MAURICE DENIS
« L'art est la sanctification de la nature, de cette nature de tout le monde qui se contente de vivre ! Le grand art,
qu’on appelle décoratif, des Indous, des Assyriens, des
Egyptiens, des Grecs, l'Art du Moyen Age et de la Renaissance, et les œuvres décidément supérieures de l’Art moderne, qu'est-ce? sinon le travestissement des sensations vulgaires — des objets naturels — en icones sacrées, hermétiques, imposantes (1). »
Tout l’art de M. Denis est contenu dans cette définition. Extraire de la nature ce qu'elle à de supérieur au triple point de vue : physique, intellectuel et moral, ce qui est snystique enfin, dans une acception large du mot. Par là M. Denis touche aux Primitifs. Cependant il a placé la source de sensations de ses œuvres dans sa vie moderne. Chez lui existe un sens particulier de la pureté et de la
(1) Notes d'Art. Définition du Néo-Traditionnisme, par Pierre Louis (Pseudonyme de M. Maurice Denis). Art et Critique, 2° année, n° 66.
pièté — ce qui au fond, est presque tout un. Dans des paysages réels, observés autour de lui, mais que les états d’ime transmuent pour en faire un décor approprié, les formes humaines passent en oraison, portant comme un reflet de la divinité. Ce sont des attitudes de recueillement, une expression de la fleur virginale dans son parfum chaste, son éclat velouté. Combien tranquilles sont ces champs et ces êtres, ces ciels et ces Âmes, où dans les couchants roses s’exhale l’encens de la prière.
C'est d’une harmonie douce et exquise, unissant à la sensation de corps réels et d'ambiance vraie, l’affinement de la foi ardente qui transsudant de notre pauvre humanité ]1 fait resplendir. L'œuvre apparait d’un peintre en même temps que d'un intellectuel empli de sentiment.
Nous mentionnerons encore très particulièrement de
. M. Denis, ses illustrations. Celle d'abord pour Sagesse de
Verlaine si connue et admirée. Puis une autre plus récente pour l’{mitation. C'est la seule de ce siècle-ci, à notre connaissance, où se sente un effort d'appropriation au texte, un souffle de la même sphère.
M. Maurice Denis semble vouloir se filier aux grands peintres religieux d'autrefois. Que la grâce de ses premières œuvres parvienne à maturité, nous aurons un haut artiste.
56e AE à
EMILE RERNARD
M. Emile Bernard apparaît complexe. En lui se rencontrent l'artiste et l’intellectuel, celui-ci de volonté forte. Très jeune il connut Gauguin, se préoccupa de Cézanne, fut l'ami de Van Gogh. Il a vécu longtemps en Bretagne, en Italie, à Constantinople, au Caire où il est fixé pour Île moment. a |
L'artiste possède une vision colorée des choses, un sens décoratit des aspects de pure réalité sensationnelle. Dans cet ordre nous indiquerons des natures mortes, divers paysages et portraits, enfin une abondante série envoyée récemment d'Orient. Des couleurs nettes s’harmonisent dans la clarté. Puis en d'autres œuvres l’intellectuel paraît, domine en maitre. Tout un monde d’impressions surgit non de la vie usuelle mais de l’Art des musées. L'artiste devient le disciple des maîtres anciens, dans une abdication de * sa modernité. Alors la cérébralité prime la sensation directe, lui imposant une simplicité cherchée, une naïveté primitive, presque d'enfant, rigoureusement voulue. Il s'ensuit un
caractère tout particulier rappelant, d'aspect seulement, le mysticisme des premiers âges.
Et ces deux courants chez M. Bernard semblent exister simultanèment, sans se confondre, au moins complètement. Ce ne sont point des séries homogènes correspondant à des périodes déterminées de vie. Mais l'artiste a l’extraordinaire don, la faculté souple de produire côte à côte des œuvres d’un ordre tout différent...
M. Bernard a écrit, dans le Mercure de France principalement, et dans d’autres publications, des articles d'art d'une portée sérieuse et de principes rigides. Si ses ta-
bleaux l'affirment comme peintre, son style, d’un classique
sobre et net, le dénote écrivain, plus encore peut-être.