HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC
Si, de prime abord, par un certain côté caricatural, M. de Toulouse-Lautrec semble descendre par filiation de Daumier — un contraste essentiel de conception, sans parler du dessin très différent, s'impose. Autant Daumier a d’équilibre, d’honnélelé indignée dans son œuvre, autant M. de Toulouse-Lautrec apparaît artiste conscient et non ennemi de l’époque sienne, vicieuse jusqu’à l’être maladivement.
Gustave Geffroy a dit de lui: « Un observateur très doué et très violent de la basse humanité. » Il subodore des vagues pourritures morales, en saisit les relents innommés. Et cela sans blâme apparent, on dirait qu'il les aspire curieusement avec un âcre délice. Le Moulin Rouge, et autres lieux de promiscuité, ont fourni ample matière à son œil exercé, à son intellectualité compréhensive. Il nous en a rendu les exactes apparences, mais en mettant dessous tout ce qu’il y sentait de profonde décomposition. Il l'a fait à un degré qui le crée véritablement artiste, surélevant d’ignobles personnalités jusqu'à la hauteur de la luxure.
Cependant M. de Toulouse-Lautrec possède un cachet
d'élégance qui ne l'abandonne point dans les milieux les plus interlopes. Un je ne sais quoi de race donnant de la distinction à la réalité brutale, même abjecte. Si l’art de M. Toulouse-Lautrec ne possède point la suprême élévation de la vertu stigmatisant le vice, du moins a-t-il pénétré celui-ci avec une perspicacité singulièrement affinée, une science approfondie des allures particulières qu’il a revêtues à notre époque dite Fin de Siècle.
Dans une petite exposition récente, M. de Toulouse- . Lautrec s’affirmait. Des lithographies où l'artiste révélait pleinement sa conception, — tracées généralement dans un faire délié et clair qui lui est propre. A cet apport s’ajoutaient quelques peintures s'efforçant vers des synthèses de tons, des lignes significatives. Cette tendance s’accentuait, se précisait avec une aisance et une autorité plus grande peut-être dans des affiches, par lesquelles l’artiste s'est marqué une place à côté de Chéret et de Grasset, maitres dans ce genre. |
M. de Toulouse-Lautrec possède déjà une personnalité — il peut donner une œuvre.
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IHENRI- GABRIEL IBELS
M. Ibels est plus peuple que M. de Toulouse-Lautrec. Nous entendons par là qu'il s'intéresse aux habitudes, aux manières d'être d'individualités moins complexes. Chez lui se dénote une pitié pour l’humble, la pénétrarion de ses émotions. L'artiste affectionne les formes un peu massives, solidement encerclées, la réalité apparente à nos
yeux de prime-saut y est rendue syuthétiquement. Le trait
enfermant est particulièrement expressif — c'est ce qui attire M. Ibels dans la vision des êtres qui l'entourent. Il voit dans une délimitation nette, non seulement les personnages séparés, mais des groupes formant comme une silhouette collective ayant son individualité propre. Ce sont des forains, des lutteurs, des acrobates — la parade sous toutes ses formes. Puis le chanteur et la chanteuse de café-concert, le public particulier des bonibouis. Et l'élément populaire : l’ouvrier, la banlieue pauvre, la grosse misère et le gros vice. Enfin une vision très personnelle, décorativement amusante du vulgaire tourlourou, aux épaisses couleurs crues, se dandinant en des lignes lourdes et naïves.
Si l’on compte encore des affiches, des progrannnes, des dessins pour divers journaux illustrés, on arrive à un total de travail important. Cependant il importe que l'artiste surveille l’aisance féconde de sa production. Il lui faut entrer profondément dans les êtres qu'il observe, s’efforcer à réaliser de manière plus complète l'expression des traits caractéristiques qu'il note si spontanément. M. Ibels apparaît de tempérament franc, son œuvre possède de l’entrain, de la verve et de la vigueur.