‹ Le Mouvement DramatiqueChapitre 17 sur 33 · THE BOURGEOIS GENTLEMAN · texte numérisé non relu

THE BOURGEOIS GENTLEMAN

par les AMERICAN PLAYERS

A la Comédie-Caumartin.

Une troupe étrangére (les American Players) a pris posse’ sion de la Comédie-Caumartin et y joue le Bour-

geois geniilhomme, mais le Bourgeois gentilhomm: devenu le Bourgeois gentleman, c’est-a-dire américanisé et modernisé. C’est un spectacle d’une surprenante baroqueie. On gotte fort, parait-il, outre-mer, ces camouflages de chefs-d’ceuvre anciens, et on les gotte aussi en Allemagne, od les Brigand; de Schiller deviennent des communistes révolutionnaires (par les Soins d’un metteur en scéne, M. Piscator) et ot: Hamlet arbore le veston et le chapeau de feutre. Le M. Jourdain de la Comédie-Caumartin les arbore également, tandis que sa femme et sa fille Lucile revétent des jupes courtes. Tout le reste est A l’avenant. Dans un décor cubiste, le bourgeois gentleman recoit son tailleur, prend sa lecgon d’escrime, sa lecon de danse, et l’intrigue moliéresque suit son cours, vaille que vaille, avec certaines transpositions de scénes, certaines inventions bizarres- Ainsi Cléonte ne parle plus de mener Jourdaip au lever du roi, mais il lui offre des places pour une répétition générale (sic /). Et un peu plus tard, lorsque ledit bourgeois convie Doriméne et le comte a souper, eux seuls mangent a leur faim. Leur hote, lui, privé de tous les plats (par ordre de Mme Jourdain, je pense), grignote désespérément un petit pain. I] n’en faut pas davantage pour provoquer l’hilarité du public américain. Mais Moliére n’eut certes pas prévu des effets de ce genre! Eut-il prévu les deux girls sautant et bondissant sur un air de fox-trot a la place des violons de Lulli! :

™ Tout de méme, chaque fois que l’on respecte le texte, qu’on le traduit intégralement, il garde sa force, son ampleur, sa séve comique, son irrésistible accent. Et voila, n’est-il pas vrai, la plus belle des victoires! Quant a l’interprétation, elle nous a paru, elle aussi, assez surprenante. M. Wingfield (Jourdain) joue avec une sorte de dignité, de gravité cireonspectes, et man-

‘que de la rondeur indispensable au personnage; Mme Jourdain (Mme Ralph) devient ici une rude et autoritaire matrone (nous voila loin de la brave bourgeoise au bon sens jovial). En revanche, Mme Rose Burdick (Doriméne), manie l’éventail, minaude, sourit en coquette traditionnelle, Mme Kernyon (Lucile) a une | gentille fraicheur, et Mme Gaufield (la Soubrette) montre une malice enjouée. On a accueilli avec sympathie, avec indulgence, la troupe américaine dans ses exercices d’un cordial et un peu naif humour.

15 mars 1930.

LE THEATRE ROMANTIQUE (ROMANTISME ET NEO- ROMANTISME). — Patchouli, DE M. SALACROU, AU THEATRE DE L’ATELIER. — Carine ou la Jeune Fille folle de son dme, DE M. CROMMELYNCK, A L’(@UVRE. — UNE @UVRE NOUVELLE DE M. CLAUpEL : Le Soulier de satin.

Le romantisme est, vous le savez, a l’ordre du jour, et l’on célébre un peu partout son centenaire. Tandis que la Comédie-Frangaise commémore la bataille d’Hernani, reprend, le chef-d’ceuvre avec une distribution de choix et le fait précéder d’une pieuse et érudite causerie de M. Fernand Gregh, militant hugolatre, d’odes, cantates, poeémes appropriés, M. Roland-Marcel, l’avisé conservateur de la Bibliothéque nationale, groupe, expose des manuscrits, des autographes, des portraits, des bibelots se rattachant & ére romantique. Elle suggeére © aussi, vous le pensez, d’innombrables articles documentaires, des ouvrages spéciaux (historiques et anecdotiques), etc.

Tout cela ne manque certes pas d’intérét et pro-

voque une sympathique curiosité. Nos contemporains — parce qu’ils vivent en des temps Apres, féroces, farouchement utilitaires, et pour cause |! — évoquent avec émotion, avec une nostalgie rétrospective, ces années enfuies, se reportent volontiers a un siécle en arriére, 4 une époque, synonyme, pour eux, de désintéressement, de générosité, d’héroisme facile, de véhémence, de foi passionnelles, et dont les exagérations, les outrances, les ridicules et les tares méme éveillent — surtout par comparaison — leur bienveillance attendrie.

Au surplus, ce ne sont pas les mceurs seulement (j’entends mceurs romantiques), les facons de vivre, de nos immédiats ancétres qui bénéficient, auprés de nous, d’un large crédit, mais encore leur fagen de penser, de sentir, de parler, d’écrire, de traduire, par des livres ou au théatre, leurs réveries et leurs sentiments. Lorsque nous prononcons le mot « romantisme », ce n’est plus aujourd’hui en lui donnant un sens péjoratif, un brin railleur. Au contraire, nous lui vouons, je le répéte, une sorte de respect attendri, et qui s’accroit encore de son imprécision, de sa signification assez vague et incertaine; mais la résonance de ce mot n’en est ni moins éloquente, ni moins profonde dans nos cceurs.

Nombre de nos confréres se sont, ces jours-ci, efforcés d’en rechercher l’origine, de le définir, mais ils ne sont point tombés d’accord,

Pour M. Alexis Francois, auteur d’une trés savante étude (Ow en est le Romantisme ?), le terme na pénétré dans notre langue que comme une transposition de l’anglais ou de l’allemand, et le premier qui l’employa fut, parait-il, un sieur Leblanc, en 1745, au cours de ses Lettres sur I’ Angleterre.

« Plusieurs Anglais, écrivait Leblanc, essayent de donner a leurs jardins un air quils appellent romantic, c’est-a-dire a peu prés pittoresque. » Voila donc une indication, et J’on voit que « romantisme » s’appliquait uniquement ici au paysage. L’idée de roman ou de romanesque ne se greffa qu’ensuite, affleurant cette fois ordre (ou le désordre) des sentiments. Plus tard, et avec Schlegel, le mot prit presque une valeur de combat (de combat littéraire, politique), s’opposa a l’art, 4 la poésie classiques. Mais d’innombrables écrivains, de Victor Hugo a Nodier, 4 Mme de Staél, et en passant par Stendhal (pour celui-ci romantisme était synonyme de moderne, de national), donnérent du terme en honneur des définitions si variées, si confuses, si contradictoires, parfois, que lon a peine a s’y retrouver, 4 y voir clair. Et que signifie au juste, je vous le demande, cet axiome formulé par le triomphateur d’Hernani, si longtemps hésitant : «Le romantisme, c’est le libéralisme en littérature. » De telles recherches, de telles querelles autour d’une définition nous paraitront, au reste, toujours un peu vaines, et chaque école nouvelle (naturalisme, réalisme, naturisme, symbolisme) en a suscité de semblables, sans grand profit. Je crois qu'il vaut

mieux se ranger a l’avis de M. Henriot, qui, dans un ironique et charmant article du Temps, consacré aux origines du mot romantisme, donne cette définition : « Romantisme, mot dont jamais personne n’a su le sens, et qui sert habituellement a désigner ce qu'il était ala mode de sentir en 1830. » Cette spirituelle synthése en dit assez — ne trouvez-vous pas ? — et circonscrit garetts = |: le débat.

Je me propose de le circonscrire davantage encore, puisque je ne me soucie ici que du thédtre romantique : ce théatre qui, pendant plus de quinze années (de 1830 4 1845), refléta de facon si curieuse, si tumultueuse, si baroque, parfois, les mosurs, les sentiments, d’une époque, en méme temps qu'il les suggérait aussi, les inspirait. Car si l’influence des meeurs sur le théatre n’est pas niable, celle du théatre sur les moeurs ne |’est pas moins. Ainsi, les Antony, les Chatterton, les Didier pullulérent-ils dans a vie aussitét aprés ces grandes « premiéres. » De méme que l’on avait peine 4 dénombrer les suicides des adolescents, hantés par l’image de Werther. Et lon sait & quel point lord Byron et sa désespérance satanique agirent sur l’Ame des « Jeunes-France ». Mais, pour en revenir au romantisme dramatique, on a coutume de dire qu’il se trouve formulé, défini et en puissance, dans la fameuse préface de Cromwell, & laquelle l’on accorda,

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je crois, une importance excessive. Je viens de la relire, cette préface (c’était le cas ou jamais), et, si elle renferme bien des beautés, bien des richesses éblouissantes, il m’a paru qu’elle contenait aussi bon nombre de truismes, de « vérités premiéres », accusait quelque tumultueuse confusion, affichait, au demeurant, tout un magnifique programme assez mal réalisé, ensuite, par le glorieux préfacier, et, avec lequel il se trouva plus d’une fois en contradiction. Lorsque Hugo nous décrit superbement (mais un peu arbitrairement peut-étre) les trois ages successils de la poésie : ode, épopée, drame, il trouve des accents d’une rare éloquence, et l’on ne peut que le louer, l’admirer ensuite, lorsque, battant en bréche la régle des trois ou plutot des deux unités, il rend hommage non seulement a Shakespeare (son modéle et son dieu), mais encore 4 Moliére, a Corneille, 4 Racine, dont le classicisme trouve grace a ses yeux (en faveur du génie, de Vhumanité prodigués), et chez lesquels il reléve des traces de romantisme. JI ne fut pas, d’ailleurs, le seul a les relever, et l’on sait que, de son temps, et méme du notre, on se plut a découvrir en ces trois immortels représentants de la tragédie, de la comédie classiques, des précurseurs du romantisme (M. Deschanel, A la fin du siécle dernier, devait développer cette thése en deux volumes ingénieux, mais un brin spécieux). Ce ne sont la, au reste, que joutes d’esprit et querelles d’écoles, je le répéte. On pourrait, avec un peu de bonne volonté (et c’est précisément ce que fit M. Deschanel), reconnattre, a certains traits, Alceste pour un héros roman-

tique, déja, et se livrer a ce petit exercice avec deux ou trois héros et héroines cornéliens ou raciniens.

En revanche, Hugo, préfacier, semble beaucoup moins bien inspiré, lorsque, sur l’étendard du « romantisme dramatique » il tisse de naives broderies, nous montrant le grotesque et le tragique conjugués, et attend de cette union, de cette fusion, un renouvellement, une révolution totale de Part dramatique ! Ily a beau temps que la révolution était’ accomplie (et méme chez les classiques). Maints exemples pourraient en faire foi, De méme l'on a peine a ne pas sourire lorsqu’on lit les truculentes et candides proclamations ayant trait 41a couleur locale (cette couleur locale si pale, si vague, si artificiellement obtenue, chez les dramaturges de 1830), ou lorsque l’auteur d’Hernani vaticine et vitupére, « au nom de l’éternelle vérité humaine », dont on sait que ni lui ni ses disciples ne se souciérent, par la suite, et qui, dans tout le théatre romantique (Musset excepté), passa, on peut le dire, au second ou au dernier plan, lorsqu’elle n’en était pas absente.

On trouve encore, en relisant cette préface, bien des naivetés, bien des développements hasardeux et grandiloquents et, j’y insiste, une sorte de confusion tumultueuse. Ce programme-manifeste ressemble trop souvent, disons-le, A une biuyante parade, alléchante (géniale parfois), mais ou l’on

annonce comme des nouveautés, des « merveilles », maints sujets que l’on aura quelque peine 4 reconnaitre (une fois entré dans la baraque), ou que |’on s’étonne déja d’avoir connus ailleurs !

Soyons équitables néanmoins, et rendons a César ce qui lui appartient en propre. Toutes les pages ou Hugo nous entretient de la technique poétique du drame futur rayonnent d’intelligence, d’une sorte de clairvoyance quasi visionnaire, d’une magnifique précision et certitude intellectuelles. Et ici les mots disent ce qu’ils veulent dire, le programme formulé annonce exactement ce qui suivra. On pourrait méconnaitre, négliger, dans cette préface, une bonne partie de ce qui a trait a la couleur locale, aux caractéres des personnages, au mélange des genres, etc., car tout ceci (méconnu, négligé au reste, bien souvent par Hugo et ses disciples euxmémes) ne projette qu’une vague, confuse, diffuse lueur sur ce que l’on nommera le « théatre romantique ». Mais on doit recueillir précieusement, pieusement, les lois, définitions, formules ayant trait aux vers de théatre, car, ces vers-la, Hugo le premier les congut, les eréa, les osa, leur donna leur libre, audacieux, farouche essor; et ce sont eux (eux surtout) qui ouvrirent une ére véritablement nouvelle dans la littérature, la poésie dramatiques Wil y a cent ans.

Cette littérature formant ce que l’on nomma le « théatre romantique », elle a sans doute un accent,

un relief, une sonorité particuliers et néanmoins manque de personnalité, d’originalité fonciéres, il faut bien le reconnaitre, obéit a de multiples influences. Vous n’ignorez pas, en effet, ce que le drame romantique dut a Shakespeare (les représentations shakespeariennes de la Porte-Saint- Martin, en 1823 et en 1827, eurent sur les auteurs nouveaux une réperoussion considérable, déclenchérent, si l’on peut dire, tout le mouvement), et Shakespeare demeura le dieu de l’école. Mais Schiller, Goethe, lord Byron, Walter Scott Vimpressionnérent aussi, et cette littérature étrangére (répandue, vulgarisée peut-étre par l’entrée des alliés en 1815), les dramaturges néophytes surent bien en tirer profit. Elle joua, au théatre, un réle analogue 4 celui que jouérent, dans le roman, dans les Con essions de l’époque (imprégnées du sentiment de la nature), un Rousseau, un Bernardin de Saint-Pierre, ancétres immédiats de Senancour.

Les premiéres manifestations du théatre romantique (j’entends celles qui précédérent Henri IJ, Hernani) n’étaient, au reste, que de pales et sages copies de Shakespeare (Roméo et Juliette, de Soulié, le More de Venise, de Vigny), encore toutes teintées de classicisme, et ce fut plus tard, et peu a peu, que le romantisme dramatique intégral fit son apparition. I] est assez malaisé d’en résumer les directives, d’en donner une synthése. Quelquesuns, néanmoins, s’y efforcérent (comme on s’effor¢a de délimiter le romantisme en général). Ainsi, pour > Stendhal, la tragédie, le drame romantique, c’est

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LE MOUVEMENT DRAMATIQUE Ait ds

«un ouvrage en prose qui dure plusicurs mois et se passe en des lieux divers ». Explication plutét sommaire et bien limitée, on en conviendra. Plus prés de nous, M. Paul Bourget écrivit & propos des héros romantiques « qwils se trouvaient immanquable- | ment non seulement en disproportion avec leur milieu, mais en disproportion forcée avec euxmémes ». Et cette remarque ne manque point de fine justesse. Tandis que M. André Gide ironisait : « L’art romantique est celui qui exprime plus qu’il n’a a dire, le classique celui qui dit plus qu’il n’ex- | prime. » Mais ces aphorismes, quelque ingénieux quwils soient, ne sauraient nous satisfaire et n’éclairent que des « angles » de I’édifice, ne nous permettent point de l’embrasser dans son ensemble. D’ailleurs, comment donner du thédtre romantique une synthése satisfaisante ? Contentonsnous d’énumérer, de grouper ici quelques-uns de ses traits les plus caractéristiques, c’est-a-dire : véhémence un brin artificielle des passions, verbosité excessive, abus des intrigues bizarres, enchevétrees, se déroulant en des lieux divers (et au besoin pendant plusieurs années), superstition des « grands sujets » historiques, de la pseudo-couleur locale,’ multiplicité des personnages nostalgiques, fatals, révoltés, hantés, hyperesthésiés par leur «moi», acharnés 4 maudire le destin, la société, a la reconstruire sur des bases nouvelles, a préner Pégalité (surtout aprés la Révolution de 1830), gout des contrastes violents, des oppositions heurtées, absence compléte des caractéres moyens, souples, ’ onduleux, en demi-teinte (chaque personnage, bon

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ou mauvais, est tout d’une piéce), que sais-je ?... Oui, voila, je crois, les traits principaux de la dramaturgie romantique, et n’avais-je point raison d’affirmer qu’ils ne brillaient point précisément par Poriginalité ? Ils ne parurent originaux, a l’époque, que parce que le théatre les réunit, les groupa en faisceau, les reproduisit avec une persistance, une continuité, un excés impressionnants. Mais, du point de vue de la qualité littéraire, de la valeur artistique (c’est-a-dire humaine, profonde, durable) la plupart des piéces de l’ére romantique n’existerent point, a proprement parler, et semblaient bien destinées d’avance a Voubli ou elles sombrérent. Et quant a leur « technique dramatique », elle découlait, ayons le courage de l’avouer, de celle de Pixérécourt et des pires «mélodramatistes». Aussi, surnagérent, survécurent seulement, et gagnérent feur droit a la postérité : un Hugo, dont les drames en vers (Ruy Blas, Hernani) s’imposent encore aujourd’hui a notre émerveillement, 4 notre admiration, 4 cause du génie poétique et en dépit de la puérilité, de Varbitraire des intrigues (mais. les drames en prose, Marie Tudor, Angelo, etc., sont @ proprement parler « inécoutables »); un Vigny, car, dans Chatterton, il a non seulement défendu pathétiquement la cause des poétes incapables de gagner leur vie (theme humain et social tout ensemble et toujours d’actwalité), maisnous a donné, avec Kitty Bell, une tendre, plaintive, discréte esquisse féminine, et dont l’eflacement silencieux s’oppose bien heureusement aux lamentations et vociférations des héroines romantiques. Réservons

encore une place au bon Dumas, si généreux, si abondant, si.convaincu et si convaincant, que l’on ne résiste pas a l’attrait, & la vivacité, A « ’amusement » de quelques-unes de ses imageries historiques tellement supérieures a des drames et comédies, comme le cocasse Antony; & Mérimée (son Carrosse du Saint-Sacrement demeure une rare merveille et que la Comédie-Frangaise a eu bien raison de remettre au répertoire). Et inclinons-nous enfin avec une pieuse reconnaissance devant Musset, injustement méconnu de son vivant en tant que dramaturge, et dont le théatre est la plus durable

glorification de l’ere romantique. M. Robert de~

Smet, notre érudit confrére, le notait, avec raison, dans un excellent ouvrage paru tout récemment (le Thédtre romantique) : Alfred de Musset a été le grand miracle de la lutérature dramatique du siécle dernier.

Miracle d’autant plus grand que des chefs-d’ceuvre comme I1 ne faut jurer de rien, Lorenzaccio, On ne badine pas avec Vamour, les Caprices de Marianne, etc., négligemment jetés pour l’agrément des lecteurs de revues, n’inquiétaient point les confreres-auteurs, leur paraissaient « impossibles au théatre », et quils les jugeaient simples « jeux

de prince », ou de lettré. Et l’on sait que pareil.

jugement de la part des confréres, des directeurs, des maitres de la scéne, équivaut & une condamnation sans appel. II fallut pourtant en appeler! Et aujourd’hui les comédies de Musset vivent encore (et de quelle vie!), font recette, alors que l’on a oublié jusqu’an titre de la plupart des piéces a

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gros succes représentées de 1830 a 1845... Exemple propre 4 la méditation et a la consolation de certains écrivains de notre époque, écartés de la scéne comme trop littéraires, handicapés et martyrisés par les intermédiaires ignares, les triomphateurs provisoires dits « gens de métier ».

Cependant, dans l’ceuvre dramatique de Musset, tout n’est pas d’égale valeur. Et l’on a tort, je crois, dévoré que l’on est par une fiévre de réhabilitation (d’ailleurs fort sympathique), de remonter ses moindres productions (la Nuit vénitienne, Bettine, Barberine). Mais Von ne jouera jamais assez, Il ne faut jurer de rien (A mon sens la plus humaine, la plus tendre, la plus naturelle, la plus directe des comédies de Musset), On ne badine pas avec l'amour, les Caprices, le Chandelier, d’une si libre audace - novatrice (armoire ot l’on enferme Clavaroche ne laisse-t-elle pas pressentir celle ot l’Adéle de Boubouroche cachera son ami >), Lorenzaccio, ete. De telles ceuvres, en effet, un peu trop imprégnées de byronisme, de shakespeariani:me, sans doute, et dont certains couplets, certaines tirades, accusent parfois une phraséologie abondante, fleurie et ornée, un peu artificiellement « littéraire », de telles cuvres, dis-je, cdtoient toujours Vhumaine, sensible, éternelle vérité, visent juste, vont loin dans le pauvre cceur des hommes et des femmes; elles sont la merveilleuse, subtile, souple et profonde

LE MOUVZMENT DRAMATIQUE 215

expression d’un dempérament, d’une nature unique de poéte, de psychologue, d’animateur dramatique et demeurent vivantes, impérissablement. Par elles (par elles surtout), par quelques drames en vers d’Hugo, par Chatterton et Quite pour la peur, de Vigny, le vaste, bruyant et un peu vain « mouvement dramatique » déclenché il y a un siécle laissera une trace, Et Yon peut affirmer que, si le théatre romantique ne reste pas seulement une «date», et vit, agit encore aujourd’hui sur nos cceurs, c’est grace & ceux qui, ou bien se libérérent des procédés, des formules d’école, des modes de penser, de sentir, de parler de leur époque pour atteindre a l’humaine et générale vérité (Musset, Vigny, Mérimée), ou, comme Hugo, tout en subissant ces régles, modes et formules, les « noyérent », si j’ose dire, dans leur impétueux et universel génie créateur.

Mais, chose curieuse, en dépit du nombre relati-— vement minime de piéces issues du romantisme et dignes d’étre retenues, le théatre romantique n’en a pas moins eu une répercussion, un prolongement durables, et dont les effets se font sentir aujourd’hui encore. Sil’on ne reléve nulle trace de romantisme durant les années ot s’épanouit le naturalisme ou réalisme (période du Théatre-Libre d’Antoine), nous le retrouvons épars et comme diffusé dans maints ouvrages symbolistes postérieurs et dans ceux des plus notoires dramaturges d’avant

216 LE MOUVEMENT DRAMATIQUE eed eis pea ri MANA I SEURAT ow es MeN MD a guerre. Qui oserait nier que des comédies comme Samson d’Henry Bernstein, comme Poliche d’Henri Bataille, ne se réclament de lui (Poliche, dissimulant héroiquement sa passion sous des oripeaux, des attitudes grotesques, n’est-il pas un autre Triboulet ?). Et MM. Méré, Frondaie, Kistemaeckers lui doivent bien quelque chose, eux aussi! Bien entendu, il ne s’agit pas ici d’un romantisme militant, avoué, mais sous-jacent, fort adroitement dissimulé, camouflé « A la moderne », et ow un certain réalisme atmosphérique et psychologique, un dialogue plus sobre, plus nuancé, des personnages plus souples et plus complexes témoignent d’un apport nouveau.

Et cette influence romantique, elle agit également (davantage peut-étre) sur les générations récentes, les écrivains du « dernier bateau ». Vous connaissez les thémes favoris traités par ceux-ci (je vous les ai signalés a plusieurs reprises) l’inquiétude moderne » (ce que Musset dénommait le mal du siécle), le « dédoublement de la personnalité » (le premier exemple de ce dédoublement ne Se trouve-t-il point dans Ruy Blas ?), la nostalgie des horizons lointains, d’un autre climat ou d’une autre individualité (O Spark, mon cher Spark, si tu pouvais me transporter en Chine! souhaitait déja Fantasio; et n’ajoutait-il point : Si je pouvais étre le monsieur qui passe !). Ce réye-la, combien d’au-

teurs nouveaux se sont efforcés de le mettre en action, de M. Sarment 4M. Marcel Achard, descendants spirituels de Musset et dont ils ressuscitentparfois si heureusement la mélancolie ironique, la délicate et insinuante fantaisie. Et je n’oublie point le réle joué par le subconscient (mot nouveau, mais dont la signification l’est un peu moins) dans la dramaturgie d’aprés guerre...

Lorsque le naturalisme se trouva battu 4 bréche (environ lan 1885, si j’ai bonne mémoire) par les disciples de Zola, devenus des dissidents et les signataires du fameux « Manifeste des Cing », le bon Paul Alexis, indigné, télégraphiait a Figaro cette dépéche (dont on fit a l’époque des gorges chaudes) : « Naturalisme pas mort! Lettre suit. »

Aujourd’hui, de méme, un des survivants de la bataille d’Hernani (sil en existait encore) pourrait fort bien protester : « Romantisme pas mort... Piéces suivent. » Car elles se suivent, en effet, se succédent a intervalles réguliers (méme dans les théatres d’avant-garde), reflétant les formules, les procédés, les travers et les outrances d’une école sei-disant abolie, désaflectée, mais contre laquelle n’a réagi qu’une faible partie des écrivains nou- # veaux, apotres de la stricte vérité, de la sobriété, — de la concision, du dialogue dit « tacite ou restrictif » (J.-J. Bernard, etc.). En revanche, combien d’autres s’averent romantiques, a leur cceur défendant, peut-étre, et cela en dépit d’un intellectualisme affiché, qui, il convient de le noter, nexistait point il y a cent ans, et régne a la place

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d’un sentimentalisme tellement désayoué de nos jours...

Je songeais précisement a tout cela en écoutant Patchouli, la derniére comédie de M. Armand Salacrou représentée a |’Atelier (scéne d’avant-garde sil en fut !), et ot l’on avait impression d’assister a une commémoration du romantisme.

Jugez-en par ce bref résumé de l’ouvrage, Un adolescent a l’A4me inquiéte, tourmentée, et surnommé — je ne sais trop pourquoi — Paichouli (peut étre parce que cette Ame offre un mélange, comme un « parfum » de trop de lectures, de trop de pensées, de trop de réveries accumulées), a entrepris d’écrire la vie d’une « biche » du second Empire, Hortense Borelli, Or, Patchouli s’est si bien grisé de son sujet, de son héroine, qu’elle syn-

thétise a ses yeux l’Amour, le bel, l’unique Amour que l’on poursuit, souvent, durant toute l’existence. Mais Hortense se présente chez l’historien néophyte, apportant des lettres, des documents inédits. Elle se révéle une vieille personne légére, futile, oublieuse des sentiments qu’elle inspira sans peutétre les éprouver, et voila l’adolescent désabusé, meurtri, projeté du haut de.son réve, empressé a maudire, 4 nier l’amour en général, et singuliérement celui d’une tendre maitresse, Mme Fernande Jadot; 4 de telles enseignes qu’il la renvoie un peu cruellement. Mais il n’est pas au bout de ses peines

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et de ses dégotts. Mme de Sainte-Croix, mére, apprend, en effet, que son mari, M. de Sainte-Croix, la trompe avec une gourgandine, découvre les hontes, les turpitudes de la vie, les tares des hommes, et s’unit 4 son fils, pour les pleurer, les maudire désespérément. Au second acte, Patchouli, doublement éclairé, déserte le domicile de ses parents et vit dans un hétel-bar, parmi des filles et des matelots. La il se livre 4 maintes expériences sentimentales plutdt décevantes, donne des conseils a une petite amoureuse, désenchantée, elle aussi, l’entraine au suicide, et, entre temps, se col- lette avec le mari de son ex-maitresse Mme Jadot (survenu comme par hasard), puis résiste aux priéres d’un vieil historien, ami de la famille, et qui prétend le ramener au bercail. Vaine tentative ! Patchouli « négateur », profanateur de l’amour, trouve un apre plaisir a se dégrader, et ne céde méme pas a sa pauvyre maman (en deuil d’une petite fille, morte depuis le départ du jeune homme), asa mere venue pour le réclamer. Et savez-vous & qui se heurtent la mére et le fils ? A M. de Sainte- Croix en personne, car lui aussi court les bouges, les bars, d’autres mauvais lieux, méne (torturé, sur ses vieux jours, par l’inquiétude amoureuse) une vie de polichinelle ou de Triboulet. Méme il boit, enlace des filles publiques, brandit des accessoires de cotillon. Nous assistons done au heurt de Ja mére en deuil, du pére « en folie », du fils éperdu d’horreur. Du pur romantisme feuilletonesque, ou je ne m’y connais pas!

Il se teintera sans profit, au dernier acte, d’ultra-

modernisme, lorsque, dans un studio de cinéma (on y tourne un film, la Belle de Deauville, d’aprés Vhistoire de la Borelli), la mére de Patchouli devenue simple figurante, Patchouli devenu dessinateur, Mme Jadot devenue « star », courront maintes aventures baroques. On verra Patchouli entrer dans une cage a lions, avec l’envie de se laisser dévorer, en sortir, tomber entre les bras de sa mére éplorée, reconnaitre en la grande vedette son exmaitresse, la maudire, s’enfuir, que sais-je!... En fin de compte, le commanditaire du cinéma attache Vhéroique dessinateur a son établissement, et tout 8’achéve, vaille que vaille, et comme au hasard...

fl y a dans cette couvre déconcertante quelques passages traités avec talent, avec esprit, avec une certaine pénétration ironique (entre autres le dialogue du jeune historien et de la vieille courtisane, au premier acte), mais l’ensemble accuse un primarisme et un romantisme bien ingénus. Le héros de Yaventure semble une réplique des Antony, des Manfred de jadis; mais ses souffrances sont d’un ordre plus intellectuel que sentimental (comme je vous le disais, parmi les écrivains nouveaux, l’intellectualisme remplace le sentimentalisme), et, tandis qu’Antony maudissait sa naissance, sa ba tardise, les embtiches du monde, les rigueurs de la loi (s’opposant & sa passion souveraine); tandis

que Fortunio s’offrait en holocauste, souhaitait de mourir pour cette traitresse de Jacqueline, sa maitresse, Patchouli, lui, commence par « déposer » la sienne, pour avoir découvert en écrivant un livre la vanité de l’amour! Et puis les héros romantiques promenaient leur désespérance sur des gréves solitaires, ou bien agonisaient dans leur mansarde, alors que ceux du néo-romantisme courent plus volontiers les bars, gémissent au son du phono, et sous la clarté aveuglante des arcs de studios. Tout de méme les seconds ne se distinguent des premiers que grace a des traits secondaires, suggerés aux auteurs par les trouvailles d’une civilisation récente (« Inventions nouvelles et derniéres nouveautés », dirait G. de Pawlowski), ou par des introspections cérébrales, voire scientifiques, plus poussées. Et les formules intellectuelles, visant a la synthése pessimiste, ont remplacé les lamentations jaillies spontanément d’un cceur meurtri. Mais, si les mots changent, parfois, |’accent, le son restent 4 peu prés identiques, et, pour le public, le néo-romantisme se confond bien souvent, au théatre, avec l’ancien.

Ce néo-romantisme, il a déferlé a plusieurs repri-. ses, durant ces derniéres semaines, et non seulement sur la scéne de |’Atelier, mais sur celle du théatre de I’CGiuvre, ou l’on représentait une piece inédite de M, Crommelynck : Carine ou la Jeune Fille folle

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de son dme. Nous devons déja a M. Crommelynek nombre de comédies variées, pittoresques, hardies, un peu déconcertantes parfois, mais qui, en dépit de leurs inégalités, de leurs disparates, de leurs outrances, nous laissérent rarement indifférents. Et le Cocu magnifique (lceuvre la plus caractéristique de l’écrivain) contenait un premier acte d’une verve bouffonne, ample, truculente, féroce, et: ressemblait fort & un chef-d’couvre.

La derniére production de M. Crommelynck, Carine, offre un assez bizarre alliage de romanesque, de romantisme, et se teinte aussi d’une sorte de symbolisme quasi lyrique. Elle ne brille done pas précisément par l’unité, la simplicité, la cohérence. Mais nombre de scénes dégagent une Apre et farouche éloquence, une incontestable beauté verbale. On nous présente ici une vierge, Carine, é6levée au couvent, enclose dans une sorte de mys-

ticisme hautain, et résolue a planer, si l’on peut dire, au-dessus de la vie, du monde. Seulement, Carine aime un jeune homme, Frédéric, aussi beau, aussi pur, aussi noble moralement qu’elleméme (elle le croit, tout au moins), et elle l’épouse, exaltée, aveuglée, perdue en son réve passionné. Or, dés le lendemain du mariage (il a lieu chez un oncle, vieux baron cynique, lubrique, matérialiste a tous crins), l’adolescente se heurte A la vie, ala société, 4 l’humanité, et non pas la meilleure; découvre, en sa propre mére, une amante criminelle par amour, par jalousie, car elle provoque un tragique accident dont son complice sera la victime (son complice épris lui-méme de Carine). Ce n’est

rex beara Ve al

pas tout ! En méme temps que du crime de la mére, notre adolescente a la révélation de l’existence plutot débauchée menée par son oncle, par les hétes du chateau. (L?action se déroule pendant une chasse a courre.) Voila la neuve épousée brusquement éveillée, blessée, épouvantéee. Désormais, tout comme Patchouli, elle ne croit plus 4 amour, le renie, interdit 4 son mari l’entrée de la chambre conjugale. Inquiet, dépité, celui-ci se livre alors a une enquéte et, V’enquéte l’ayant fixé, il s’efforce de rassurer, de reconquérir sa tendre proie (tandis que, autour d’eux, les hétes du chateau, dégui- sés, masqués, se livrent A des jeux galants, qualifiés communément de « partouzes »). Tout de méme Carine inclinerait 4 Vindulgence, pardonnerait a — son mari, si elle n’apprenait que ce Frédéric entretint jadis des relations coupables avec une jeune fille, invitée au chateau, et présente. C’en est trop. La vierge se sent peu a peu gagnée par Ja luxure environnante. Sa blanche Ame se ternit, et elle se fait la complice d’une assez vilaine manceuvre ourdie par la maman afin de reconquérir, de garder son ami (celui-la méme qui convoitait Carine). Au surplus, la pauvre petite se justifiera de tout cela en une lettre déchirante adressée 4 Frédéric. Hélas! la lettre tombe aux mains de serviteurs grossiers. On la lit, on la commente, railleusement, et, lorsquelle parvient enfin 4 son destinataire, il est trop tard : Carine meurt, s’envole au ciel, avec sa belle Ame! Comment Frédéric survivrait-il a son épouse ? On nous laisse entendre qu’il la rejoindra’ bientdt.

J’avais raison, vous le voyez, de vous parler de romanesque, de romantisme, et nous voila loin de la vie, de ’humanité quotidiennes. Aussi loin que la pauvre Carine! Mais, confuse, diffuse, naive, incohérente, la piéce de M. Crommelynck n’est cependant point indifférente, et sa grace effusive, son accent entrainant, ses nobles et (souvent) intelligents « prolongements » idéologiques, sensibles, lyriques, ont fini par avoir raison d’un public un peu surpris par le ton, l’esprit, les tendances romantico-mystico-symbolistes de l’ouvrage. Elles s’affirment surtout au second acte (on songe, en Pécoutant, a Barbey d’Aurevilly, 4 Saint-Georges de Bouhélier, 4 M. Claudel). Et quoi de plus romantique, je vous le demande, que cette bruyante mascarade encadrant les deux pathétiques héros, contrastant avec leurs tendres et douloureux émois? Il, est vrai qu'elle est, cette mascarade, d’une essence un peu particuliére, puisque les couples se cherchent, se mélent pour goiter un immédiat et anonyme plaisir physique. Et ici le néo-romantisme affirme ses droits, son apport inédit, en remplagant les honnétes et naivement terrifiantes « entrées de masques » de, jadis, par des « partouzes » bien et diment organisées. De méme qu’il remplaca, je vous le disais, par des bars, la lande désertique ou la mansarde indigente, décors usuels parmi lesquels s’exhalait la mélancolie nostalgique des héros de 1830.

Pour en revenir a Carine, la piéce a provoqué dans la presse et chez les spectateurs des réactions différentes, contradictoires. Les uns ont porté aux nues l’ceuvre de M. Crommelynck et les autres ont ricané. Elle a néanmoins (et peut-étre a cause de cela) fourni une brillante carriére, fort habilement exploitée, au reste, par la direction du théatre, laquelle a jugé bon de provoquer une sorte de petit manifeste, contresigné de cing ou six écrivains du dernier bateau, et proclamant «la beauté, la puissance et la nouveauté du chef-d’ceuvre ». Cette critique « de seconde main », 4 retardement (s’opposant a l’autre critique), tend, au reste, a s’affirmer de plus en plus, 4 entrer dans nos mceurs théatrales. Au lendemain de Patchouli, M. Dullin a, lui aussi, lancé un supréme appel (S. O. S.) a quelques-uns de ses auteurs, de ses poulains de l’Atelier, leur enjoignant de proclamer, par la voie des journaux, leur juvénile enthousiasme pour M. Salacrou. Vous pensez bien que les poulains ont répondu 4 ce « mot d’ordre » comme un seul homme! Je ne cite ces deux exemples que parce qu ils me paraissent assez cocassement caractéristiques de l’époque présente, et parce quils sont comme un nouveau signe, une preuve nouvelle de cette maussaderie, de cette arrogante mauvaise humeur des directeurs a l’égard de la critique proprement dite, de cette sournoise, hypocrite, tenace guerre livrée, par eux, a leurs juges naturels, et que je vous signalais au cours d’une de mes précédentes chroniques. Mais il y a la de quoi sourire, simplement, et il ne convient pas d’attacher a de tels procédés

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dont la puérilité apparait 4 chacun, une importance excessive.

- Je ne saurais mieux terminer cette esquisse du romantisme et du néo-romantisme qu’en vous entretenant d’une ceuvre inédite de M. Paul Claudel, parue aux « Editions de la Nouvelle Revue frangaise » et intitulée le Soulier de.satin. Elle est, en effet, éminemment représentative de ce néo-romantisme aux tendances mystiques et idéologiques, dont M. Claudel s’avére, de nos jours, Vapétre, le zélateur le plus important et le plus militant. Vous n’ignorez point, n’est-ce pas, de quelle exceptionnelle renommeée le grand écrivain de l’ Annonce faite a Marve, de lV’ Otage, bénéficie auprés de ses innombrables admirateurs (j’écrirais volontiers de ses « fidéles »). Ceux-ci le tiennent pour une des lumiéres, des flambeaux de ce temps, ne lui reconnais-

Sent rien de moins que du génie, se refusent A le critiquer, voire a le discuter. Leur admiration prend toutes les apparences de la Foi! L’un des plus notoires thuriféraires de M. Claudel, M. Georges Duhamel, lui a méme consacré tout un ouvrage, ou nous pouvons recueillir des phrases comme cellesci, véritables « actions de graces » :

Tout dans les écrits de M. Paul Claudel semble étranger au monde des proportions courantes. Il nous faut jeter la vieille balance et le vieux compas, s°il nous

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plait d’entretenir commerce avec cet homme. Nous lisons, et nous devons désavouer aussitét les lois d’une perspective estimée jusqu’alors judicieuse. Pour ne pas dire que Claudel n’est pas 4 notre mesure, je dirai qu'il n’est a la mesure d’aucun autre.

Et M. Duhamel conclut, non sans superbe :

... Cet homme donne, a chaque instant, l’impression qu il'est ’égal des plus grands, encore qu’on ne puisse Je comparer longuement et utilement avec aucun. Qu’il inquiéte, qu’il enthousiasme ou qu’il déconcerte, il posséde cette vertu supréme de s’emparer de |’4me et

de faire, pendant la minute suffisante, oublier qu'il y

aun autre monde que le sien, oublier qu’il y a d’autres hommes, et qui écrivent |...

Assurément, un artiste susceptible de provoquer de telles louanges (de la part d’un de ses pairs) ne saurait étre le premier venu. Et certains ouvrages , de M. Claudel dépassent, en effet, la commune mesure, ont une force, une ampleur, une éloquence poétique, une richesse, une puissance idéologiques et verbales, devant lesquelles on doit s’incliner. Mais d’?autres productions de M. Claudel nous apparaissent (ayons la franchise de l’avouer!) plus discutables, et, en dépit de quelques fulgurants éclairs lyriques, accusent une diffusion, une grandiloquence (parfois un peu vaine), un hermétisme assez déconcertant. Je fais allusion ici 4 des « poeémes dramatiques » dialogués avec une originalité appliquée, volontaire, un peu naive (a aide de phrases inégales, rythmées suivant un rythme

dit « respiratoire»), et intitulés Téte d’or, Echange, le Repos du septiéme jour, le Partage de Midi, etc. Du point de vue dramatique, on peut dire qwils sont, a proprement parler, injouables (a l’exception peut-étre de /’Echange ou du Partage).

En revanche, M. Claudel se réalisa, s’exprima de fagon magistrale, totale, s’affirma un admirable dramaturge- -poéte, lorsqu’il écrivit l’ Annonce faite a@ Marie et VOtage.

La premiére de ces deux ceuvres s’inspire essentiellement de la foi, du dogme chrétiens et tend moins 4 nous émouvoir dramatiquement qu’a nous convaincre, sil’on peut dire, «ineffablement », a nous mettre « en état de grace ». C’est, vous le savez, une sorte de mystére, de miracle médiéval, qui se déroule parmi les membres d’une famille (Anne Vercors, vieil homme de la glébe, sa femme, ses deux filles la méchante Mara, la douce Vioaine), a laquelle s’adjoignent deux autres personnages destinés 4 jouer un role essentiel : Pierre de Craon, ouvrier sculpteur, Jacques Hury, honnéte laboureur. Dans ce miracle, un peu naif comme il sied, mais d’une exquise et rayonnante ardeur effusive, d’une sereine poésie, l’auteur s’attache a mettre en lumiére (et en action) le dogme de la «communion aux saints >, qui fait d’eux une Eglise (donnez au mot son sens étymologique). Les « saints », j’entends les « élus », sont ici Anne Vercors, Pierre de Craon et Violaine. Voila pourquoi ils doivent agir invinciblement contre eux-mémes et obéir a leur secréte destinée écrite d’avance. Anne, heureux mari, heureux pére, fermier aisé, ne peut

pas ne point partir pour la Terre Sainte. Et Violaine, qui aime Jacques et en est aimé, doit cependant embrasser un jour Pierre sur le front, gagner son mal (la lepre) et, par ce baiser, mériter ses souffrances et sa supréme récompense, au dela de la vie et de la mort. Elle est « la bienheureuse Violaine » choisie, et dés le second acte, lorsqu’elle murmure : « Non pas perfide, mais douce, douce Violaine », prend ineffablement conscience de son role. De méme, au dénouement, lorsqu’il se trouve accompli, il apparait fatal que Violaine et Pierre se rejoignent, car, si Pierre a causé humainement a Violaine tout le mal possible, il est, du point de vue divin, plus prés d’elle que ce Jacques qu’elle ne devait pas aimer ici-bas. Les autres personnages : la mére, la méchante sceur Mara, Jacques, ne sont, eux, que les comparses, les utilités destinées, de par leur incrédulité, leur injustice, etc., & provoquer, chez les « élus » qui les entourent, les réactions surhumaines nécessaires a l’accomplissement de leur mission.

De méme dans /’Oiage, drame grandiose, pathé- - tique (il se joue de 1812 a 1814 autour du Pape prisonnier, traqué par un certain Turlure, ex-révolutionnaire et préfet de l’Empereur), le Saint-Pére ne devra son salut qu’au sacrifice de la pure Sygne de Coufontaine, fiancée & son cousin Georges de Coufontaine, laquelle, sur les instigations d?un farouche prétre, Badillon, épousera ce Turlure exécré, et puis en mourra.

Ici M. Claudel oppose tragiquement les uns aux

autres trois ou quatre personnages, dont chacun s’avére le défenseur d’une idée. Ainsi Coufontaine parle, agit en faveur d’un idéal chevaleresque et monarchiste; le Pape, en faveur d’un dogme sacré; Turlure, en faveur des plus immédiates, des plus brutales satisfactions matérielles. Sygne, élle, c’est la Foi, la Foi chrétienne qui vous conduit au sacrifice total. Naturellement elle triomphe, et (comme dans l’Annonce faite @ Marie) les autres personnages ne se groupent autour de Sygne que pour aider, inconsciemment, A cette victoire.

Car M. Claudel s’affirme, avant tout, un grand croyant. Mais il s’affirme aussi, 4 |’ocasion, un grand artiste, un grand poéte dramatique. Au surplus, le chrétien, l’artiste se servent, se complétent a mer-

veille l’un l’autre. Et une si noble union nous vaut’

des ceuvres comme l’Annonce, l’Otage, des ceuvres harmonieusement concues, révées, « exhalées », magnifiquement équilibrées, d’une irrésistible élo-

uence, et ou des personnages eréés par l’auteur gq ’

pour étre les traducteurs de sa croyance, de sa foi religieuse, deviennent tout naturellement (et bien heureusement) les servants trés humains non seulement d’un Culte, mais d’un Art.

Ces qualités éminentes de poéte dramatique et ces « vertus » de grand croyant, nous les retrouvons, mais encore accrues, amplifiées, renforcées si possible, dans le dernier ouvrage de M. Claudel le

Dae lier de satin. On peut dire de celui-la surtout

« qu'il semble étranger aux mondes des proportions courantes », pour emprunter le langage de M. Duhamel, car il forme la matiere de deux gros volumes, met en scéne une centaine de personnages et

nous transporte dans les lieux les plus variés,

les plus opposés, ot se nouent et dénouent une , multitude d’intrigues entre-croisées. Une si vaste

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et si complexe réalisation n’a pas été sans provoquer de nombreux commentaires et jugements contradictoires. Tandis que M. André Thérive consacrait au Soulier de satin tout un feuilleton sarcastique, ironique (fort spirituel d’ailleurs), s’avouait franchement, courageusement

fermé « 4 une production de cet ordre » (ou de ce désordre), dont les obscurités, les cocasseries véhé-

-mentes, le mysticisme agressif lui apparaissaient

ember

surtout, M. André Billy ne dissimulait pas gon ye

admiration, son enthousiasme intégraux, et saluait

Vceuvre de M. Claudel comme une révélation, bien mieux, comme la réalisation, |’éclosion, aprés cent

ans, de ce que Victor Hugo avait annoncé et prédit

au cours de la fameuse préface de Cromwell, a la-

| quelle je faisais allusion plus haut. Pour appuyer i A ses allégations, le distingué eritique citait méme

un passage de cette préface. Le voici: «...C’est alors — vyaticinait le maitre de l’école romantique — que — -Peil fixé sur des événements tout ala fois risibles et - formidables et sous V influence de cet esprit de mélan- colie chrétienne et de critique philosophique que nous —

observions tout a Vheure, la poésie fera un grand pas,

un pas décisif, un pas qut, pareil ad une secousse de

tremblement de terre, changera toute la face du monde intellectuel. Elle se mettra a faire comme la nature, a méler dans ses créations, sans pourtant les confondre, Vombre a la lumiére, le grotesque au sublime, en @ autres termes le corps a Vdme, la béte a Ve prit; car le point de départ de la religion est toujours le point de départ de la poésie. Tout se tient!

I] est certain que ces lignes, cette prédication un peu grandiloquentes contiennent nombre d’affirmations, de lois générales dont nous trouvons |’application dans le Soulier de satin. Et je ne sais pas si Pouvrage de M. Claudel « changera toute la face du monde intellectuel » (ce qui-est beaucoup !), mais l’ombre-et la lumiére, le grotesque et le sublime s’y mélent, s’y confondent ou y alternent avec une rare souplesse, une rare puissance, et l’on ne saurait méconnaitre « l’esprit de mélancolie chrétienne et de critique philosophique» quirégnent ici, victorieusement conjugués.

Mais on me comprendra mieux lorsque j’aurai résumé le vaste poéme dramatique de M. Claudel. Il est construit sur le modéle des « autos sacramentales » de la vieille Espagne et nous montre (comme dans les précédentes productions de l’écrivain) le sacrifice de la passion, du bonheur, a l’honneur et a la foi.

L’héroine, Dona Prouhéze, épouse du juge Don Pelage, beaucoup plus Agé qu’elle-méme, aime Don Rodrigue. Mais elle lutte désespérément contre cet amour, et, pour se mettre sous la protection de la Vierge, lui dépose, en offrande, un soulier de satin. Ainsi Prouhéze ne pourra-t-elle s’avancer sans boi-

ter sur le chemin du péché. Or, devenue veuve, la pieuse, l’amoureuse jeune femme adresse & son ami une lettre, et la lettre (jetée 4 la mer) ne lui parviendra qu’aprés de longues années, alors que Rodrigue gouverne de lointaines possessions espagnoles, en qualité de vice-roi. Aussitét, il abandonne son poste, se met en route pour rejoindre sa chére Prouhéze; mais celle-ci, entre temps, a été désignée par le roi comme « cheffesse » de la capitainerie de Mogador (forteresse tombée entre les mains d’un certain Camille, traitre et rénégat), et Prouhéze est devenue a son corps, 4 son coeur défendant, l’épouse de Camille. Méme elle a de lui une petite fille dénommée Sept-Epées, et qui — miracle — ressemble étrangement 4 Rodrigue. Le voici, au reste, croisant devant Mogador avec sa flotte. 1] veut emmener Prouhéze, et Camille renoncerait volontiers 4 sa femme, a condition qu’on respecte la ville assiégée. Tel est le marché propose a Rodrigue. Un pathétique débat s’engage entre lui et Prouhéze, mais celle-ci,parlant au nom de Vhonneur, du devoir, de la foi jurée, obtient de son bien-aimé qu’il poursuive son ceuvre, renonce a elle, et l'infortunée s’immole, meurt, non sans confier la petite Sept-Epées a l’élu de son coeur. A la suite de ces tragiques événements, Rodrigue poursuit une émouvante destinée, perd une jambe dans un combat et finit marchand d’estampes saintes, puis laveur de vaisselle chez des religieux. Sept-Epées, elle, se jette 4 la mer afin de rejoindre celui qu’elle aime et auprés de qui elle accomplira, &son tour, je ne sais quelle pieuse mission.

Ce résumé succinct ne peut nous donner qu’une idée bien imparfaite d’un ouvrage étrangement varié, je le répéte, complexe, touffu, diffus, mais ou flambent une flamme, une ardeur, une foi mystiques qui lui donnent néanmoins une pathétique unité, et ou mille et mille intrigues, personnages secondaires, interviennent pour aviver l’intérét. Et certes tout n’est pas ici d’égale valeur !... Si les scénes, les passages essentiels et « concentriques » nous apparaissent d’un jaillissement, d’une puis- Sance, d’une séve spiritualiste et religieuse irrésistibles, égalent, dépassent méme tout ce que M. Claudel écrivit précédemment dans le genre (je songe a la premiere rencontre de Prouhéze et de Rodrigue aprés leur longue séparation, 4 l’Apre et tragique duo de Prouhéze et de son mari, celle-ci défendant contre celui-la son 4me, comme Sygne défendait la sienne contre l’atroce Turlure); si la petite Sept-Epées rayonne d’une tendre grace puérile; si d’autres épisodes ou intermédes se jouant entre personnages « a cdté » sont d’une truculence verveuse, d’un humour savoureux, traduisent véhémentement les opinions personnelles de l’auteur touchant la tradition littéraire, la peinture, la musique, certaines formes de gouvernement, etc., d’autres épisodes et d’autres intermédes s’efforcent bien laborieusement de la drdlerie, nous génent par je ne sais quoi de yainement burlesque, de trivial, d’appuyé. Et lorsque M. Claudel appelle

Dieu « le sympathique artiste », lorsqu’il nous met en présence de Chinois, de Japonais, de Caraibes, jargonnant, ou chantonnant d’absurdes complaintes lorsqu’il contraint un secrétaire distrait a écrire sur une lettre cette adresse: « M. X..., a Vounemémépaz », parce qu’un autre personnage a murmuré : « Vous ne m’aimez pas » en s’adressant & une jeune femme, nous en éprouyons quelque confusion, et de tels jeux nous semblent indignes de celui qui s’y livre, comme par une sorte de défi jovial. On me répondra peut-étre en me citant Vexemple de quelques glorieux prédécesseurs, et singuli¢rement de Shakespeare, dont les clowns, les bouffons nous laissent aujourd’hui tellement froids. Oui, mais ils faisaient rire leurs contemporains (grace 4 des plaisanteries dépourvues pour nous de tout sel, de tous sens, mais qui en avaient pour eux), et c’est bien 4 ses contemporains aussi

que Claudel s’adresse. Voila pourquoi s’ils résistent =

et renaclent, l’auteur n’a pas d’excuses. I] se met en dans son tort !... Au surplus, ce ne sont 1a que des chicanes, des critiques de détail, L’ceuvre n’en demeure pas moins, dans son ensemble, attrayante, poignante, grandiose souvent, et d’une surprenante richesse de forme, de pensée. Affichant les. plus vastes, les plus complexes ambitions, on peut dire qu’elle les réalise a différentes reprises, et c’est déja beaucoup... Re

Maintenant supporterait-elle l’épreuve du théatre ? Mon Dieu, pourquoi pas! Cette épreuve, M. Claudel l’a envisagée lui-méme au cours d’une préface assez bizarrement tendancieuse.

Il faut, écrit-il, que tout ici ait Pair provisoire, en marche, baclé, incohérent, improvisé dans l’enthousiasme (sic !). Avec des réussites, si possible, de temps en temps, car, méme dans le désordre, il faut éviter la monotonie.

Et il ajoute :

Je suppose que ma piéce soit Jouée, par exemple, un jour de mardi gras, a quatre heures de Paprés-midi. Je réve une grande salle chauffée par un spectacle précédent que Je public envahit et que remplissent les conversations. Par les portes battantes on entend le tapage sourd d’un orchestre bien nourri qui fonctionne dans le foyer. Un autre petit orchestre nasillard, dans la salle, s’amuse & imiter les bruits du public en les conduisant et en leur donnant peu a peu une espéce de rythme et de figure...

Il y a encore, dans cet avertissement préliminaire, maintes autres indications dont la fantaisie, la baroquerie ne surprendraient que ceux qui ne sont point au courant des facultés « inventives », de la souplesse superstitieuse, de la docilité novatrice des metteurs en scéne d’aujourd’hui. Gageons qu’un Baty, un Pitoéff, un Jouvet se déclareraient préts a suivre les étranges directives de M. Claudel, a monter le Soulier de satin comme il le souhaite ! Ils feront bien alors de ne pas commencer le spectacle 4 quatre heures, et de lui consacrer une matinée et une soirée, ou deux soirées consécutives. Il y a, d’ailleurs, des précédents, puisque jadis, on représentait ainsi les Mousquetaires du pére Dumas.

LE MOUVEMENT DRAMATIOQUE Zou

Ce que le spectateur acceptait en 1830, pourquoi ne l’accepterait-il pas en 1930 ? D’autant que le snobisme, vous le savez, gouverne désormais non plus une élite, mais une foule... Je le répéte, Pépreuve vaudrait d’étre tentée, et vous verrez qu’elle le sera peut-étre quelque jour !

LES TROIS HENRY, de M. Anpri Lane

a la Comédie-Francaise.

I] est certes assez surprenant de voir un jeune écrivain comme M. André Lang nous offrir, pour ses débuts a la Comédie-Francaise, une ceuvre aussi « traditionnelle » que les Trois Henry, drame historique, construit selon la formule courante. Cela ne signifie pas, au reste, que je blame l|’auteur, et je préfére de beaucoup sa derniére production a ses précédents essais dramatiques non dépourvus de grace, de charme, de fantaisie ingénieuse, Mais un peu incertains.

Il y a, vous le savez, deux facons de concevoir le drame historique. Certains marchent fidélement sur les traces de Victorien Sardou qui, dans Thermidor, dans Théodora, dans la Sorciére (ne négligeons pas l’étincelante et malicieuse Sans-Géne) se montra moins respectueux de la stricte vérité humaine, que soucieux d’animer avec une rare souplesse, un sens étonnant de la mise en scéne, de la couleur locale, de l’anecdote, des personnages plutot conventionnels, et tels que la tra- dition, la légende, nous les transmirent.

D’autres écrivains, au contraire, comme Paul Fort (les Comperes du rot Louis, Isabeau, etc.), Léon Hen-

Ya

nique (la Mort du duc d’Enghien, Deux patries), Emile Bergerat, Haraucourt, Rzwusky, Emile Moreau, Romain Rolland, Maindron, Josz et Dumur, Albert Fua, Charles Péguy, Grillet s’efforcérent de ressusciter sobrement, fidélement les personnages du temps passé, de les recréer, eux et les passions qui les tourmentérent, et les aventures plaisantes ou tragiques qu’ils coururent, et le milieu ow ils vécurent.

C’est a cette seconde série qu’il convient de rattacher M. André Lang, et sa piéce, sans nuls prolongements poétiques, idéologiques ou anecdotiques, se compose de trois ou quatre tableaux Aprement, vigoureusement brossés, d’un art, avant tout, réaliste, et c’est icicomme une « tranche » de vie (de vie historique) découpée, servie toute saignante, si j’ose dire. Et pourquoi ne Poserai-je pas ? puisque deux assassinats, deux meurtres, précisément, forment la trame de l’ouvrage : le meurtre du duc de Guisé, assassiné par ordre du roi Henri Il, et, un peu plus tard, le meurtre d’Henri III succombant aux coups du moine Jacques Clément. Ces tragiques épisodes, et l’époque qui leur sert de cadre, nous les trouvons au reste étudiés, commentés dans nombre d’ouvrages, singuliérement dans les passion- nantes chroniques de I’Estoile, et dans un volume clas- Sique de M. Vitet. Voila, sans doute, les sources ou puisa M. André Lang, selon son droit, et ou il se documenta, avant d’écrire son drame. Il y rend a son tour justice 4 Henri III (un peu méconnu semble-t-il par d’autres historiens), et s’il ne dissimule point ses fai- ) blesses, ses violences incohérentes, ses superstitieuses lachetés, il exalte du moins sa foi patriotique, son — nationalisme, son perpétuel souci de créer, de main- ‘tenir V'unité du royaume. .

C’est méme ce souci, cette noble hantise qui (nous le voyons aux deux premiers actes) entrainent le sou-

verain 4 organiser minutieusement l’assassinat du cousin félon, meurtre déconseillé par nombre de seigneurs, par la reine Louise, si tendre, si fervente associée d’Henri (elle craint les représailles), voire par la reine-mére, blessée de n’avoir point été consultée a temps! I] s’accomplit cependant. Le roi, aidé du fidéle Henri de Navarre, va pouvoir dompter la ligue, reconquérir Paris, régner en maitre, lorsque le moine Clément met fin a ses jours.

Tels sont les principaux épisodes du drame de M. André Lang (épisodes coupés de scénes ingénieuses, vivantes, hardiment évocatrices), et au cours desquelles les principaux personnages : le roi, la reine, Marguerite de Navarre, le futur Henri IV, Crillon, etc., vont, viennent, complotent, intriguent, s’avouent, se révélent (chacun selon sa nature, son tempérament), saisis, fixés dans leur intimité méme, bien curieusement. On a reproché a M. Lang de leur préter un langage un peu familier, un peu terre a terre, mais ce reproche ne me parait guére fondé, car nous savons par les chroniqueurs, les historiens, que ces souverains, ces hauts selgneurs, s’exprimaient avec une liberté, une crudité, souvent avec une grossiéreté brutales et n’usaient pas nécessairement de termes pompeux ou chatiés.

Ona parlé, aussi, a propos des Trois Henry, de film parlant, d’imageries vaines, et sur ce point encore, je prendrai volontiers la défense de l’auteur. Assurément, les quatre tableaux ne brillent point par l’originalité de la technique théatrale, par des découvertes, des révélations psychologiques essentielles, et ils ne nous ’ apportent rien de nouveau, du point de vue littéraire

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