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QUELQUES PIECES NOUVELLES

Deux ouvrages, les Vrais Dieux, de M. de Porto- Riche, représentés au Théatre Albert-IeT avec un succés éclatant, Amphitryon 38, de M. Jean Giraudoux, & la Comédie des Champs-Elysées, ont soulevé une question qui n’est point a la vérité toute neuve : celle de la « littérature au théatre ». Ces deux piéces se recommandent, en effet, par des qualités littéraires exceptionnelles, et si la plupart des critiques les ont signalées avec admiration, quelques-uns se sont avisés de formuler certaines réserves, bien injustes 4 mon sens.

A la vérité, le public de notre temps, habitué du cinéma (ou le texte, s’il brille par la concision, ne

brille ni par Pélégance, ni méme par la correction, |

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la plupart du temps), entrainé & écouter chaque soir, dans les théatres, des piécettes amorphes, inconsistantes, dialoguées 4 la diable, et comme improvisées au hasard, a l’aventure, le public, dis-je, méconnait volontiers la valeur, la qualité littéraires d’une ceuvre. Et, lorsqu’il les loue, il arrive souvent que ce ne soit pas a bon escient. Le spectateur distingue mal la vraie littérature de la fausse. I] confond, et, lorsqu’il juge une comédie « bien écrite », nous devons nous méfier! J’ajoute A sa décharge, que la distinction n’est point aisée a faire, du premier coup, et que le probleme preésente une troublante complexité.

' I] faudrait tout d’abord, je crois, établir une sorte de triage entre les piéces qui, par leur nature, leur essence méme, justifient ou commandent une certaine phraséologie, une certaine éloquence verbale, un rythme sonore particulier, et entre les piéces qui se doivent de demeurer sobres, naturelles, d’un ton exact, modeste, mesuré. Je ne parle pas, bien entendu, des ouvrages en vers, car la littérature, l’éloquence lyrique y jouent le premier role, le réle essentiel. Non, je ne me soucie que des comédies, des drames en prose. Eh bien! ici, la forme doit, je pense, varier selon le sujet, selon les personnages et, si j’ose dire, « faire corps » avec eux. Prenons une petite comédie de mceurs, d’observation, dont les héros sont des étres moyens ou

te

LE MOUVEMENT DRAMATIQUE 164 RS CEASA ONES A Rs LCL LAM aaa Ee 5 médiocres. A ceux-ci, toute phraséologie trop subtile ou trop hautaine, toute éloquence littéraire, idéologique demeurent, en quelque sorte, interdites. Interdites de par leur condition. En revanche, les étres cultivés, les, héros intellectuels d’un drame « d’idées », les hérog affinés et sensibles dun drame sentimental, ont le droit et parfois le devoir de ge hausser, tout naturellement, jusqu’a des spéculations d’un certain ordre, de puiser dans leur coour ou dans leur cer-

veau d’élite des mots, des phrases, des cris ou des —

chants bien plus nobles, bien plus significatifs, bien plus éloguemment et harmonieusement, formulés. Done le milieu, le cadre, l’époque, le sujet et la qualité (morale, sociale, intellectuelle) des personnages composent les éléments divers qui interviennent ici, qui doivent donner le ton A un ouvrage. Je pense que l’on me comprend et que je n’ai pas besoin d’insister davantage.

Mais, en dehors de ces régles et lois générales, il.

y a encore, pour les bons écrivains de théatre, d’autres lois, d’autres régles secondaires A observer, touchant le style dramatique, le dialogue, et bien des procédés, des formules, des tares ou des « ties » a éviter. Un de mes amis, dramaturge en renom, partant spécialiste en la matiére, se divertissait un jour a les énumérer devant moi. Successivement

passérent au crible de son ironie le « couplet », dont | — abusent trop souvent les auteurs de pidces légéres,)«) « bien parisiennes », et dont il m’offrit une synthése

assez réjouissante. Je vous demande la permission | de vous la faire connaitre. Mon ami imaginait

.7 Le

un personnage quelconque, dénommé Neuvillette (pourquoi ? je n’en sais trop rien), lequel vantait a sa bonne tante (la bonne tante des comédies légeres), désireuse de le marier, les avantages du célibat. Et notre Neuvillette parlait ainsi :

... Le célibat, ma bonne tante, voulez-vous que je vous dise ce que c’est pour nous autres ? C’est... je ne sais pas, moi, le bonheur dans la vie... et la vie dans le bonheur! C’est l’espoir sans cesse attisé... La flamme qui vous réchauffe sans jamais vous consumer!... C’est... des femmes, tenez, des femmes nouvelles, dont on espére qu’elles bouleverseront votre existence, en gardant la certitude qu’on ne les laissera pas la bouleverser! C’est celle-ci, tellement blonde, dont on réve d’étre 4 jamais l’amant, et a laquelle on ne pense plus cing minutes plus tard... Celle-la, si brune, que l’on ne croyait ne plus aimer, et pour laquelle on songe a mourir parce qu’elle s’avoue indifférente! C’est lardeur, la liberté, la joie... d’aller... de venir, de changer... de s’attacher! C’est V’aventure, le plaisir, la passion, tout ce que l’on veut. Et le devoir aussi! Car il y a des célibataires qui fondent une famille — chez les autres — et trouvent la le foyer sans ses soucis, le ménage sans ses inconvénients, le mariage sans ses liens! Le célibat ! Ah! le célibat !...

Mon ami interrompait ici la tirade, le couplet de son Neuvillette, estimant que ce dernier en avait dit assez, que la démonstration était faite d’une formule particuliérement haissable (a cause de son artifice, de sa vacuité comme pétillante) et que de trop nombreux dramaturges n’hésitent pas a employer !

LE MOUVEMENT DRAMATIQUE 163 | a rr RE NY re a Ce n’était pas seulement le « couplet », au reste, qui provoquait Vindignation sarcastique de mon confrére, mais ce qu’il nommait le dialogue-ballon. Par 1a, il désignait certaines répliques arbitrairement abrégées, que les personnages jouent a s’envoyer (et & se renvoyer) du tac au tac, un peu comme deux clowns s’envoient et se renvoient Vun 4 Pautre un ballon gonflé d’air, Un exemple de ce dialogue ? Voici :

x. — Alors ?

y. — Alors, ¢a y est.

x. — Tes craintes ?

xy. — Evanouies !

x. — L’obstacle ?

y. — Franchi.

x. — L’ennemi ?

y. — Vaincu.

x. — Done... Ce soir ?

Y, Vinterrompant. — Oui, a onze heures! Mais jusque 1a..

x, V'interrompant & son tour. — Motus! Compris !

Je retrouve encore (je l’avais notée sur une feuille de papier) cette charge, cette parodie de ce que notre impitoyable satiriste désignait par « tirade énumérative et douloureuse, d’un usage courant dans les comédies dramatiques ». Ici deux personnages en présence : Laure de Gauves, Neuvillette (encore Neuvillette !), son infidele amant. Et voici les propos qu’ils échangent :

LAURE. — Misérable! Et tu viens évoquer ceg heures! Toi! toi! Ces heures pendant lesquelles je

souffris, je patis plus qu’aucune autre femme, et comme femme, et comme épouse, et comme mere, aussi.

NEUVILETTE. — Je... e

LAURE. — Parce que mére je l’étais avant tout, lorsque je te connus ! Et voila quel fut ton premier crime, celui que je ne te pardonnerai jamais! C’est d’avoir cultivé en moi le goat d’un plaisir méprisable, d’ayoir aboli en méme temps tout ce qui faisait ma force orgueilleuse, ma glorieuse sérénité !

NEUVILLETTE. — Sil...

LAURE. — Ah! oui, je t’en veux et je te hais bien! Jardinier cruel, féroce, de mon pauvre jardin secret ! Faucheur de fleurs ! Semeur de ronces! Toi qui voulus m’asservir a des passions dont tu étais toi-méme lesclave! Toi qui parlais en maitre d’un amour que tu ne connais pas !

NEUVILETTE. — La douleur t’abuse.

LAURE. — Elle me rend clairvoyante !

NEUVILETTE. — Tu t’égares !

LAURE. — Je me retrouve au contraire! Ah, Dieu! Et quand je pense a tout ce que j’ai souffert ! Partout ! Partout j’ai pleuré des larmes de sang !,.. Chez moi... quand je te voyais entrer l’air absorbé, le regard lointain! Dans le monde, ot chacun semblait m’épier, me railler, me mépriser... ou me plaindre!... Chez toi, quand j’arrivais la premiere haletante, fiévreuse, bouleversée, palpitante, et que j’attendais un amant au-

quel faire attendre sa maitresse semblait sans doute un jeu nécessaire 4 son cruel métier, 4 son art tortureur ! Et moi, je me disais, je me répétais : « Ou est-il ? Que fait-il, a cette heure ? Pense-t-il seulement qu’il y a la, dans une chambre, ua étre quise meurt pour lui, qui devient fou! »

NEUVILETTE. — Tais-toi!

LAURE. — Non, je ne me tairai pas, etc., etc.

La scéne se poursuivait ainsi et s’achevait sur

les répliques suivantes échangées. entre Laure et

son mari survenu brusquement :

LAURE, folle de douleur, aw comte. — Cet homme, allez ! Vite | Vous devez, nous devons, je dois le sauver | Pour vous! Pour lui! Pour moi!

LE ComTE. — Pour ?

LAURE, — Oui, pour moi! Pour ’honneur de ma

honte !

N’est-ce pas que cet exemple de la pire littérature dramatique est assez bien choisi, et. jusqu’a la réplique finale « Pour l’honneur de ma honte! », destinée 4 frapper fort (sinon juste), a « faire balle dans la salle », comme l’on dit, mais que jamais une femme, une vraie, et « folle de douleur »

nett formulée avec cette synthétique grandilo- |

quence !... Et les autres exemples que je me suis plu a reproduire ici, pour votre divertissement et pour le mien, me paraissent eux aussi trés significatifs) et- illustrent plaisamment ma demons: - tration.

Elle ne m’a point détourné de mon sujet autant qu’on pourrait le croire, et ce petit examen préalable des lois générales régissant la « littérature dramatique », des défauts et ridicules qu’elle peut accuser, lorsque les écrivains en usent mal,m’améne tout naturellement 4 vous parler des deux ceuvres

maitresses auxquelles je faisais allusion plus haut,

et qui, elles, les évitent avec soin, ces défauts, respectent les régles du jeu et pourraient servir

d’exemples contraires et méme de modéles, les mo- ©

166 * LE MOUVEMENT DRAMATIQUE Se A SR MTD RRO a hace Se

déles d’une alliance parfaite entre l’art dramatique et la littérature la meilleure, la plus harmonieuse, la plus chatiée.

La premiére, les Vrais Dieux, a, vous le savez, pour auteur un dramaturge fété, honoré, admiré entre tous, M. Georges de Porto-Riche, le maitre incontesté du théatre psychologique et qui, en dépit des années s’accumulant sur son front, rayonne d’une impérissable jeunesse '.

A Vheure présente, la gloire de l’auteur d’Amoureuse, du Passé, du Vieil Homme (je ne cite que ses principaux chefs-d’ceuvre), est unanimement reconnue. Mais il vécut des heures plus difficiles et ne l’acquit pas du premier coup, tant s’en faut. Certes, les débuts de M. Georges de Porto-Riche (il débuta en 1878 a l’Odéon par le Vertige, comédie en un acte, et par Un drame sous Philippe II) ne passerent point inapercus, et ce second ouvrage, de construction, d’accent essentiellement romantiques, s’ennoblissait de vers harmonieux et sonores. Mais le poéte, alors agé de vingt ans, eut la noblesse, l’intelligence, la conscience de ne point s’en déclarer satisfait, soucieux qu’il était, déja, de se révéler non pas un « disciple » plus ou moins bien doué, mais un créateur, un découvreur de vérités inédites. Pendant prés de quinze ans, le poéte déja célébre d’Un drame sous Philippe II déserta donc

~ la scene, ne publia, 4 de longs intervalles, que des ;

1, Ecrit du vivant de l’auteur, hélas !...

vers (Tout n’est pas rose, Vanina, premiere esquisse de l’Infidéle), et ce fut seulement en 1890 que, conscient de sa neuve personnalité enfin conquise, maitre de sa forme, de sa formule, de son art, il consentit a laisser représenter, au Théatre-Libre, la Chance de Frangoise, le tendre, V’exquis chefd’ceuvre annonciateur d’ Amoureuse, auquel succédérent (coup sur coup) l’Infidéle, ou, en dépit d’un décor vénitien du xvre siécle, des coeurs modernes battent si délicieusement et si cruellement; Bonheur mangué, courts poémes d’une déchirante sincérité commme « dépouillée », d’une surprenante richesse analytique; et enfin Amoureuse, qui marqua une date, mais ne date point aujourd’hui encore aprés quarante ans...

Chaque fois que l’on joue Amoureuse (elle figure au répertoire de la Comédie-Frangaise), on écoute avec une sorte de stupeur admirative ces trois actes durant lesquels il semble que « rien ne se passe »! Rien, sinon l’accomplissement total de la destinée de trois étres qui la, dans ce salon-cabinet de travail, entre des chaises, des fauteuils, un guéridon, un bureau (ne négligeons pas le lit tout proche), vivent douze ou quinzé heures d’une vie si brulante, si intense, si essentielle qu’elle engage toute leur vie.

Et ces trois étres (Etienne, Pascal, Germaine), — comment les oublier désormais ? Celle-ci, surtout! Car jamais elle ne consent a devenir un personnage de théatre, une « héroine », mais se contente d’exprimer, malgré elle, comme en se jouant, en des — répliques si sensibles, si exactes, si générales, l’éter-

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nel amour qui sourit, souffre, gronde, menace, torture, et fait le mal irrésistiblement. On peut affirmer que les premiers, au thédtre, ces personnages osérent tout dire touchant le coour et le corps humains; qu’ils eurent l’heureuse fortune de figurer dans un

drame non seulement sentimental, mais social, puisque, ici, l’auteur instruit le douloureux, le tragique procés de « l’amour dans le mariage ». Une

ceuvre comme Amoureuse donne l’impression qu’on ‘ne la connait jamais tout & fait, qu’il reste — et restera — toujours quelque chose d’elle A découvrir, 4 apprendre, & admirer.

Le Passé, qui lui succéda en 1897, A ’Odéon, connut, au début (a cause d’une interprétation Maéfoctueuse), une fortune moins éclatante. Mais il prit depuis sa revanche, a la Comédie-Francaise, et s’est maintenu, lui aussi, au répertoiré. Tout comme Amoureuse, le Passé rayonne d’une émouvante jeunesse. Mais de telles ceuvres — si spontanément et harmonieusement jaillies — ne sauraient ni se résumer, ni se raconter par le menu! Le Passé, ce nest pas « une histoire », c’est l’éternelle aventure de toutes les femmes qui, aiment avec trop de constance, de noblesse, de droiture, Vhomme séduisant, léger, trop souvent indigne d’un tel amour.

Dominique, sceur des héroines raciniennes, demeure impérissablement vivante, et son cher ennemi Frangois Prieur ne l’est pas moins. Tous deux, en des scénes si musicalement nuahcées et, en méme

temps, si strictement humaines, tous les deux, dis~

je (elle la femme d’un seul homme, lui ’homme de

toutes les femmes), nous séduiront, nous émou-

vront, nous bouleverseront toujours par l’Apre sincérité de leur accent, leurs souffrances si différentes, la fatalité qui les fait se joindre, se heurter,

se déchirer, et finalement se séparer, chacun d’eux étant la victime de sa propre nature et de la nature de son « adversaire »! Kt peut-étre est-ce l’-homme léger quwil faut plaindre le plus, qui souffrira davantage, un jour, lorsqu’il aura pris conscience de sa légereté funeste 4 autrui et A lui-méme. Tandis | qu’Elle trouvera dans son orgueil, dans sa noblesse, dans sa fidélité, une satisfaction un peu ameére. r

Ce drame du coeur, ot nul événement extérieur nintervient pour aviver (fit-ce arbitrairement) Vintérét du spectateur, ce drame si pur, si sobre, si . grandiosement pathétique, il s’est aujourd’hui imposé au public, a tous les publics, et certains le préférent méme a Amoureuse.

Un ouvrage de plus large envergure encore que les précédents, le Vieil Homme, eréé en 1914 A la Renaissance, repris en 1923 a la Porte-Saint-Martin, et en 1924 a la Comédie-Frangaise, marqua l’épanouissement total de cette glorieuse destinée dramatique. (Entre temps, l’écrivain avait donné — Zubiri d’aprés Victor Hugo, un acte d’un poignant attrait dramatique et psychologique, les Malefilatre et le Marchand d’Estampes, qui contient les deux ou trois plas belles scénes que l’auteur ait écrites, mais qu’une interprétation facheuse desservit en-

core.) Plus ou moins combattue, en dépit du succés, et

A cause de son exceptionnelle valeur peut-étre,

Voeuvre de M. de Porto-Riche (aujourd’hui de

VAcadémie francaise) semble avoir triomphé de

toutes les incompréhensions, de toutes les résis-

tances. Au lendemain de la reprise du Viewl Homme, chacun se plut a saluer en cette tragédie familiale, ou une sombre fatalité courbe sous sa loi les personnages : une mére déchirée entre son mari et son

~ fils, un adolescent-poéte naissant anxieusement a

Yamour, un homme mirissant dans une funeste légéereté et causant autour de lui des désastres, chacun salua, je le répéte, une piéce d’une éblouissante richesse analytique, d’une ampleur pathétique, d’une grandeur farouche par quoi — et tout en demeurant essentiellement moderne — elle s’apparente aux antiques tragédies.

I] parait donc un peu surprenant que, parvenu au sommet de la gloire (et grace 4 des comédies de cette importance, de cette qualité), M. de Porto- Riche ait di demander asile 4 un théatre de jeunes (Théadtre Albert-Iet) et lui confier le soin de représenter son dernier ouvrage, les Vrais Dieux. IU convenait bien plutdt a la Comédie-Francaise, et il y eit sans doute été représenté si-lauteur n’avait jugé bon de lui substituer le Viel Homme. Mais peut-étre notre théatre national se fit-il montré bien avisé en retenant les deux pieces, et la seconde rejoindra vraisemblablement la premiére au réper-

LE MOUVEMENT DRAMATIQUE 174 Ch EISELE DD, MEE NSIS pla a ah Net

toire, car toutes les productions de M. de Porto- Riche méritent d’y figurer.

Les Vrais Dieux portent en sous-titre : « Fantaisie antique ». Indication trop modeste, en vérité ! Elle semble signifier qu’il s’agit, ici, d’un simple divertissement de lettré. Mais nous nous trouvons en présence d’un drame fidélement documenté, largement construit et déduit, et ou V’atmosphére (Vatmosphére historique) est recréée avec un goin minutieux. Nul n’ignore, au surplus, que l’écrivain a le gott, la connaissance profonde de Vhistoire. Vous connaissez déja le theme de Vouvrage. I] «se situe » 4 Constantinople, vers la fin du rvé siécle, et oppose a l’empereur Constance, zélateur du christianisme, son neveu Julien, protecteur des prais dieux (Jupiter, Mars, Apollon), des arts, de — Ja liberté de pensée, de l’amour. Aprés bien des combats, Julien l’emporte; mais ils seront la cause indirecte du malheur d’un homme mirissant, Pausanias, lequel avait jadis recueilli une vierge, la tendre et pure Basiline, et se préparait a l’épouser. Hélas ! il n’aura pas le temps de la mener a l’autel. Arrété, emprisonné (car il insulta des Galiléens), Pausanias doit s’arracher a sa fiancée, suivre un éemissaire de Constance. Et, lorsqu’il revient, aprés bien des semaines, délivré par la victoire de J ulien, il retrouve Basiline étrangement changée. Si elle Iui demeure encore attachée par les liens de la reconnaissance, elle s’est donnée de coeur, 4 un autre homme, jeune, ardent, celui-la, le sculpteur Thierry. Grace a lui, l’esprit, les sens de la vierge ont pu éclore, s’épanouir, prendre, si j’ose dire,

te LE MOUVEMENT DRAMATIQUE

conscience d’eux-mémes. En vain Pausanias tente- - t-il de lutter, de reconquérir sa tendre proie, exige- -illa soumission de Basiline (et la foule l’exige avec lui), l’adolescente résiste, clame son désir de vivre, son horreur d’appartenir 4 un yieillard et il doit la trainer presque de force a l’autel en une désespérée « marche nuptiale ». Elle s’achéve tragiquement. Pausanias meurt aux pieds de 1’épousée. Alors éperdue, torturée par le remords, elle jure de ne plus appartenir 4 un autre. Par bonheur, -LPempereur Julien survient pour la délier de son serment, lui enjoindre de ne point se sacrifier, @obéir aux vrais dieux. Et Basiline se laisse con- -yainere, s’abandonne amoureusement 4 Thierry. Le mouvement, la progression, la « montée » du drame sont d’un élan, d’une fougue dramatique irrésistibles. I] aboutit 4 une des scénes les plus hardies, les plus éloquentes, les plus passionnées que auteur ait écrites. Quant 4 la forme dont il use ici, elle nous fait songer (si pure, si stricte, si adorablement cadencée) a celle des Drames philosophiques de Renan, tout en gardant la marque, la griffe si personnelle de M. de Porto-Riche. Tout ce que je vous disais de la littérature au théatre, des conditions, lois, régles, qui la justifient, exigent, s’applique aux Vrais Dieux. Voila, j’y insiste, le type, Pexemple, le modéle d’un ouvrage oii elle trouve son emploi, le plus judicieux, le plus nécessaire. .

Et ici la phrase, le rythme, le chant s’accordent avec le sujet, les personnages, l’époque méme, découlent d’eux naturellement, harmonieusement.

Les Malefilatre, qui accompagnaient sur l’affiche — les Vrais Dieux, se rattachent & une tout autre esthétique dramatique. C’est, en effet, une bréve comédie se déroulant dans un cadre réaliste; mais — une comédie sensible, poignante et d’un douloureux prolongement humain. La encore, le dialogue, si différent, demeure tout a fait conforme a la — condition, 4 l’état d’esprit (et de coeur) des person- — nages, s’harmonise avec le sujet, le milieu. Il vaut — par le naturel, la simplicité comme dépouillée, — Pacuité cemme inconsciente. Et, si les héros des — Malefilaire parlent avec moins de sonore, élégante, précise et ample éloquence que ceux des Vrais — Dieux (et pour cause), ils nous révelent cependant minutieusement les secrets de leur coeur; mais en — semblant les découvrir au fur et & mesure. |

Oh ! Phistoire est bien simple. Un humble menuisier de Villerville, Philippe, vit, travaille « en fa- — mille », auprés d’un pére rigide (un ancien soldat, — mutilé de guerre), d’une mére & la clairvoyante ~ indulgence, d’une belle-scour jalouse, d’un frére, — de leurs petits enfants. Or, un matin, Philippe — — a la suite d’une perquisition faite chez lu — découvre que sa femme Jacqueline |’a trahi. Oui, Jac- | queline, un peu futile, coquette, légére, mais adorée. de son mari, appartint, quelques soirs, 4 un autre © homme, un compagnon gréviste que Philippe abrita sous son, toit. Ecrasé par cette découverte, le mal- — Heureux avoue, proclame, pleure son déshonneur, —

en présence de la famille, et l’on convient de chasser du bercail la brebis galeuse. Mais bient6t le mari regrette ses dangereux aveux, voudrait bien rattraper son secret, car il se sent faible, amoureux encore de Jacqueline, craint de la perdre, hélas! Trop tard! Les Malefilatre se dressent ‘tous devant l’époux enclin a l’indulgence, lui font honte de sa lacheté, invoguent ’honneur du nom et d’autres raisons plus utilitaires.

Philippe va donc s’incliner, céder. Non! Sa tendresse, son désir sont les plus forts. Aussi, apres avoir menacé, rudoyé, chassé Jacqueline, il se jette a Sa poursuite, la rejoint, le coeur gros de pitié, et tout frémissant de rancceur amoureuse.

Cette petite piéce, bien plus importante qu’elle ne le parait, d’une étonnante maitrise d’exécution, et si riche de substance humaine, nul autre que M. de Porto-Riche ne pouvait l’écrire de cette facon, je veux dire en dissimulant sous une vivante et frémissante sensibilité tant d’intelligence lucide pénétrante, affectueusement impitoyable. Elle va loin, je vous prie de le croire, sans avoir l’air d’y toucher et fut pour beaucoup d’entre nous comme une révélation, car, créée voila bien longtemps a la Renaissance, elle n’avait point été redonnée depuis. C’est d’ailleurs le sort commun des ouvrages de M. de Porto-Riche, de ne/point s’avouer, s’épuiser du premier coup, de nous réserver des surprises de ne refleurir et s’épanouir totalement qu’a la ’ suite de reprises, de résurrections successives, et voila pourquoi, sans doute, on ne cessera jamais de les jouer. bi

Quant al’ Amphitryon 38, de M. Jean Giraudoux, ce fut encore, vous ne l’ignorez pas, un véritable événement littéraire, et qui n’a point démenti les espérances des admirateurs de Siegfried, de tant de romans éblouissants de grace pittoresque, tout scintillants d’intelligence et ot un merveilleux chasseur d’images et sertisseur de mots affirma sa maitrise. Jamais piéce ne fut attendue, guettée avec autant de fiévre, et, le soir de la générale, les fidéles de M. Giraudoux, épars dans la salle, frémissaient d’une impatience déja enthousiaste avant le lever du rideau. Et, aussitt le rideau levé, des les premiéres scénes, cet enthousiasme se donna libre carriére, s’épanouit en petits cris, en murmures flatteurs, en exclamations ravies. I] y avait méme 1a de quoi agacer, indisposer un peu les spectateurs impartiaux, soucieux de garder leur netteté de jugement, et dont quelques-uns ne dissimulérent point leur énervement A la vue de tant de jeunes esthétes a lunettes rondes, de belles précieuses avides de montrer leur gout, leur passion ~ exclusive pour une certaine littérature, pour un littérateur (élu entre tous), de dames mirissantes accueillant chaque phrase, chaque réplique, chaque silence, presque, par des gloussements émerveillés, Ici, le snobisme régnait en maitre souverain; mais il fétait, par bonheur, une ceuvre susceptible de s’aflirmer par elle-méme, de s’'imposer a la critique

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et au public. Elle s’est imposée, en effet, et poursuit une carriére triomphale et méritée.

L’auteur jouait pourtant la difficulté et courait au-devant de bien des dangers. D’une part, en effet, avec Amphitryon, il s’attaquait 4 un sujet maintes fois traité, et par trente-sept écrivains-poétes (parmi ceux-ci, un certain Moliére semblait bien devoir décourager les concurrents), et, d’autre part, il risquait d’encourir deux reproches adressés fatalement & ceux qui travaillent « d’aprés l’antique », et dont on dit volontiers ou qu’ils se livrent a un simple pastiche, a un exercice littéraire et universitaire, ou bien qu’ils frdlent Vopérette satirique, s’enrdlent A la suite de Meilhac et Halévy. Ces deux reproches, M. Jean Giraudoux n’y a point échappé, mais, si le second se trouva, a quelques égards, justifié, le premier ne Pest point, et Pon ne , saurait parler de pastiche, d’exercice littéraire, & propos d’un ouvrage si libre, si ingénieux, si personnellement inventif, et d’une si vivace, pénétrante et particuliére intelligence psychologique.

Autour d’un théme connu (trop connu), classique, Vauteur brode d’étincelantes arabesques, et, gil ne le renouvelle point il fait du moins jaillir de lui une source de mots, d’idées, de sentiments divers, variés, imprévus, et d’une saveur, d’une grace, d’une originalité incontestables.

Surtout M. Giraudoux dresse au premier plan,

projette en pleine lumiére une adorable silhouette féminine, nous trace un portrait d’honnéte femme, d’épouse fidéle, tel que l’on n’en connut point, jus- — qu’a ce jour, d’aussi vivant, d’aussi tendrement et humainement poétique, d’aussi totalement réussi. Cest, vous le pensez bien, d’Aleméne qu’il s’agit.

Nous la voyons, au premier acte, soucieuse d’administrer, de défendre, de célébrer la douceur, la noblesse, la grandeur de la vie conjugale, et le bon» heur, la gloire d’appartenir 4 un seul homme, son mari. Mais Jupiter, escorté de Mercure, et descendu sur terre, se prépare a infliger au ménage un auguste déshonneur, si l’on peut dire: A devenir Vamant d’Alcmene, non sans l’avoir humainement séduite et conquise au préalable, car il lui déplait d’en user avec celle-ci comme il en usa trop souvent avec d’autres. Mais Aleméne, je l’ai dit, demeure fidele au général Amphitryon, son époux ; elle s’affirme honnéte par instinct, par vocation, par essence, et alors, pour avoir raison d’elle, le maitre des dieux et des hommes déchaine la guerre, une guerre anodine, ot lon ne recevra de blessures qu’au bras gauche! Ainsi Amphitryon, chef d’armée, devra s’éloigner, et Jupiter, sous les traits de Yabsent, prendra sa place dans le lit conjugal. Seulement, prét & conquérir sa proie, le dieu s’in-

timide, s’inquicte, s’apeure, car il veut étre aimé

comme un homme et ne parvient guére A s’huma-

niser, Toute cette premiére partie est traitée avec

une grace, un tact, un art exquis, et l’écrivain y prodigue ses meilleurs dons de styliste, d’analyste, de philosophe-poéte. Le départ d’Amphitryon,

Parrivée de Jupiter, le duo ot Alcméne, croyant recevoir son époux, exalte la rare et rassurante . Saveur des plaisirs conjugaux, forment trois morceaux de haut godt.

Et le début du second acte « monte » encore sur le premier.

Ici, le dieu, la mortelle conversent, au réveil, et celui-la, afin d’éblouir sa conquéte, vante son ceu- ‘vre divine, tout prét a rejeter l’incognito. Mais Alcmene, trés femme, trés sagement humaine, n’admire que ’humanité, son ingéniosité, sa puissance, sa faiblesse méme. Elle redoute, méprise un peu Vimmortalité des immortels. Si bien que Jupiter en est pour ses frais! Cependant le bruit se répand, a travers la ville, de l’auguste visite (grace 4 une indiscréte nourrice). On féte Aleméne, on lui tresse des couronnes, et Jupiter, vaincu une premiére fois en tant qu’homme, annonce sa venue officielle. L’honnéte épouse, terrifiée, prie alors Léda (déja honorée par le dieu) de se substituer a elle, et recevoir & sa place l’héte divin. Or, c’est Amphitryon qui surgit (Amphitryon cru Jupiter), et on le pousse dans la chambre ow l’attend Léda, docile remplacante. De cette situation si répandue dans les opérettes et les vaudevilles, M. de Giraudoux, malgré sa prestesse, sa délicate élégance, n’est point parvenu a tirer des effets inédits, et, en cet instant, Pauteur se banalise, se « dépersonmalise » quelque peu. Mais nous le retrouvons, au dernier tableau, maitre a nouveau de sa forme, de sa pensée, de son art. On nous y montre Jupiter se heurtant 4 Amphitryon, voulant lui imposer sa loi par force, par

Big

ruse, et prét a triompher. Par bonheur, Aleméne, accourue au secours de l’époux, et restée téte a téte avec le dieu, l’enjéle, le grise, lui vante les bienfaits de l’amitié; si bien qu'il se résigne. Méme il laisse croire & sa tendre proie, agitée de transes intimes et bien féminines, qu’elle ne lui appartint jamais.

La naissance prochaine de l’enfant Hercule n’dtera donc rien au bonheur du couple. On lui demandera seulement de laisser s’accréditer publiquement une légende destinée 4 sauvegarder l’amour-propre du dieu.

Je vous ai dit les rares qualités de cette couvre. Je viens de la relire, elle accuse encore plus de saveur, d’attrait, de richesses de toutes sortes — (quelques-unes s’é6vaporent un peu sur la scéne). C’est donc une sorte de miracle qu’a réalisé M. Giraudoux, en maintenant trois heures de suite des spectateurs attentifs, charmés, soumis 4 de tels exercices de virtuosité verbale, analytique, idéologique, 4 une formule dramatique si différente de celle en cours. Et voila encore pour le théatre littéraire une soirée dont il peut s’enorgueillir, une soirée qui nous lave de bien des soirées vaines, mornes et vides, de maints films parlants ornés du titre mensonger de comédies !

Il semble, au reste, que, depuis le début de la saison, une réaction se dessine en faveur d’ouvrages se rattachant 4 notre meilleure, 4 notre plus pure

rR A ee at Ota en ae .

tradition frangaise, et, dans la plupart des théatres,

on prend A eceur de féter les maitres du passé. A

V’instar des subventionnés, les scénes bouleyardiéres organisent des représentations classiques. Tandis que les « Amis de ]’Odéon » s’attachent a représenter Bérénice, avec des décors, des costumes nouveaux, M. René Rocher donne des matinées de l Agare (c’est Signoret qui interpréte Harpagon, et bien savoureusement); et Mme Falconetti, direetrice du Théatre de l’Avenue (le soir, petite étu- diante bolcheviste), parait, le jeudi, sous les traits ravagés de la Phédre de Racine. Réjouissons-nous et félicitons nos directeurs de telles entreprises. Leur principal intérét réside soit dans des conceptions, des compositions originales de personnages traditionnels, soit dans des mises en scéne plus variées, plus vivantes que les mises en scéne établies une fois pour toutes dans nos théatres nationaux. Et certes, il y a beaucoup a faire, beaucoup & innover en l’occurrence. Quelques-uns, qui se sont déja risqués 4 des innovations de ce genre, nous ont offert des spectacles fort intéressants; et je me souviens de certaines présentations de pidces classiques, 4 l'Odéon (sous la direction d’Antoine), a la Comédie des Champs-Elysées, ot MM. Léon Poirier et Henri Beaulieu ressuscitérent, animérent ingénieusement les Femmes savantes; al’ Atelier de Dullin; au Vieux-Colombier de Copeau; au Théatre Edouard-VII,-au Vaudeville (oh! Guitry dans lV’ Ecole des femmes), etc.

Certes, lorsque l’on monte ow que |’on remonte Pun ou l’autre de ces immortels chefs-d’ceuvre, il

convient de se montrer respectueux du texte, de Pesprit, de n’innoyer qu’avec une scrupuleuse prudence. Mais, tout de méme, il ne faut point que tradition devienne synonyme d’immobilité, de froideur, et, puisque nous disposons, aujourd’hui, de ressources scéniques dont ne disposaient point

nos aieux, pourquoi diable ne les en ferait-on point —

bénéficier ?

Un remarquable ouvrage de M. Jacques Arnavon, Moliére, notre contemporain pose |a question et la résout par l’affirmative. Je ne crois pas que l’on ait écrit, sur auteur du Misanthrope et sur son théatre, des pages plus lumineuses, plus judicieusement pénétrantes, plus vivantes que celles-ci. Apres s’étre défendu de toute prétention a l’érudition, a

la documentation inédite, M. Arnavon se contente

d’exprimer ses idées personnelles touchant «le plus grand homme de théAtre » de tous les temps, de tous les pays, et l’influence qu’il eut et garde encore sur nos contemporains (avec lesquels il fait corps,

coeur et esprit, absolument comme s'il était lun —

des leurs et écrivait de nos jours). Je vous recommande les chapitres intitulés ; Moliere et le Savoir, Moliére et la Justice, Moliere et la Conscience, Moliére ef la Langue francaise. Ils sont d’une lucidité surprenante.

Un peu plus loin, Pécrivain nous donne de précieuses indications concernant la réforme de la mise

en scéne de certaines pieces moliéresques (cette —

réforme, on l’applique déja au Danemark et dans d’autres' pays), et singuliérement de Tartufe, du Misanthrope, ce dernier commandant, exigeant

ue

trois décors pour prendre son essor, son ampleur, son sens logique, humain, conformément aux indications mémes du texte. On objectera que, du temps de Moliere, la piéce se déroulait dans un décor ‘immuable, devant trois ou quatre siéges rangés; ‘mais cette objection, M. Arnavon la réfute victorieusement. I] nous démontre la nécessité, au xyv11e siécle, d’une telle mise en scéne frigide, dont Moliére souffrait sans doute le premier, dont il n’edt demandé qu’a s’évader, pressentant peut-étre que dans l’avenir (certaines indications de sa main tendraient 4 le prouver) ses successeurs en useraient plus librement, communiqueraient au chef-d’ceu-

vre une vie nouvelle et plus aérée.

Poursuivant son examen, M. Arnavon analyse ensuite par le menu les principaux personnages de Moliére : Alceste, Céliméne, Tartuffe, etc., les situe chacun dans son pays, dans son milieu, dans son

intimité (morale, sensible, intellectuelle), si l’on peut dire, et corrige ainsi, tout naturellement, certaines erreurs, certaines déformations d’interprétations assez inexplicables, et dont la responsabilité incombe aux comédiens la plupart du temps, aux comédiens esclaves et victimes d’une absurde tradition.

Il faut lire ce livre, riche en apercus ingénieux, dune constante intelligence, et auquel on ne peut reprocher qu’une argumentation parfois un peu spécieuse, mais aboutissant, la plupart du temps, a des conclusions claires, rigoureuses et probantes. Il nous rapproche encore d’un homme de génie si généreux, si courageux, si magnifiquement clair-

voyant déja a son époque! Et il nous devient, cet homme, encore plus cher, encore plus familier, encore plus vénéré de s’étre emporté a l’avance contre des vices, des tares, des faiblesses qui s’épanouis-

“sent & notre époque aussi — sont, hélas! de notre temps, et je crois bien de tous les temps!

Concurremment 4 l’ouvrage de M. Arnavon paraissait une étude sur un autre écrivain classique, mais de bien moindre envergure que Moliére, et son plus pale disciple : je fais allusion au Regnard de M. André Hallays, publié chez l’éditeur Berger- Levrault dans sa collection des Grandes Vies aventureuses. Régnard courut, en effet, maintes aventures (surtout pendant la premiére partie de sa vie); il voyagea en Italie, en Algérie, en Pologne, tomba méme aux mains des corsaires barbaresques, ce qui nous valut un roman, la Provengale, assez piquant, mais ot l’imagination déforme quelque peu la réalité. A cette vie mouvante et aventureuse succéda, au reste, une vie assagie, et au cours de laquelle Regnard, occupant maints postes honorifiques et grassement rétribués, bénéficiant d’une large aisance, commenga d’écrire pour le théatre et produisit, a intervalles réguliers, les cing ou six comédies qui assurérent sa renommeée et le vouérent & une immortalité un peu indulgente & mon sens. Je ne sais si vous pensez comme moi, mais, tout en,reconnaissant a l’auteur du Jouweur une

ae ; a ? ‘

aimable facilité de versification, une certaine souplesse de métier, je ne me divertis pas beaucoup & écouter des ouvrages ou, & l’exception de deux ou trois personnages secondaires allégrement venus et

typés, les héros manquent singuliérement de relief, — de consistance, et font si piétre figure A cété de ceux de Moliére. Au surplus, M. Hallays n’est pas loin de partager cet avis, et, en saluant aimablement les Folies amoureuses aux gracieux rebondissements, le Légataire, farce assez Aprement ironi-

que, il ne vante guére le Distrait, le Joueur, por- traits bien extérieurs, bien superficiels, bien arbi-

trairement exécutés, tracés, fixés, une fois {pour toutes, et comme « stationnaires ». Les peintres fideles et impitoyables de cette époque, écrit fort justement M. Hallays, ce sont Lesage dans Crispin, rival.de son Maitre, dans Turcaret; Dancourt dans le Chevalier & la mode, la Femme

Mintrigue, etc... Et un autre critique (trop mécon-

nu aujourd’hui), J.-J. Weiss, beaucoup plus indulgent envers Regnard, ne reconnaissait pas moins tout ce qui lui manquait pour faire figure de maitre. Pourtant les comédies de Regnard sont tenues pour des ceuvres classiques. Elles figurent au répertoire de nos subventionnés, Convenons que certains

‘6crivains comme celui-ci ont été favorisés du sort,

qu’ils ont eu de la chance, et bénéficient peut-étre

de la part de la postérité, souveraine justiciére ». (mais parfois un peu partiale) d’un traitement de

faveur, d’une « cote d’amour », absolument comme certains fats, légers, séduisants, un peu vains, au-

prés des belles personnes !

ts ne 2 SAE

Quoi qu’il en soit, Vouvrage de M. André Hallays, — san} Offrir un intérét égal 4 celui de M. Arnavon | sur Moliére, se lit avec agrément, et l’on peut, je crois,\tirer de ces-deux lectures la conclusion suivante., La vie mouvante, les multiples aventures d’un Regnard n’aidérent guére a l’éclosion de son talent moyen, honnéte, des le début assagi et restreint, tandis que Moliére n’eut pas besoin de chercher des pays lointains, de courir de hasardeuses randonnées pour manifester un génie universel; et les plus beaux voyages, les plus riches en découvertes, les plus fructueux, il les fit autour de lui, parmi les étres, a travers les vastes, les innombrables, les secrétes régions de l’ame et du cceur humains.

Ces résurrections de représentations classiques, ou l’on a soin de convoquer la presse, ces publica-

tions d’ouvrages si soigneusement documentés, si ?

ingénieusement développés et d’un sens critique si aigu, nous montrent Vutilité, lanécessité de lacritique dramatique précisément et le réle important —

qu'elle joue. Son dévouement, son activité :ont,

on peut le dire, & toute épreuve, et néanmoins, a

chaque occasion, l’on s’attaque a elle, on la prend

a partie, on la raille, la bafoue, la persécute de mille et mille maniéres. Je n’énumérerai point leg — assauts qu’elle eut & subir depuis quelques années ©

non seulement de la part de certains auteurs (les

dramaturges étrillés ont toujours crié haro sur leurs juges), mais de la part des directeurs de théAtres. Ceux-ci, n’osant point encore l’attaquer de front, usent de maints procédés dilatoires, de maintes ‘manoeuvres sournoises, de maints procédés vexatoires : tentatives tendant a supprimefr les générales, 4 méler la critique au public payant, a ne la convoquer que cing ou six jours aprés les premiéres, a lui faire subir des attentes discourtoises devant le contréle ou devant le bureau des taxes, a la bafouer publiquement en dénongant ses erreurs, ses abus, comme fit tout réceemment M. René Rocher, au cours d’une étonnante conférence précédant une représentation classique de l’ Avare, que sais-je!... 11 semblerait, en vérité, que les directeurs, oublieux de ce qu’ils doivent a la critique, souhaiient sa suppression pure et simple, son rem- . placement par la publicité. Or, je le répéte, jamais la critique dramatique ne fut appelée & jouer un role aussi bienfaisant, aussi utile, aussi nécessaire que de nos jours.

Jamais elle ne compta, parmi ses représentants, des gens d’une telle conscience professionnelle, d’une telle impartialité, d’une telle culture, dun tel dévouement. Car la critique contient, en son sein, nombre d’écrivains résignés 4 s’oublier euxmémes, & ne plus produire, pour servir la cause d’autres écrivains, fonder des renommeées, défendre Vart dramatique, le maintenir a un certain niveau. Et ot en serait-il, je vous le demande, ce pauvre art dramatique privé de la critique et livré 4 la seule publicité ? Ou en seraient les dramaturges

dignes de ce nom, vaincus par la concurrence étrangére, les faiseurs (a tout faire) de vaudevilles, d’opérettes, les amateurs fortunés, les locataires intérimaires et combinards de nos principaux théatres |... On frémit en y songeant ! Ce que j’écris de l’art et de la critique dramatiques pourrait, remarquez-le, s’appliquer également a la littérature et 4 la eritique littéraire. Mais celle-ci, aprés avoir été longtemps combattue, réduite au minimum dans les journaux, a pris sa revanche et acquis, grace aux feuilletons, aux courriers littéraires, aux publications spéciales, une importance sans cesse grandissante. Elle présente, d’ailleurs, aux yeux de ses ~ adversaires, moins de dangers que sa sceur la critique dramatique, les vise moins directement a la bourse, et la, les risques, les conséquences matériels sont moins immédiats qu’ici. En effet, un livre pourra fort bien se vendre, faire son petit bonhomme de chemin en dépit d’articles sévéres (et il y a tant de récompenses officielles, de jurys, de prix littéraires, sans compter l’action lente de lélite, des salons, des cabinets de lecture). Tandis qu’au théatre, ou la moindre piéce exige des dépenses considérables, la critique s’adresse sur-le-champ au public (au public payant), a une action directe, et peut causer un préjudice commercial difficile 4 réparer. Voila sans doute ce qui rend les directeurs si susceptibles, si hargneux, si injustes, souvent, envers les juges, et pourquoi ils considérent un peu la critique dramatique comme une géneuse, une rivale, une empécheuse d’ « encaisser en rond ». De 1a 4 vouloir s’en débarrasser il n’y a qu’un,pas —

—*°488 sk MOUVEMEN? DRAMATIOQUE

un pas assez difficile 4 franchir tout de méme — et de 'a ces petites manceuvres sournoises, tendan-

cieuses, auxquelles je faisais allusion: plus haut,

mais dont le but n’apparait point douteux. Par bonheur, si la critique dramatique a trouvé en les directeurs de thédtres des ennemis plus ou moins avoués elle a trouvé, auprés des directeurs de jour- -naux et de revues, de précieux alliés, des alliés puissants et résolus & faire avec elle cause commune. Ceux-ci semblent avoir compris le réle considérable, le réle essentiel qu’elle est de plus en plus appelée & jouer touchant la vie intellectuelle du pays, la préservation de son patrimoine littéraire, dramatique; et ils le montrent en toute occasion, défendant nos prérogatives, nos priviléges et nos ~ droits. Grace a eux, la critique a encore la vie dure

et pourrait bien mener a ses adversaires dure vie.

La plupart des auteurs nouveaux (a de rares exceptions) n’ont, au reste, qu’A se louer d’elle et se montreraient bien ingrats en ne lui témoignant point de la reconnaissance. Nous avons eu, cette quinzaine, des preuves répétées de cette bienveil-

: “lance de la critique 4 l’égard des jeunes, et elle a accueilli avec une vive allégresse et quelque chose

qui ressemblait bien 4 de l’?enthousiasme la piéce de M. Edouard Bourdet, le Sexe faible (représentée a La Michodiere), et calle de M. Léopold Marchand,

Durand, bijoutier (représentée au Théatre Saint-

Ng vets

Georges). La premiére bénéficia, il est vrai, du juste

erédit acquis par l’auteur de la Prisonniére, de Homme enchainé, de l’Heure du berger, de Vient

de paraitre, comédies tantot ironiques, tantét pathétiques, et accusant l’étonnante souplesse d’un

dramaturge favori du public, des salons mondains.

Et Von sut gré aussi, je pense, A M. Edouard Bourdet de ses efforts pour se montrer un ironiste impénitent, un observateur des moours contemporaines, renouer la tradition de la grande comédie satirique, chére & nos cceurs, 4 nos esprits francais,

et dont on déplorait la disparition. Certains de — : nos confréres, emportés par leur allégresse, ont |

méme risqué des comparaisons, des éloges excessifs, assimilant l’auteur du Sexe faible & auteur

du Mariage de Figaro. C’est, je crois, aller un

peu vite et un peu fort! On trouve, certes, dans le Sexe faible, des qualités brillantes, éclatantes, savoureuses (qualités d’observation, de dialogue,

de métier), mais Poeuvre pivote, de facon parfois .

monotone et insistante, autour d’un theme connu, éventé : la domination du sexe fort par le sexe

faible, l’asservissement burlesque, dégradant, du

premier au second (une opérette célébre, le Royaume des femmes, nous montrait déja cela).

En outre, l’ouvrage de M. Bourdet ne met en scéne © : . que des personnages spéciaux, se rattachant 4 un

milieu trés particulier (le monde des rastas, hétes

des palaces), lesquels vivent « en marge » de la vie ordinaire, normale, de l’humanité, ne sont que des:

bétes de luxe et de luxure privées non seulement du sentiment de l’honneur, du devoir, mais de bien

d’autres sentiments. On s’égaye assurément a voir leurs petites intrigues, leurs petites manoeuvres, tendant toutes au méme but : tirer de l’argent des femmes légitimes ou non, vivre d’elles et dans /’oisiveté; on rit, parfois d’un rire méprisant, vengeur, mais il a une source moins profonde, moins large, moins jaillissante, je vous prie de le croire, que celle ou s’alimente le génie d’un Beaumarchais; car ce rire-la est provoqué par des personnages non seulement mélés étroitement a la vie de leur époque, ingénus visionnaires, hardis précurseurs de Pépoque en formation (ou en bouillonnement), mais accusant chacun un type, un caractére humains, un rang social, et vivant d’une vie 4 la fois particuliére et universelle. L’équivalent de la Comtesse, de Chérubin, de Figaro, de Suzanne, vous le chercheriez vainement dans le Seze faible. Ce qui ne nous empéchera pas d’y trouver autre chose de trés divertissant, en écoutant, en regardant manoeuvrer, § ’agiter, jacasser, intriguer les plus cocasses fantoches du monde, dont un maitre montreur de marionnettes tient et tire les fils a son gré.

Le Durand, bijoutier de/M. Léopold Marchand, au contraire, se rattache A la petite humanité, moyenne, quotidienne, volontairement banale, et, comme dans M. et Mme Un Tel de Denys Amiel, demeure esclave de sa médiocrité. Oh! l’histoire

year

n’est pas compliquée! C’est celle d’un honnéte négociant qui sur le tard, et une fois fortune faite, sent le poids du mariage, de la vie conjugale, baille aprés l’amour, le rencontre (sous les traits d’une poule), et devient sa dupe, sa victime, douloureusement et non sans douleur pour sa gentille épouse légitime, vite résignée, et résolue 4 rester honnéte. Le danger de ces sortes d’ouvrages, c’est de nous imposer, trois heures durant, la compagnie de gens si moyens, si ordinaires, que dans la vie on ne passerait guére qu’un quart d’heure avec eux. L’auteur doit donc se tirer d’affaire et gagner la partie (partie dangereuse, je le répete), en accumulant les détails, les épisodes ingénieux, touchants, naivement cocasses; en faisant parler & ses héros un dialogue vivant, animé a souhait; en imaginant des « prolongements » idéologiques, sentimentaux, sociaux, destinés 4 amplifier le sujet, 4 lui communiquer une résonance plus profonde. M. Léopold Marchand n’a point négligé ces adjuvants indis- sables et leur doit une bonne part de son succés. Car Durand, bijoutier est un succés et fournira. de fructueuses recettes. Je parie que l’on fétera la centiéme de cette comédie, tout comme l’on fétera la deux centiéme ou la trois centiéme du Sexe faible. J’espere que la critique y sera conviée !

* * OK

Je ne veux pas terminer cette chronique sans vous signaler deux pieces, adaptées de l’étranger,

Uh ae tae OT ae a ty LON a a ot ee

192s LB MOUVEMENT DRAMATIQUE |

mais qui méritent d’étre vues : la Rouille, au Théatre de |’Avenue, peinture fidéle, je crois bien, des milieux universitaires bolchevistes; les Criminels, au Théatre des Arts, ouvrage féroce et sarcastique, ou la justice en prend pour son grade : quelque chose comme un mélange de Jules Moineaux et de Gorki!

AMIS COMME AVANT, de M. Hunnt JEanson.

Au Théatre Antoine.

La nouvelle piéce de M. Henri Jeanson était, on le pense bien, attendue avec une vive curiosité, car, Jorsqu’un jeune auteur débute de facon éclatante (vous vous souvenez du succés de Toi que j'ai tant aimée, une maniére de révélation), on se demande, non sans anxiété, s’il récidivera, et a comme l’on dit « plus d’un tour dans son sac », En écrivant, en faisant représenter Amis comme avant, M. Jeanson vient de répondre victorieusement, et nous savons désormais qu’il ne demeurera pasl’homme d’une seule pidce. Je crois méme qu’il en produira de nombreuses, et sans se faire prier! On remarque, en effet, dans sa derniére comédie, une abondance, une facilité, une variété de dons indéniables, et qui, pour un peu, inquiéteraient ses amis, tant la personnalité de Pauteur semble, cette fois, se disperser, s’éparpiller étrangement, céder trop souvent le pas 4 de l’adresse, des ressources ou des malices de métier. La piéce manque de cohésion, de netteté d’unité; elle accuse des disparates; et la vigueur, la violence, la brutalité alternent ici avec la souplesse, Vingéniosité, la délicatesse sensible. 1] y en a done « pour tous les gots »; mais notre gout a nous ett souhaité une piéce d’un ton plus uni, plus homogéne

et d’une vérité psychologique plus soutenue. Le succes, néanmoins, n’a pas été douteux une seule minute, et Jes qualités, les ressources inventives de l’auteur, son entrainante fougue dramatique, son sens du « mouvement » ont caché, aux yeux des spectateurs, les faiblesses, les défauts, les inégalités de l’ouvrage. Mais on me comprendra mieux lorsque je l’aurai conte.

I] nous montre, au début, un ménage, celui des Didier-Collet, ot Ventente, le bonheur ne régnent pas précisément. Mme Didier-Collet, personne pointue, tatillonne, hargneuse, voue & son mari une haine tenace: elle le torture depuis vingt ans (aprés avoir aimé pendant quelques mois), et le pauvre homme, négociant, retiré des affaires, supporte son martyre a cause de son fils Alain, un tendre camarade, presque un copain pour son pére. Mais, comme le « copain » va faire sa vie, se marier avec une petite amie d’enfance, Simone, et entrer dans une maison de banque ou on lui assure un bel avenir, M. Didier-Collet prépare sournoisement son évasion de l’enfer conjugal et s’enfuit un soir (sous prétexte d’acheter des cigarettes), non sans avoir mis au courant son enfant, stupéfait, désolé par cette révélation. ;

Ce premier acte, d’un accent, d’une « montée » dramatique irrésistibles, est, sans contredit, le meilleur des trois, et il souléve, néanmoins, quelques objections.

Sil’on admet (avec une certaine complaisance) qu’un homme comme Didier-Collet, rude, autoritaire, maitre de sa fortune, ait toléré pendan! vingt ans pareil esclavage, n’ait pas cherché a imposer sa loi (la loi du plus fort), on admettra difficilement que le jeune Alain se - montre a ce point étonné, désemparé, désespéré, en

apprenant linfortune paternelle, et semble découvrir soudain la tristesse, la désolat on d’un foyer ov il vit depuis Venfance! Ce jeune homme n’a donc jamais ouvert les yeux auparavant !..

Nous poursuivons notre récit. Au second acte, trois ans se sont écoulés, et l’épouse abandonnée, quoique adorant son fils (auteur nous le dit, du moins), court les dancings, les boites de nuit, tente de séduire les petits camarades d’Alain, bien mieux entretient un individu assez peu recommandable, M. Vilenat. Voila

les facheux résultats de la désertion du pére de famille,

et de la solitude d’une femme mirissante livrée a elleméme, a ses instincts jusque la réprimés, dont nous ne soupconnons pas la violence. Ce n’est pas tout! Alain, sur le point d’épouser la gentille Simone, son amie d’enfance, voit son futur bonheur compromis, car les parents de la jeune fille, scandalisés par la conduite de Mme Didier-Collet, refusent leur consentement, et Vadolescent, honnéte garcon, hésite a enlever sa fiancée (elle le lui avait gentiment demandé). Mais, comme il se sent désemparé, malheureux, il appelle a son secours son vieux copain de pére, absent de Paris, et celui-ci

accourt pour rétablir ’ordre dans le ménage. Ce n’est.

point long, je vous prie de le croire! L’indésirable Vilenat, attaqué, bousculé, humilié, s’éloigne, et, ayant réglé son compte a l’amant, Didier-Collet montre a sa compagne les funestes effets de sa conduite, comment elle risque de compromettre le futur bonheur d’Alain. Alors Claire s’effondre, désespérée, car elle Se que le jeune homme ignorait tout.

Ici encore plusieurs objections se présentent a notre —

esprit. On se demande pourquoi les Didier-Collet n’ont point divorcé (ce qui efit simplifié les choses et permis a l’épouse de refaire sa vie), pourquoi, aimant son fils, elle n’a pas pris plus de précaution et dissimulé davan-

tage une existence déréglée, pourquoi enfin l’adolescent, blessé, meurtri dans sa tendresse, son respect filiaux, n’a rien tenté pour ramener sa mére 4 de meilleurs sentiments ?... Au surplus, tout s’apaisera au dénouement. M. Didier-Collet « ressoude » le bonheur d’Alain, car il a découvert que le futur beau-pére du fiancé, gros homme assez vulgaire et goujat, avait une maitresse (par 1a on Je tiendra !); 1] tente méme de se rapprocher de l’épouse infidéle, de la reprendre. (Elle Jui apparait une femme différente, nouvelle et bien plus attrayante.) Mais il renonce vite a ses troubles désirs et ses honnétes projets, car Claire n’a point abdiqué, et, a peine pardonnee, affiche les mémes tares, la méme prétention arrogante, la méme humeur querelleuse que jadis. Tout de méme, la visite du pére n’aura pas été inutile, et, lorsqu’il s’éloignera derechef (un peu comme le chemineau de Richepin), ce sera avec la conscience du devoir accompli...

Vous voyez que je n’avais point tort en vous signalant les heurts, les inégalités, les disparates de Pouvrage. Les scénes brutales, violentes, cahotiques, a la maniére de Vancien théatre libre, y alternent avec les scénes délicates, ingénieuses, joliment nuancées, et le pessimisme, la crudité volontaires, outranciers, avec le plus tendre optimisme; et ’amoralité flagrante avec le souci d’une morale un brin traditionnelle ou conventionnelle (je songe aux amours candides des petits fiancés mis en échec par V’inconduite d’une mére).

La comédie de M. Jeanson n’en demeure pas moins, . je le répéte, infiniment attrayante, presque toujours vivante, poignante trés souvent, et le talent y abonde,

Elle a été interprétée a la perfection par MM. Alcover, Paul Bernard, et de facon fort intelligente par Mme Sylvie, qui a cependant joué, cette fois, de facon un peu appuyée, un peu didactique.

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