GRINGOIRE
Le grand Hebdomadaire parisien Politique et Littéraire Directeur général: H. DE CARBUCCIA Directeur littéraire : J. KESSEL - Dir. politique ; Georges SUAREZ
Romans et Nouvelles de ;ABRLHERUANT, BARCKL PREVOST, HENRI
DE REGNIER, de l'Académie francaise; COLETTE GRRARD D'HOUVILLE,
ROSNY ainé, BOSNY jeune, de Académie Goncourt ;. ANDRE
ARMANDY, HAURICS BRORL, PIBRRE BENOIT, HENRI BERAUD, FRANCIS
CARCO, PAUL CHACK, MAUBICR DREOBRA, JACQUES DEVAL, ROLAND
PORGELES, JOSEPH JOLINON, J. KESSEL, JACQUES DR LACBRRTRLLE,
BLURIGR LARBOUY, PIRRER MILL£, PAUL MORAND, PAUL REBOUX,
ALFRED SAVOIR, ARTHOR SCHNITZLEN, SOURRSRT MAUGBAR, etc. Articles de : RAYMOND POINCARE, LOUIS BARTHOU, &DOUARD HERRIOT,
ANEBR TARDIBU, LOUIS LOUCHEUR.
ALBERT BRSNARD, ANDRE CHRYRILLON. RDOUARD BSTAUNIE, HENRI
ROBERT, GEORGES LECOMTE, de l’Académie francaise.
LUCIEN DESCAYES, de l’Académie Goncourt.
ANDRE BILLY, PIZRBB BONARDI, PIERRR BRISSON, C CAMPINCHI,
FRANCIS DL CROLISSET, ANDER DAVID, JOSRPH DRLTBIL, JEAN DORSRNNB,
PAUL LOWDIRD, LUGNB-POR, Professeur 6. PORTMANN, QGAYMOND
RECOULY, HENRY TORRES, etc,
La Musique, par 6RORGES AURIC.
La Mode, par LYSIANR BRRNDARDE,
Les Courses, par F, DE BRINON.
La T. S. F. par ANDRE CORDUROY,
La Danse, par FERNAND DIV OIRS.
Les 7 Jours, par JACQUBS DEVAL
Le Théatre, par J, KRSSBL.
Le Cinéma, par P. DE LACRETELLE.
Le Music-Hall, par JRiN LASSERRE,
Les Disques, par LOUIS LATZARUS,
Le Monde, par la Princesse MU81T et la Comtesse DE BEAUMONT,
Les Livres récents, par MARCEL PREVOST et HENRI BRBAUD.
Le Nouveau Savoir-Vivre, par PAUL BRBOUX,
Les Arts, par ANDRE SALMON,
La Salles des Ventes, par SHERIDAX,
La Politique, par GR0RGES SUARRZ.
La Vie Parisienne, par PIERRE WOLFF
La Bourse, par DOMINIQUE VRRDON
La Santé, la Table, etc...
Dessins et Caricatures de : BECAN, BIB, GUS BOPA, BOGISLAS, DUBOUT,
FARINOLLE, FERIAC, ALBERT GUILLAUME, GUBRIN, MAT, MONIRE,
PALIBR, PEDRO, PICQ, POULBOT, PRUVOST, ROGER ROY, etc...
Nombreux échos politiques, littéraires et artistiques.
Tr. s. V.P
ou du point de vue dramatique. Mais ils nous distraient, nous intéressent, nous secouent sans cesse, nous tiennent en haleine, et se conforment aux régles du jeu, je veux dire a ce que l’on est en droit d’attendre d’un drame historique fidéle, vivant, sobrement, loyalement executé, et au demeurant des plus estimables. On aime ce genre de théatre ou on ne l’aime pas! Je l’apprécie fort, pour ma part; et j’ai pris un naif mais un vif plaisir a écouter un ouvrage supérieur, je vous prie de le croire, a tous égards, au puéril et factice Henri III et sa cour — du bon Dumas, et bien plus digne de figurer au réper-
toire de notre premier théatre.
ETIENNE, de M. Jacquzs Deva,
au Theatre Saint-Georges.
La carriére dramatique de M. Jacques Deval, pour brillante qu’elle fat, nous apparaissait, jusqu’a ce jour, de qualité un peu inégale. Aprés avoir débuté, et non sans éclat, voila quelques années, par une comédie intitulée Une faible femme, le jeune écrivain nous donna Yimpression qu’il tatonnait, ensuite, cherchait sa vole; et les couvres qui succédérent a cette ceuvre de début portaient la trace de ces recherches, de ces tatonnements, manquaient de mesure, d’équilibre, de cohésion, accusaient d’assez étranges disparates. Pourtant, en ces derniers temps, M. Jacques Deval nous parut plus maitre de son art, de son métier, de sa personnalité hésitante, et nous donna sa charmante mesure dans Débauche, Dans sa candeur naive, piéces inégales encore, mais d’une évidente ingéniosité, d’une rare souplesse, et d’un accent juste et incisif. Cet accent, nous nous dépitames de ne plus le reconnaitre en écoutant Barricou (représenté a |’Athénée), et ou, en dépit
de maints traits satiriques, de deux ou trois scénes finement nuancées, |’artifice éclatait sans cesse; ou les personnages, jetés dans mille aventures improbables, ressemblaient plus 4 des fantoches guignolesques qu’d des étres humains !
Mais, depuis hier, depuis que nous avons entendu Etienne, au Théatre Saint-Georges, nous pouvons, nous devons saluer en M. Jacques Deval un jeune maitre de la comédie moderne et l’auteur d’un ouvrage de fine marque, destiné, j’en suis sfir, 4 marquer une trace durable, A survivre aux derniéres représentations. Et je ne sais pas encore si Etienne est un chef-d’cuvre, mais je sais bien que c’est le chef-d’ceuvre de M. Jacques Deval.
Certaines piéces, vous ne l’ignorez pas, ou du moins certains sujets de piéces, semblent faits, au reste, pour -permettre & un auteur de se révéler, de s’avouer en toute liberté, en toute franchise, avec une aisance, un bonheur particuliers, de servir ses dons spéciaux, ses dons intimes, secrets, parfois ignorés, encore, de lui-méme, de sortir, « d’épanouir » sa vraie nature d’homme, d’écrivain, son tempérament propre. Elles ont, ces piéces, un ton, un accent, un «parfum» auxquels on ne se méprend point, auxquels on demeure rarement insensible, je crois bien que chaque créateur rencontre ainsi, 8 un moment donné, le sujet essentiel, Pcouvre typique destinés a le faire se réaliser intégralement, s’imposer totalement 4 nous. L’important est de saisir l’occasion aux cheveux, de ne point « rater le coche », comme !’on dit, de profiter de ’aubaine pour exhaler, sans défaillance, le meilleur de soi, et en une
LE MOUVEMENT DRAMATIOUE —-.243
soirée. Voila précisément la chance qui vient d’échoir
aM. Jacques Deval, et les raisons du succés d’Etienne. Succés non seulement éclatant, unanime, mais de qua- 'Uité! Tl classe Vauteur A nos yeux! Désormais il ne lui sera plus permis de déchoir !
Ce qu’il y a de tout a fait remarquable, a mon sens,
dans cette piéce, ¢’est le tracé du principal personnage, un adolescent de dix-sept ans. Nous le voyons, d’abord, au sein de sa famille (les Lebarmécide), et il ne s’y sent guére heureux; car, si sa mére le choie, l’aime tendre-
ment (mais furtivement), son pére le méconnait, le
rudoie sans cesse, le tient pour un vaurien. De fait, Etienne (adolescent) parait se plaire A justifier, & pro-
voquer la sévérité paternelle. I] invente mille ruses,
organise mille méfaits, se montre un insupportable, un
terrifiant petit bonhomme; et tout cela parce que l’auteur de ses jours ne « sait pas le prendre », Pénerve, Virrite, ’exaspére a tout bout de champ. M. Deval a nuance, extériorisé cet antagonisme douloureux (et si
cocasse) a Vaide de quelques traits d’une justesse,
d’une acuité merveilleuses, et ici les « rapports » sentimentaux, moraux, familiaux, entre les principaux per-
sonnages sont notés avec un art minutieux, une gur-
prenante intelligence synthétique.
Mais les événements vont se précipiter. Etienne en
a tant fait, que son pére, M. Lebarmécide, directeur du « bureau des réclamations » aux Galeries Réaumur, — un homme tatillon, sournois, autoritaire, et mari plutot.
coureur, veut se débarrasser de l’indésirable garnement;
convoque a cet effet un conseil de famille, décide de
mettre Etienne pensionnaire chez un vieil ami, M. Proustiano, patron d’une institution. Mais cela Mme Lebarmécide ne l’accepte point ! Brusquement la mére
se libére de l’épouse (effacée, plaintive, résignée bomb eae Pp »?P » Tesig
téte aux parents, menace le mari infideéle; si bien que,
intimidé, il céde, renonce a ses projets, accepte de garder l’enfant terrible au logis; et voila Etienne sauvé ! Sauvé au double sens du mot! Ayant appris (grace a une gentille soubrette) le courage, la ferveur dépensés par sa mére a son profit, il se promet, et lui promet, de se transformer, de devenir un garcon modéle, bien mieux, de ramener le bonheur au foyer.
Nous le retrouvons au second acte, docile, appliqué, travailleur, mais poursuivant sournoisement ses bienfaisantes entreprises. Comment ? Voici. Tout d’abord Etienne téléphone au patron de son pére (comme sil était Iui-méme un client mécontent des familiarités dont usait le chef de bureau auprés des belles clientes), obtient le déplacement de M. Lebarmécide, auquel on confiera désormais un emploi fort honorable, mais un poste ot les femmes n’auront pas accés. Ce n’est pas tout! Comme M. Lebarmécide attendait, ce jour-la, une personne de moceurs faciles, Mme Proustiano (’épouse de l’ami Proustiano), le bon mauvais garnement s’arrange pour contrecarrer le rendez-vous galant, feint d’étre malade, empoisonné, expédie le pére au dehors (pour chercher du lait), et pendant ce temps recoit la jolie Mme Proustiano, la conquiert par sa jeunesse, sa « candeur naive », la tombe, si j’ose dire, un peu malgré lui, et comme 4 son corps a son eceur défendants ! Résultat : Lebarmécide vexe, dépité, « déplacé », se rapproche de ‘sa douce, de sa tendre épouse, l’emmeéne au theatre, puis en partie fine. Vous devinez V’allégresse malicieuse du jeune Etienne, demeuré vainqueur sur ses positions, et si joyeux quill organise une derniére farce pour lui tout seul !
‘Au troisiéme acte, le bonheur régne (a peu pres) dans la maison. M. Lebarmécide, confiné au « bureau des catalogues », ne voit plus de femmes, se trouve contraint a la fidélité conjugale ! Méme il devient un pere
beaucoup plus tendre, car il a besoin de son fils, et ne saurait se tirer, sans lui, dela confection des catalogues (le petit a des dons de poéte-commercant). Tout irait done le mieux du monde, si Etienne, devenu, par dévouement filial, ’amant de Mme Proustiano, ne souffrait de l’arnour, de la trahison, du lachage de la jolie coquine, partie pour suivre un autre adolescent, et ne se heurtait, au surplus, a la jalousie de sa maman éclairée, révoltée de cette liaison soudain découverte, et préte 4 rudoyer a son tour, son pauvre petit sauveteur! Mais elle se ressaisit A temps, comprend que celui qui fit son bonheur a le droit d’étre heureux, luis aussi, et met tout en ceuvre pour le consoler, lui redonner le gout de la vie, cela de complicité avec M. Lebarmécide, devenu (grace & Mtienne), un mari affectueux, soumis, docile, un homme de foyer!
Telle est cette ceuvre, exquise d’un bout a Vautre. Elle vaut surtout, je le répéte, par l’analyse (tendre, aigué, originale) de ce caractere d’adolescent en for-. mation, en éclosion, et dont les menues réactions contradictoires, les sautes d’humeur cocasses et douloureuses, l’évolution physiologique, morale, sentimentale, sont saisies a miracle! Un tel personnage vit d’une vie intense, poignante, durable. Il ne s’effacera point de notre mémoire, de notre cceur, et ce nouveau Poil de Carotte (un Poil de Carotte gai) demeurera, je. crois, un des « types » les plus hardis, les plus délicats, les plus véridiques du théatre contemporain. Nous pouvons glisser, en sa faveur, sur ce que les autres person- — nages (le pére, la mére) pourraient offrir d’un peu , outrancier, ou d’un-peu incertain, parfois |
uve ay J ae * . ‘4 irr hit
J’ajoute que M. Jacques Deval a trouvé en Mme
- Marthe Régnier, en MM. Baumer et Paul Bernard, des
comédiens incomparables. Mais les comédies a ¢e point /
vivantes gont toujours eréatrices de vie, de,talent et
d’art chez les interprétes, et ils n’ont qu’a se laisser
-aller a leurs dons naturels.
LACHETEUSE, de M. Sriive Passrun au Thédtre de ’duvre, \
Vous savez déja que la derniére piéce de M. Steve Passeur, l’Acheteuse, est un petit événement dramatique. Dés le lendemain de la « générale », la presse tout
entiére rendait hommage aux hardies et puissantes
qualités de Pouvrage, au talent prodigué par la principale interpréte (Mme Simone, ni plus ni moins!), et le public, non pas’ seulement celui des abonnés de « ?Quvre », des snobs férus de nouveauté, de modernisme a tout prix, se ruait au bureau de location! L’Acheteuse justifie-t-elle un pareil empressement, un pareil mouvement de curiosité ? Mon Dieu, oui! A bien des égards, tout au moins, et il est certain que jamais, jusqu’a ce jour (ni dans la Traversée de Paris a la nage, ni dans Suzanne, ni dans Pas encore! dont le premier acte ressemblait bien a un chef-d’ceuvre),
M. Steve Passeur n’avait montré une telle autorité,
une telle éloquence, une telle maitrise dramatique, et
-gagné si victorieusement, presque si impérieusement, la plus dangereuse des parties. Cela ne signifie point,
du reste, que l’couvre ne suggére pas certaines objec-
tions, certaines critiques assez graves, et du point de vue de la logique, de la vérité, de la « plausibilité » humaines, elle laisse fort a désirer, s’appule sur de nombreux postulats, ne craint pas de verser, a l’ocea-
sion, dans Varbitraire. Mais quoi! La séve, la force entrainante, la conviction passionnée de Pécrivain sont ‘Ags plus fortes! Il tient le spectateur courbé sous sa loi, et celui-ci no se ressaisit guére qu’une fois le rideau tombé...
Racontons la piéce,
Elle met au premier plan un bien curieux personnage de vieille fille, laquelle ressemble fort 4 certaines héroines de M. Francois Mauriac (vous savez, ces femmes a lame trouble, complexe, tourmentée, et oscillant farouchement, affreusement, entre des passions contradictoires !) Ici, ’héroine se nomme Elisabeth. Parvenue, vierge, 4 la quarantaine, et aprés avoir perdu un fiancé (mort au champ @’honneur), elle méne une vie assez morne, en province, auprés d’un pére sans énergie, sans vigueur morale, et d’un vague ami de ce dernier, le D? Courtefigue. Mais Courtefigue a un fils, Gilbert, ’ami d’enfance d’Elisabeth, et elle lui voue une adoration passionnée. Vainement, hélas |... Le jeune homme brasse de grosses affaires, & Paris, et il est « chambré » par une certaine Mme Borelli, mai- — tresse dangereuse, irrésistible, qu'il ne songe point a - -abandonner. Seulement, Gilbert s’est lancé dans des spéculations imprudentes et s'il ne rembourse pas quatre cent mille francs 4 M. Brocard, industriel, celui- ci n’hésitera pas a le faire coffrer. I] faut done trouver | la somme, & iout prix, et comme le pére Courtefigue ne peut la fournir, on s’adresse 4 Elisabeth, jusque la dédaignée. Elle posséde, en effet, une dot de sept cent mille francs, n’a qu’un mot a dire pour sativer son bien-aimé en devenant sa femme, Elle hésite, cependant, assaillie, A présent, de craintes, de scrupules
or
(a-t-on le pouvoir, Je droit d’acheter l’amour ?) et puis, elle céde, se paie, si j’ose dire, le beau gars convoité,
Ce premier acte, d’un accent, d’une vigueur, d’une « patte » irrésistibles, en dépit des postulats accumulés, a produit grand effet.
Mais, voyons la suite.
Au second acte, le jour méme du mariage, Elisabeth, en robe blanche, Gilbert, en jaquette de cérémonie, échangent de savoureux et un peu ironiques propos sur leur existence future, s’efforcent de la régler au mieux de leurs intéréts sentimentaux, de leur bonheur (chacun y « mettra du sien »), lorsque, brusquement, on annonce Mme Borelli, la dangereuse maitresse de Gilbert. Coquette, ensorcelante, menacante aussi, elle lui enjoint de la suivre, et aprés une timide résistance, le faible bellatre va céder, laisser 1A sa neuve épousée ! Mais celle-ci intervient 4 temps, déclare qu’elle défendra ses droits, et a bien de quoi les défendre, puisqu’elle « tient » Gilbert par trois billets a échéances successives, que le créancier du jeune homme exigea, afin de sauvegarder la future sécurité de l’imprudente fille. (Ce créancier féroce a donc agi comme le meilleur, le plus sage des tuteurs, ce qui ne laisse pas de nous surprendre !) Ce n’est pas tout ! Un serviteur d’Elisabeth, ancien voleur et qu’elle sauva du bagne (sic) apparait, prét a défendre sa chére maitresse, par tous les moyens. Sur un signe d’Elisabeth, il tuera le mari fugitif et traitre 4 son serment. Alors, il hésite, le mari, Mme Borelli hésite de méme, s’éloigne, supplie Gilbert de ne point exposer sa vie. Allons! « L’Acheteuse » a gagné la premiére manche |... Ai-je besoin d’insister sur l’arbitraire de ces derniers épisodes si manifestement artificiels et mélodramatiques ? (Oh! le serviteur-forcat mué en chien de garde!) Non, n’est-ce pas! Le miracle est que le public, dompté par la fougue dramatique de
Pécrivain, intéressé, passionné aussi par le personnage de la vierge forte si 4prement et curieusement typé (celle-la vit d’un bout a l’autre, méme « en dehors » des événements), que le public, dis-je, ne discute point, suit. M. Passeur, sans rechigner. I] le suit encore, lorsque celui-ci nous montre, au troisiéme acte, Gilbert asservi, domestiqué, travaillant dans un chantier voisin, sous les ordres du serviteur-chien de garde, et partageant, la nuit, le lit de sa terrible compagne. Méme il ressent, parfois, a le partager, un Apre plaisir, et les époux ennemis échangent de brilantes caresses, presque haineuses. Ce qui ne les empéche point d’échanger, au réveil, des injures, voire des horions. Pour un peu, Gilbert étranglerait Elisabeth, et peut-étre souhaitet-elle cette mort! Par bonheur, par miracle, Mme Borelli devenue entre temps la femme légitime de Brodard (vous savez, le créancier), renvoie & son ex-amant les bille‘s 4 ordre, lui permet de se libérer ainsi, et l’onpourrait penser qu’il n’hésite point a briser l’affreuse chaine. I] hésite, pourtant, car ila pris ’habitude de son esclavage (acause des brilantes nuits), et peut-étre se remettrait-il sous le joug, si en un dernier sursaut d’énergie, il ne parvenait 4 s’évader. Alors, Elisabeth, vaincue, se tire un coup de revolver en plein coeur...
Je vous ai dit les qualités, les défauts conjugués de — cette piéce inégale, mais toujours intéressante, poignante, et souvent d’une rare puissance. Elle vaut surtout, j’y insiste, par le relief, la farouche grandeur, la troublante et douloureuse complexité du principal personnage féminin, que l’on regrette de voir jeté dans d’aussi improbables aventures et opposé A un personnage d’homme qui, pour la servir (ou plutét pour servir la cause, les intentions, les volontés de l’auteur), accuse une veulerie sans doute excessive... Tout de méme,
wee cea SED STEN) SAR ARS ee rs 2 eR FS
voila une ceuvre, et elle comptera dans la carriére dramatique de M. Steve Passeur, qui aidera singuliérement a l’épanouissement de sa jeune renommee.
Quant a l’interprétation, elle est au-dessus de tout éloge, et l’on ne saurait jouer avec plus de pénétration, d’intensité, d’ampleur humaines que Mme Simone, avec plus de tact, de sobriété, d’intelligence que M.Jean Max, chargé d’un role si dangereux que tout autre comédien ett peut-étre succombé a la tache.
BOBARD, de M. Jean SARMENT
au Thédtre Antoine.
Au cours d’une de mes derniéres chroniques, je vous signalais, il vous en souvient sans doute, M. Jean Sarment comme un des zélateurs les plus militants du néoromantisme sévissant au thédtre depuis quelques années. Ce néo-romantisme, il éclate, de facon un peu naive, un peu tumultueuse, un peu confuse, dans Bobard. M. Sarment reprend ici un théme qui lui est familier, et un personnage qui lui ressemble comme un
/frére, mais dont il semble bien qu’il nous ait dit ailleurs tout ce qu’il avait & nous dire | Il s’agit d’un adolescent fringant, ardent, eynique en apparence et néanmoins
‘tendre, sensible et désabusé de la vie. Présentement, ce jeune Lorenzaccio des grands bars fait le métier de
es rabatteur dans les boites, les cabarets nocturnes, et pour le compte d’un certain Plumet, gros brasseur d’affaires jovial, arrogant, un brin féroce, mais bon garcon A l’occasion. Or, Plumet ayant déniché une gentille et chaste comédienne, Mlle Marguerite, charge Bobard (de son vrai nom Laffont) de la déniaiser 4 son profit. Le jeune homme, contraint d’accepter la dégradante mission (résiste-t-on A un patron qui vous fait vivre 2), se ressaisit au dernier moment, sauve la petite
actrice (qu’il aime); alors, Plumet, furieux de voir sa proie lui échapper, discrédite Bobard dans les grands bars ot il opérait, ’accule A la ruine, le contraint & Vexil! Bobard va done s’embarquer pour l’Amérique, mais Marguerite tombe dans ses bras toujours innocente et pure en dépit des assauts de Plumet. Les beaux jeunes gens fuiront ensemble !... Nous les trouvons dans ané bourgade des environs de Paris, ou notre héros tente vainement de gagner sa vie, celle de sa compagne, st comme cette vie n’est dréle ni pour lui ni pour elle, il songe 4 la quitter, & reprendre son ancien métier. Justement, Bobard retrouve un de ses anciens copains ‘un copain de la bande a Plumet), Je copain va ouvrir i Cannes un bar joyeux, et fait appel aux services du rabatteur désaffecté. Soit! Bobard se libérera de sa oistre existence pseudo-conjugale. Mais le destin en lécide autrement. Marguerite va devenir mére, elle *avoue a son ami, et celui-ci s’attendrit alors, songe a jon enfance, & un brave type de pére mort récemment, ‘t en fin de compte renonce a ses projets, se résigne, jon sans rancceur, 4 devenir un petit bourgeois de *rance! Fini Phomme des grands bars et de joyeuse viel...
Il y a, au cours de cet ouvrage un peu bien naif, anguide et sans grande signification humaine, deux du trois scénes nuancées avec finesse, avec délicatesse, ‘tun dernier tableau d’une assez mélancolique nosalgie atmosphérique. Mais le personnage central nous asse par sa faconde, par l’indécision verbeuse de son eractére (tout a fait dépourvu d’intérét) et par sa ersistance A croire et a nous faire croire qu’il est né our ne point trouver le bonheur et semer le malheur cutour de lui. Voila bien le néo-romantisme (a bon narché) auquel je faisais allusion plus haut et dont obard a tort de se montrer si prodigue!... Quant a |
pee Sp
la chaste et plaintive comédienne, 4 homme d’affaires, 4 son entourage (filles, barman, bohémes, cour-— tiers), destinés 4 creer une ambiance « bien parisienne », ils ne se recommandent par nuls traits originaux, ne nous apprennent rien de nouveau. En veérité, nous n’avons reconnu que bien imparfaitement le charmant dramaturge-poéte des Plus beaux yeux du monde, du Pécheur d’ombres, de la Couronne de carton, et ce n’est point la fagon dont il interpréte sa derniére piéce qui pouvait aider a cette reconnaissance.
Les autres artistes : MM. Alcover, Rocher, Morins, Crémieux, Varennes, la tendre et sensible Mme Valmond, ont fait de leur mieux.
LA REVUE, de M. LEMARCHAND
aux Folies-Bergére.
Les Folies-Bergére nous offrent la revue annuelle de M. Lemarchand, et ¢’est un fastueux cadeau que nous accueillons toujours avec une gratitude éblouie. Cette fois encore le gout, les dons inventifs, l’ingéniosité du célébre « producer » se sont donné libre carriére, et la revue Un coup de folie répond victorieusement a ce que nous attendions, espérions d’un pareil spectacle. Sj deux ou trois réalisations scéniques, comme « Paris- Nudiste » ou «la Descente aux Enfers » manquent un peu d’imprevu, ressuscitent quelques poncifs de musichall (mais peut-étre un certain public les exige-t-il ?), nombre d’autres, et revanche, nous ont paru réglées, graduées, « barmonisées » avec un sOin. un art, un faste dignes d’éloges ! Comment ne point s’emerveiller devant les « Sirénes de Ceylan » (jeu de glaces d’un illusionnisme prodigieux), ne point s’épa nouir d’aise devant ce réve cocasse, grandiosemen* burlesque d’un marchand algérien ? Et que peut-or
réver de plus harmonieux que cet « Oiseau de feu » aux multiples couleurs chatoyantes, de plus spirituellement attendrissant que la « Rétrospective des Folies-Bergeére » (avec sa salle, ses spectateurs, ses ouvreuses, Ses attractions du temps passé, notre temps a nous, hélas!). Rien que ces tableaux-la vaudraient le voyage ! Mais il y a encore d’adorables variations espagnoles, des girls onduleuses et trépidantes tour 4 tour, des danseurs «simultanéistes», deux minuscules acrobates si gentiment, si naivement heureuses de nous faire haleter d’effroi et d’admiration et il y a surtout une série de sketches, parmi lesquels j’assignerai la premiére place 4 celui ou on nous montre les habitants des principales capitales jugés, « interprétés » par leurs voisins. Voila de l’excellente satire humoristique, ethnique et philosophique, un peu! M. Randall anime ces sketches de sa verve fine et incisive, de son talent si expressif. Il est secondé a la perfection par M. Reyval, meneur de jeux a la voix sonore (il faut qu’elle le soit pour donner le bruit des « changements », derriére le décor !), par MM. Rhéan, Benga, négre reptilien, 6 combien! Mmes Trouki, Zulaika, Betty Compson, et tant d’autres ! Ils m’excuseront de ne pas les nommer tous... Oui, un magique spectacle, et qui, pour reproduire un fameux cliché (mais ce n’est pas seulement un cliché, en l’occurrence), «fera courir tout Paris», sans compter la province, et l’Amérique, et les délégués de toutes les nations d’Europe!...
15 juin 1930.
LE BILAN DE LA SAISON DRAMATIQUE A PARIS. — PUBLICATIONS DRAMATIQUES ETRANGERES. THEA- TRE JAPONAIS : CHEFS-D’GUVRE DE TCHITKAMA- TSOU; DRAMES D’AMOUR PAR OKAMOTO KIDO. — LES REPRESENTATIONS JAPONAISES DU THEATRE PIGALLE. ——- LE THEATRE DANOIS DE MADAME KA- REN BRAMSON. LE « CAS PIRANDELLO ». LE PRE- MIER VOLUME DU THEATRE DE CHARLES DICKENS. Le Thédtre dans la vie DE NICOLAS EVREINOFF. |
L’année théatrale touche a sa fin, et voici venu le moment de dresser & nouveau le bilan de la saison dramatique. Ellea été, celle-ci encore, des plus honorables. Non seulement une douzaine d’ouvrages ont remporté un succés éclatant et fructueux, mais encore quatre ou cing, parmi eux, marquérent une trace profonde, durable, semblent destinés 4 survivre aux derniéres représentations. ,
Les Subventionnés (a tout seigneur tout honneur), pour n’ayoir point manifesté une audace. novatrice particuliére, peuvent cependant s’enorgueillir de quelques solides pieces au tableau.
On doit louer la Comédie-Francaise d’avoir monté, avec beaucoup de soin, des ceuvres de jeunes. Si la Belle Mariniére de Marcel Achard démentit un peu nos espoirs et notre confiance; nous apparut une comédie aux développements psychologiques confus et hasardeux, tout ensemble, et d’un réalisme plutot désuet; si M. Jean Cocteau ne nous donna, avec la Voix humaine, qu'un sketch douloureux, pathétique 4 la maniére d’Henri Bataille, il fit néanmoins, ce sketch, une vive impression sur le public, séduit, convaincu, subjugué, au surplus, par le talent de Mme Berthe Bovy. Nous eimes encore une belle reprise du Feu qui reprend mal, la premiere piéce de Jean-J acques Bernard, créée jadis aux Escholiers, et qui méritait bien de s’inscrire au répertoire, 4 cause de la justesse du ton, de la qualité toujours exacte, aigué de l’analyse, © d’un dialogue sans une outrance, sans une fausse note et ou chaque réplique projette de bréves, sourdes mais intenses lueurs dans l’Ame des personnages, nous les découvre avec leurs faiblesses, leurs contradictions si humaines, leur pauvre bonne volonté tour a tour tendue vers l’idéal et puis défaillante, misérablement !...
En méme temps que M. Jean-Jacques Bernard, M. André Lang débuta, lui aussi, 4 la Comédie- Frangaise, non sans prudence, mais fort honorablement, et son, drame historique, les Trois Henry, sobre, pittoresque, vivant (on lui reprocha, je ne sais trop pourquoi, l’absence de prolongements idéologiques ou poétiques), se conformait parfaitement aux régles du genre.
I] serait injuste de passer sous silence des reprises comme celles de la Passion d’Edmond Haraucourt (mise en scene de fagon remarquable), de la Chienne du roi, d’ Henri Lavedan, du Carrosse du Saint-Sacrement, de Mérimée, etc...
L’Odéon ne se contenta pas seulement de couvrir ses frais en inscrivant 4 son répertoire des piéces 6prouvées (et a toute épreuve) cueillies ici et la : les Ventres dorés, Vautrin, la Sonnettie d’alarme, etc., ou des comédies d’un sentimentalisme désuet, mais dont le public odéonien se montre si friand (des ersatz du fameux Rosaire/). Non, le second théatre francais nous parut conscient de son réle, de son devoir, lorsqu’il nous offrit le Beau Métier, de M. Henri Clerc, loyale, sobre — étude de mceurs et de caractére (celui d’un haut fonctionnaire au ministere des Finances domine toute l’action); la Double Passion, drame intellectuel et sentimental d’une ardente sincérité; le Triomphe du silence, tragédie antique, large, subtile et d’un constant intérét dramatique, mettant aux prises Gidipe et la Sphinge; /’Ecole des — charlatans, une divertissante et sagace satire de — MM. Tristan Bernard et Couturier, qu’accompagnait sur l’affiche le Chapeau chinois, ou humour si rare, si personnel, la verve, l’invention poétique
de Franc-Nohain se donnérent libre carriére. Sans
parler des trés intelligentes adaptations de la Tempéte de Shakespeare, du Philoctéte de Sophocle, etc...
Je vous le répéte, cette année, les deux subventionnés ont manifesté une tres suffisante activité, et Pon serait mal fondé de leur adresser des reproches.
Venons maintenant aux autres théatres. Le plus modeste d’entre eux (j’ai nommé le Théatre Albert-I¢) s’est grandement honoré en accueillant deux ouvrages du plus glorieux écrivain dramatique de notre temps, M. Georges de Porto-Riche, en nous révélant les Vrais Dieux, drame antique d’un mouvement, d’une progression, d’une éloquence et d’une puissance irrésistibles, et qui abou- ‘tit A une des plus admirables scenes que l’auteur ait écrites. Le soir de la premiere des Vrais Dieuz, le Théatre Albert-I¢™, dont les précédentes tentatives ne brillaient point par le got ou la cohérence, dont la destinée nous paraissait bien incertaine, se
classa, on peut le dire, définitivement, au point
qwil lui est désormais interdit de déchoir.
Les quatre grands succés de la saison ont été remportés par des auteurs jeunes encore et qui me paraissent destinés 4 accomplir un bien beau parcours (ils comptent, au reste, 4 leur actif, nombre de victoires, et éclatantes), je veux désigner ici M. Edouard Bourdet (le Sexe faible), M. Jean Gi- ‘raudoux (Amphitryon 38), M. Jacques Deval (Etienne), M. Steve Passeur (l’ Acheteuse). Je vous ai dit récemment les qualités de ces ouvrages si différents de ton, de formule, de tendances, mais qui provoquérent aussi un vif mouvement de curiosité et dont trois sur quatre ont déja franchi le cap de la centiéme (voire de la deux centiéme). I est consolant, exaltant, denoter qu’ils se rattachent
tous quatre a la littérature dramatique la plus fine,
la plus authentique, et ne sont pas seulement des —
pieces de fabricants plus ou moins adroits, mais de véritables écrivains. Peut-étre a-t-on exageré quelque peu en situant le Sexe faible comme la « grande comédie satirique » de notre époque (elle se cantonne A mon sens dans la peinture d’un milieu assez spécial et restreint). Tout de méme, elle a un accent, une verve, une Saveur indéniables. Et le public n’a pas eu tort de s’yruer.
De méme, l’on pourrait reprocher a V’adorable —
Amphitryon de M. Giraudoux de faire partois figure
« @exercice littéraire », de cdtoyer ¢a et 1a l'opeé- pee
rette, d’accuser certaines disparates. Mais que de> : p
grace, de virtuosité analytique, de souple intelli-
gence prodiguées ici, a foison, et quelle richesse de forme et de pensée! ~
Quant a I’ Acheleuse de M. Steve Passeur, pice 3
inégale, baroque, aux développements bien arbi-
traires, et ou les personnages obéissent a la volonté
de l’auteur, elle a néanmoins triomphé, a cause de
son pre vigueur dominatrice, de la montee si con-
vaincante de certaines scénes et aussi & cause de Mme Simone, créatrice du role principal et qui ’a marqué d’une empreinte ineflagable.
Je préfére, pour ma part, a l Acheteuse, Etienne de M. Jacques Deval (encore un des gros succés de — %
Vannée), et jamais, je crois bien, le jeune écrivain
n’avait rencontré un sujet mieux propre a favo-.
riser son talent, ses dons naturels. Ils éclatent surtout dans le tracé si juste, si aigu, si délicatement nuancé, du principal personnage (une sorte de Poil
de Carotte gai), qui ne s’effacera point de notre mémoire et aidera, soyez-en stirs, 4 la renommée future de M. Jacques Deval.
Marquons encore d’une pierre blanche, au cours de cette saison dramatique : Luz, un attrayant, un peu baroque, mais bien original vaudeville idéologique d’Alfred Savoir; une malicieuse et douloureuse étude de moeurs bourgeoises : Durand, bijouiver, par M. Léopold Marchand; un drame habile et généreusement pathétique de M. Maurice Rostand : l’Homme que j'ai tué, ou le poete développe, commente un de ses themes familiers, l’horreur de la guerre; une sensible, chatoyante piéce de MM.
Coolus et Rivoire : Pardon, Madame; une ingé-
nieuse adaptation scénique du beau roman de M. Kessel, l’Equipage; la Carine de M. Crommelynck, dont la grace ardente, effusive, les nobles prolongements poétiques ont eu raison de la résistance des spectateurs, un peu ahuris, déconcertés parfois, par les tendances mystico-symbolistes de Pceuvre; les deux ou trois revues de Rip, ce Beaumarchais de l’actualité parisienne; les reprises opportunes et glorieuses du Stmoun de Lenormand, du Paquebot Tenacity de Vildrac, de la Princesse lointaine d’Edmond Rostand.
‘Vous avez pu le constater, ce sont des auteurs francais, des auteurs « de chez nous » gui ont triom-
phé un peu partout, durant la derniére saison dra-
matique. La fameuse campagne contre « l’envahis-
sement des piéces étrangeres » semble donc porter
ses fruits. Je ne reléve guére que trois ou quatre ouvrages
venus d’Amérique, d’Angleterre, de Russie (et ils offraient d’ailleurs, un réel intérét) : la Lettre, de Somerset Maugham (adaptée avec tant d’intelligence, d’autorité dramatique, par M. H. de Carbuccia); la Rouille, de MM. Kirchon et Ouspenski (version francaise de MM. Noziére et Bienstock); les Criminels, de Briickner (traduction de Mme Steinhof et M. A. Mauprey); enfin, le Shangai de M. Méré (d’apres John Colton).
Une autre constatation que l’on pourrait faire, e’est ’élimination, la disparition presque totale des piéces « intellectualistes » ou cérébrales, dont on — avait peut-étre un peu abusé depuis quelques années, vous savez, ces piéces purement schématiques, construites sur le modéle de Tétes de rechange, de Cris des coeurs, de Départs, de Tour a terre, de l’Ennemie (quelques-unes étaient d’ailleurs pleines de talent), et ot les personnages nous paraissaient moins des étres-vivants que des entités. L’an dernier, en dressant, comme aujourd’hui, le bilan de la saison dramatique écoulée, je vous exprimais mes craintes a ce sujet, et je redoutais fort, en effet, que de telles productions n’envahis- — sent la scéne francaise, que les auteurs s’en tinssent au thédtre a de simples spéculations, exercices in- —
tellectuels, n’eussent plus le godt que pour les — |
idées, les lois générales (traduites au raccourci), Pourtant, nombre de jeunes écrivains (MM. Pagnol, Léopold Marchand, Nivoix, Boussac de Saint- Marc, Steve Passeur, Jacques Deval, Marcel Achard) semblaient vouloir réagir, opter pour un
art dramatique plus direct, plus vivant, plus humain, et ils ont été suivis, puisque, a de rares exceptions, les dramaturges les plus fétés cette année ont triomphé grace a des ceuvres se rattachant a ce genre de théatre (le Sexe faible, Etienne), etc.), et a la pure tradition francaise. Je m’en réjouis fort, pour ma part, car je crois que c’est 1a la meilleure voie a suivre, le meilleur filon a exploiter. Et nous nous sentons un peu las vraiment des piéces « d’exception », des personnages morbides, anxieux, tourmentés. I] était temps que les sentiments généraux, éternels, reprissent l’avantage sur les autres !
Par exemple, si, comme je vous le signalais plus. haut, les auteurs francais ont, cette année, tenu le haut du pavé, si nous ne comptons qu’un petit nombre de pieces étrangéres représentées dans les théatres, différentes publications nous sont parvenues (et la plupart présentent un vif intérét) destinées a nous faire mieux connaitre, ou 4 nous révéler l'art dramatique des autres pays, et singuliérement l’art dramatique japonais. Nousn’avions, touchant le thédtre japonais, que de bien faibles et vacillantes lumiéres. A peine si les plus de cin- * quante ans (dont je suis, hélas !) évoquaient Sada- Yacco, attraction de Exposition universelle de 1900, Sada-Yacco et ses mimes pathétiques, et ses contorsions farouches, et ses menus rugissements. Mais comme tout cela était loin de nous!... I] est
tcc Ai enn at ar ee dE a
vrai que, depuis, une troupe japonaise (attirée & Paris par Gémier) avait joué au théatre de PAvenue le Sculpteur de masques d’ Okamoto Kido; mais nous n’en demeurions pas moins bien impar- | faitement renseignés, bien médiocrement documentés sur l’art du thédtre au pays des geishas et des samourais! Nous commengons aujourd’hui a le mieux connaitre, grace a deux volumes publiés récemment (Chefs-d’euvre de Tchikamatsou, Drames @amour Okamoto Kido), et aussi grace au Théatre Pigalle, lequel vient, vous ne l’ignorez pas, de nous offrir une série de représentations bien | curieuses, et « révélatrices. » «i ape
Le livre groupant les « Chefs-d’ceuvre de Tehika- :
matsou» a 6tétraduit en anglais par Asatoro Miya-
mori, et puis de l’anglais en frangais par M. Charles
Jacob’. Il nous apporte sur le théatre classique du i
Japon, et sur son évolution, une documentation aussi précieuse, aussi utile que celle contenue dans Vétude de Mme Léone Villard (le Thédtre. américain), dont je vous ai parlé, ily a trois ou quatre
mois. Grice a M. Miyamori, nous apprenons que —
le thédtre littéraire du vieux Japon comprend quatre sortes d’ouvrages. Les plus anciens sont les Né et les Kydgen; les premiers donnent naissance au drame populaire, aux pieces dites Kabouki, interprétées par des acteurs vivants. Mais cest au début du xvieé siécle que le théatre japonais prit son véritable essor, et avec des pieces pour marionnettes (Jorouri). Tchikamatsou, le grand écrivain,