J’en trouve une preuve nouvelle en prenant connaissance de la conférence faite par M. Alfred Kerr, l’éminent critique dramatique du Berliner Tageblatt au Congres de Barcelone (juin 1929), et que publiérent, in extenso, les Cahiers du thédtre, organe de la Société universelle du Théatre.
A en croire M. Alfred Kerr, un extraordinaire mouvement dramatique régne en Allemagne, mais un mouvement d’une baroquerie, d’une incohérence contre lesquelles il s’éléve le ‘premier. Les auteurs du dernier bateau, nous apprend notre confrére berlinois, ont pendant longtemps écrit des piéces & hurlements barbares et informes, et ou le scabreux était de régle. Dans tous ces drames, il n'y avait pas de progression, point de crescendo; chaque scéne était déja un fortissimo. Jl n’y avait qu'une suite dexplosions du méme, dynamisme... La caractéristique de cette génération, c’était : style télégraphique ou purement dadaiste, entier renoncement @ lareproduction exacte dela vérité. Méme en dépeignant le temps présent, les auteurs demeuraient fantastiques. Les nuances leur manquaient. A une contexture logique ils préféraient les visions. Ils ne voulavent pas de psycholog e, mais de la passion. En réalité, ils nous offraient de la psychologie mais faible. Ils
chérissaient Vapocalyptique. Au pont de vue de l’art, le bilan est trés mince. Mais l'ensemble témoignait dune époque grandiosement souffrante et déchirée. C’était un tohu-bohu plein de faits et didées douloureuses.
J’ai reproduit ce passage parce qu’il nous donne les directives générales du théatre allemand au lendemain de la guerre, et que l’on ne peut pas ne pas étre frappé par certaines analogies, certaines correspondances entre ce mouvement-l& (diffus, incohérent, tumultueux) et le nétre. Je veux dire le mouvement dramatique, en France, pendant la méme période de transition.
Un peu plus loin, M. Alfred Karr s’efforce de dégager les caractéristiques du théatre allemand d’aujourd’hui; il note le retour 4 une sorte de néonaturalisme, et qui se traduit par ce que le critique nomme neue sachlichkeit (ou indolence nouvelle). La plupart des jeunes auteurs allemands font fi, parait-il, et du réalisme intégral et du sentimentalisme. Leurs personnages traitent ’amour comme une préoccupation d’ordre secondaire, et ce n’est pas la vie qwils traduisent directement, mais la vie déformée, prolongée, ou «survolée» si l’on peut dire, poétiquement, idéologiquement ou fantastiquement. Vous reconnaitrez encore a ces traits, quelques-unes des préoccupations et tendances essentielles de la plus récente génération drama- | tique francaise. ’
De méme on recherche; on adopte d’enthousiasme en Allemagne (comme on les adopte chez nous) les inventions, les trouvailles scéniques les
plus audacieuses, voire les plus baroquement synthétiques, et la-bas aussi on joue a déformer, & camoufler 4 la moderne les piéces classiques, les chefs-d’ceuvre anciens. (Un certain Piscator n’at-il pas monté a Berlin les Brigands de Schiller, en faisant des principaux personnages, habillés comme yous ou moi, des révolutionnaires communistes ?)
« Nos metteurs en scene, conclut M. Kerr, ont a la fois un faible eb un mérite, Leur faible, c’est d’accepter tout ce qui est en yogue, méme sans talent, leur mérite, ¢’est d’avoir le courage d’expérimenter. » Cet éloge et cette critique, on pourrait les adresser 4 MM. Baty, Jouvet, Pitoéff, anima- teurs du thédtre d’avant-garde. Mais je ne poursuivrai pas plus avant ce petit jeu de comparaisons et analogies, Ce que je vous ai dit, et les exemples ' puisés dans le livre de Mme Léonie Villard, dans la conférence de M. Kerr, sont des preuves, des démonstrations suffisantes de ce synchronisme dramatique-auquel je faisais allusion. Synchronisme qui dénote partout un peu de confusion tumul- .tueuse, Elle rend plus difficile encore la tache des impresarii adaptateurs, traducteurs internatio- ‘naux; et néanmoins nous pouyons, nous devons, je le répete, leur garder notre confiance, Depuis quelques années, depuis quelques mois surtout, ils semblent bien la justifier et nous offrent des garanties (non seulement commerciales mais littéraires, artistiques) telles que les picces importées et. exportées par leurs soins formeront de plus en plus comme une sélection, auront chacune un intérét, un attrait, une « saveur nationale » particuliers.
Cet intérét, cet attrait, cette saveur, nous les trouvons au plus haut degré dans le Grand Voyage de M. Sheriff.
Cest &4 M. Wyn, Vimpresario bien connu, 4 M. Lucien Besnard et Mme Virginia Vernon, que nous devons d’avoir eu la révélation du Grand Voyage ou Journey’s End, piece dont l Angleterre peut s’enorgueillir 4 juste titre. Elle se déroule, vous le savez, pendant la guerre, et se joue entre quatre ou cing officiers, dans un abri de tranchées, On pouvait craindre que le cadre, le ton sobre et pathétique du drame ne rebutassent les spectateurs, qu'il conniit 4 Paris une moindre fortune qu’en Angleterre, en Amérique, ot il fut joné des milliers de fois. Mais non! Aprés un départ un peu hésitant ‘et an demeurant bien explicable (dans ce thédire, songez-y, Sacha Guitry et Yvonne Printemps, virtuoses de la grace, de l’esprit, du charme parisiens, régnaient depuis des années !), Vceuvre de M. Sheriff s’est affirmée, imposée,
cela en dépit des plus sombres pronostics, ~
Car, le soir de la générale, les gens les plus chaleureux, les plus enthousiastes, ne dissimulaient point leur crainte. « Comment, disaient-ils, une piéce de guerre et une piéce sans femme pourraitelle se maintenir sur l’affiche ? », J’ai méme entendu un de nos confréres s’exclamer doulowreusement : « Si encore ils avaient mis une cantiniére! »
Eh! bien, méme « sans cantiniére », le Grand Voyage a poursuivi son beau, son glorieux voyage. Ceci est tout a ’honneur du public frangais, trop souvent calomnié et méconnu. I semble, au surplus, depuis quelque temps, favoriser particuliérement la littérature de guerre. Le succés éclatant WA l'Ouest rien de nouveau, de Krieg, d’autres ouvrages de ce genre, le démontre abondamment. Il est vrai que ceux-ci révélent, chez nos adversaires d’hier (voire chez les neutres et les alliés), un état d’esprit conforme au ndtre, dénoncent les mémes absurdités monstrueuses, les mémes tortures inutiles et, dés lors, fournissent des arguments en faveur de cette future paix universelle tant souhaitée et a laquelle on travaille chez nous avec ferveur. Nous avons méme été — on peut bien le constater — les premiers 4 lancer sur le marché littéraire, les livres, les piéces de guerre, propres a en inspirer horreur. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que le Feu, les Croix de bois précédérent l’armistice, et, au thédtre, la Captive, poignante tragédie de Charles Méré, ouvrit le feu, si j’ose dire, la Captive que devaient suivre, a quel- ques années d’intervalle, le, Tombeau sous l’ Arc de Triomphe, les Marchands de gloire, la Grand Geste ‘du monde, ete.
La production étrangére (livres et théatre) nous - dépeignant la guerre et ses horreurs est donc, comparée a la nétre, un peu une production a retardement, mais elle n’en présente pas moins un vif intérét documentaire et humanitaire. Réjouissonsnous de voir qu’on l’accueille partout avec ferveur.
Pour en revenir au Grand Voyage, il offre cette particularité, cette nouveauté de nous montrer non point les angoisses, les tortures, les souffrances des hommes, des poilus (des petits, les « sans-grade », comme chante le Flambeau de /’ Aiglon), mais les tortures, les souffrances des officiers, des chefs, jusqu’a ce jour plutot négligés, sacrifiés par les romanciers, les dramaturges. C’était la, ne trouvezvous pas, une réelle injustice; car, si les officiers, j’entends les officiers inférieurs, bénéficiaient (pas . toujours) de certaines conditions de confort, de bien-étre « afférentes » 4 leur grade, ils partageaient les risques, tous les risques courus par leurs hommes, et se devaient, en outre, de ne jamais accuser, devant eux, la plus petite faiblesse ou défaillance. Voila précisément le theme général du Grand Voyage. Le héros de ce drame, le capitaine Stanhope, commandant une compagnie, est sans cesse en proie 4 une terreur, 4 une angoisse lancinantes, et ne les dompte que malaisément. Ce qui se passe en lui, nul ne le soupcgonnera pourtant! Nile jeune, fringant, ardent sous-lieutenant Raleigh (sa scour doit épouser Stanhope), ni le brave Osborne, lieutenant en second, un universitaire marié, pére de | famille, ni le lache Hibert, malade de « frousse », | et cherchant tous les moyens de « se faire évacuer ». Hélas! un jour St&nhope se verra contraint d’avouer héroiquement la vérité (sa propre faiblesse,
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ses craintes) devant cet Hibert, et ainsi le chef raménera l’officier défaillant au sentiment de l’honneur, du devoir. Stanhope, au surplus, connaitra dautres épreuves. Ne soupconne-t-il pas son futur beau-frére, le jeune Raleigh, de le juger sévérement, de le desservir auprés de sa fiancée (la scour de ladolescent) ? Tant pis! le commandant, usant de son droit, décachéte une lettre envoyée par Raleigh, la lit. Ah! quel soulagement, quel redres-
-sement moral lorsque le capitaine découvre que
non seulement son futur beau-frére ne le méprise pas, mais le vénére a l’égal d’un demi-dieu! Tous ces menus épisodes de la vie des tranchées et de la vie « en popote » sont traités avec une délicatesse, une é6motion, une mesure et un art merveilleux. On ne saurait mieux saisir, analyser, extérioriser les sentiments secrets, les réactions sentimentales et morales de trois étres moyens jetés dans la tourmente, et oscillant entre le sens de l’honneur, V’héroique volonté, et toutes les faiblesses, les lachetés inhérentes & ’humaine nature.
Cependant l’action va se précipiter. Une offensive étant prévue (de la part des Allemands), le colonel commande une dangereuse reconnaissance, désigne deux officiers de la compagnie’: l’excellent Osborne, le juvénile Raleigh. Vous devinez le chagrin de Stanhope, Il obéit néanmoins, donne les ordres nécessaires, organise l’embuscade, tandis que les deux « missionnaires » (le plus 4gé, tristement conscient de sa fin prochaine, le plus jeune grisé, fou de bonheur tendu vers la gloire) font leurs derniers préparatifs, Et puis ils partent. Et
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le petit Raleigh revient seul. Alors il pleure, sanglote, bien qu’il se soit héroiquement conduit. Il ne peut plus supporter ni les éloges des « grands — chefs », nila présence de Stanhope, des autres officiers s’entrainant 4 boire, a festoyer, tout de suite aprés la nuit tragique (la scéne dégage une grandeur, une puissance désespérées). Mais le petit Raleigh n’aura pas longtemps a souffrir. Dés les premiéres heures de l’attaque, le lendemain, l’enfant tombe, mortellement atteint, vient mourir entre
les bras de Stanhope! Allons! son tour de monter
en ligne! Il y monte en effet, raidi, farouche, le visage crispé, dissimulant jusqu’au bout.
Ceci n’est que la substance du drame. Nombre d’épisodes (les uns finement humoristiques, les autres discreétement pathétiques), et d’autres personnages secondaires : un cuisinier, un officier vain, bavard, un sergent-major, etc., se succédent, avivant notre intérét amusé, ou notre poignante angoisse. Ici chaque étre a son relief, sa caractéristique, son accent personnel; chaque réplique vise juste, va loin; chaque scéne a une signification, un — prolongement humains. Et que dire dela mise en