‹ Le mouvement idéaliste en peintureChapitre 25 sur 33 · ARTISTES QUI SE RATTACHENT INDIRECTEMENT AU MOUVEMENT IDÉALISTE · texte numérisé non relu

ARTISTES QUI SE RATTACHENT INDIRECTEMENT AU MOUVEMENT IDÉALISTE

Quatre artistes contemporains se rattachent en certains côtés au Mouvement Idéaliste. Ce sont : Forain, Willette, Chéret et Grasset.

Forain, après des essais divers, est parvenu à ce dessin qui lui est spécial — de synthèse voulue, un peu rigide, faisant valoir les caractéristiques des physionomies et des gestes, sur qui porte tout l'accent du drame ou du comique, parfois l'un et l'autre ensemble. Cela avec une grande sûreté de choix et d'exécution, au mépris des détails valgaires, inutiles et alourdissants..…

Villette a montré l’insvuci complet du réalisme, par son imagination libre, sa fantaisie échappée en allégories, tou-

jours emplies pourtant d’une vie ardente. Chez lui, l’elégance et le rire moqueur du xvine siècle se sont joints à un charme ingénu, une grâce pétulante prête à l'indignation du cœur — formant un tempérament bien français.

Chéret a rénové l’affiche (1). De larges taches de couleurs intenses, juxtaposées harmonieusement, emplissent d’une clarté lumineuse les contours silhoucttés en traits simples, souvent à angles nets. L'ensemble, d’effet général sans transitions ni accessoires retenant l'œil, se présente décorativement avec comme but et résultat de frapper fort et loin... |

Grasset a fait davantage encore l'emploi des teintes plates, mais en des gammes plus atténuées. Il ajoute une note personnelle par la recherche, très indépendante toutetois, de l’archaïsme, ainsi que par sa préoccupation constante de l’ornementation. Tout le typique de l'artiste, épandu en son œuvre abondant et varié, se trouve résumé dans l'Histoire des quatre fils Aymon, une des plus belles illustrations de notre temps...

Enfin, à la suite du Mouvement Idéaliste apparaissent à des titres et à des degrés de talents divers : MM. Cottet, de Groux, Séon, Point, Trachsel, comte Antoine de La Rochefoucauld, Mm° Jeanne facquemin, MM. Schwabe, Hermann

(1) Exposition Jules Chéret, Galeries du Théâtre d'Application, décembre 1889, janvier 1890. M. Roger Marx a écrit pour le catalogue une prétace qui étudie à fond l'œuvre et les qualités de l'artiste, en méme temps que son rôle dans l'art contemporain.

Paul, Andhré des Gâchons, Seguin, de Feurre, d’Espagnat, Wagner, Rasetti, Gausson, Lemmen, Lacombe, Maurin, Osbert, Rippl-Ronaï, Mouclier, Albert André, Emile Giran, Giran-Max, Maillol, d’autres encore !.

AFFINITÉS DU MOUVEMENT DANS L'HISTOIRE DE L'ART — SES ÉVENTUALITÉS ACTUELLES — CONDITIONS D'ORDRE GÉNÉRAL ESSENTIELLES A SON PROGRÈS.

Jamais un courant d'art ne jaillit brusquement, spontanément, sans une source originelle. Il en est ainsi de l’Idéalisrne comme de tout autre mouvement. En dehors des causes déterminantes existant dans notre réalité ambiante, nos nécessités immédiates, il a aussi des précédents qui l'ont appelé et engendré de loin. Il se relie au passé par des affinités et des similitudes, des affections et des contacts, — tout en cherchant à apporter sa note propre et son appoint personnel.

Avant lui l’Impressionnisme avait soutenu une révolte légitime, atteignant un succès bien payé par des années de travail, nombre de belles œuvres, et une dure lutte supportée. Les Monet, les Degas, les Renoir, les Pissarro et leur groupe revendiquaient la libération de la personnalité artistique opprimée par des réglementations étroites et un enseignement borné. Ils exaltaient la nature vraie et rayon-

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nante, au mépris des conventions d’une routine despo-

tique. En somme, un épisode de la grande rivalité sans cesse renaissante à tous les temps, des véritables talents rares contre une tourbe de médiocrités myopes, égoïstes et envahissantes. À côté du groupe, nous avons signalé encore ces quatre artistes: Puvis de Chavannes,

Moreau, Redon et Gauguin.

Mais plus loin encore, remontons l'échelle des époques. Car certains représentants de l'actuelle génération taxés d’aveugles novateurs se montrent particulièrement soucieux des vrais et anciens maîtres, ceux immortels à jamais invoqués (1). En première ligne les Primitifs — où l’exact rendu d'une réalité minutieuse s'accompagne d’un sentiment si pénétrant, d’un idéal si haut et si pur. Extraordinaire et sublime mélange, en la foi et la simplicité, de la grandeur et du détail. Jusqu'à nos jours on n’a fait ni mieux, ni plus élevé. Puis le Vinci, Rubens, Rembrandt, d’autres encore. Notre xvmi® siècle, d’un idéal moins grandiose, mais d’une si belle clarté de peinture. Plus près de nous Ingres, Delacroix, Corot, Manet.

Les Idéalistes s'intéressent encore aux vestiges antiques et si curieux des Assyriens, des Indous, des Egyptiens.

Enfin l’art du Japon les a attirés. Si. en ce dernier, l’Impres-

sionnisme a pu inspirer son éclairage de palette par la vue

(1) A ce sujet peut servir de document l'article de M. Maurice Denis, sous le nom de Pierre Louis, et que nous avons déjà signalé. Notes d'Art — Définition du Néo-Traditionnisme.

È — 67 — de tons francs et lumineux — l'Idéalisme cherche à pousser plus loin, tenant compte du côté éminemment décoratif qui, chez les Japonais, donne à chaque ligne, indépendamment de son concours au sujet, presque une valeur d’arabesque pure. | Peut-être Île Préraphaélisme Anglais a-t-il été aussi de quelque enseignement, sinon comme influence picturale directe, du moins comme tendances à la hauteur intellectuelle et morale, formation du caractère de l'artiste (1). À quel point en est le Mouvement Idéaliste ? A peine à ses débuts. — Nier son existence (2) serait aussi aveugle que puéril d’exagérer sa réalisation actuelle. Ses plus vieux représentants sont encore pour la -plupart extrêmement jeunes. Cependant certains, ainsi que nous l'avons signalé au cours de cette étude, ont déjà fait preuve de personnalités commençantes et de qualités de peintre. On doit leur

(1) L’Esthétique Anglaise. Etude sur M. John Ruskin, par M. J. Milsand, — Paris, Germer-Baillière, 1864, donne sur le Préraphaélisme Anglais des vues générales et une intéressante critique.

(2) D'autant plus que l’'Idéalisme en peinture est connexe et intimeinent lié dans le fond à un double mouvement musical et littéraire, Qu'il nous suflise de rappeler à ce sujet Ia retentissante intluence qu'’exerce la réforme de haute portée établie par Wagner pour le drame lyrique. Dans un autre ordre d'art, avec une action moindre, mais cependant typique, l'évolution de J.-K. Huysmans, parti d'œuvres strictement réalistes pour aboutir à Lä-Bas et En Route.

Toutes ces manifestations procèdent d’un même grand courant d'idées qui traverse notre époque, et ne sont que les reflets partiels d'une lumière générale tendant à éclairer la génération qui grandit.

accorder crédit — ils le méritent par leurs tendances d'art comme par leurs premières œuvres parues.

D'ailleurs ils disent ces jeunes — qu’ils ont besoin de former leur instruction, que techniquement et intellectuellement on ne leura rien appris qui valôût. Au contraire — ils affirment qu’ils ont À désapprendre une routine pernicieuse toute de conventions et de procédés, que l’enscignement prétendu classique ne l'est absolument pas dans le vrai et haut sens du mot (r). Ils disent que dans l’école le niveau d'esprit et le milieu moral sont déplorables (2). Que beaucoup de peintres contemporains sont d’une ignorance crasse et s'en vantent, que Îles demi-savants sont pires, préten-

dant savoir tout et imposer leur manière de voir. Ils disent

qu'on ne possède plus le souci de l’art en soi, c’est-à-dire

\ ayant comme but d'exprimer plastiquement et bellement le

monde intérieur des pensées, des sentiments et des sensations. Mais qu'on en a fait un marchepied d’arrivage, un métier qu’on prend sans vocation, à l'instar des boutiquiers, pouvant offrir autant de profits parfois, et dans tous les cas moins de risques. Toutes façons d’agir extrinsèques à l’art, nocives à son progrès, et irrémissiblement dégradantes. Ils disent cela — et peut-être ils n'ont pas tort!

Que si le Mouvement Idéaliste existe, ainsi que nous l’1-

(1) Notes d'Art. Définition du N'éo-Traditionnisme, par Pierre Louis (M. Maurice Denis, article déjà cité.

(2) A ce sujet lire les articles de M. Emile Bernard sur les Afeliers, parus dans le Afercure de France.

vons constaté (1), des conditions d'ordre général s'imposent à sa vitalité et à son développement. Deux écueils principalement, opposés l'un à l’autre, mais dont le résultat est pareillement néfaste, nous paraissent à éviter.

Le premier, c'est l’incurie trop grande du métier, le sansgène vis-à-vis des technies nécessaires. Certaines lois primordiales de dessin et de couleur, essentielles à l’art plastique, ne peuvent être abolies, sous le prétexte de rendre uniquement l'idée, de n'entraver en rien l'inspiration. Avec ce système on arriverait à des manifestations annihilantes, enfantines d'aspect, de naïveté fausse et de maladresse voulue servant à dissimuler une ignorance et des défauts. Au contraire l’acquit — lorsqu'on ne s’en sert pas dans le seul but de l’étaler — Join d’inertifier l'esprit et la main, leur rend plus facile la directe expression de l’émotion ressentie, en aplanissant les difficultés matérielles de procéder.

L'autre écueil, en sens contraire, c’est l’abus de la science: soit sous forme de théories dirigeantes, — soit par l’exclusive imitation d'œuvres anciennes tournant au modèle, au lieu de servir d'enseignement. L'art, quoi qu’on puisse dire, n’est pas une mathématique. La méthode scientifique peut et doit fournir les matériaux usuels spéciaux au métier,

(1) Nous invoquerons à l'appui de notre appréciation le témoignage de M. Roger Marx. Le compétent critique se montra singulièrement clairvoyant du nouveau mouvement, en ses Salons de 1887 et 1888, dans l’Zndépendant littéraire.

Enfin son dernier Salon publié en 1895 dans la Gazette des Beaux- Arts contient un plus étendu et très substantiel manifeste.

donner des assises durables à la peinture par la confection des couleurs, leur emploi raisqnné, la connaissance de leurs variations chimiques sous l’action du temps et vis-à-vis l’une de l’autre, la préparation de la toile, en un mot tous les dessous du tableau. Elle possède encore une valeur indicative, quand l'artiste, n’ayant pu obtenir l'effet poursuivi, pense trouver le pourquoi de son erreur dans le manque à une loi physique de tonalité ou de direction de lignes. Mais croire à la recette mécanique de l’œuvre d’art, c’est la nier dans son essence dont le fondement repose sur l'émotion sensitive et la personnelle compréhension, que toutes les sciences du monde pourront aider à exprimer parfois, mais ne produiront jamais.

L'étude encore est à redouter — non trop approfondie, elle ne saurait l'être — du moms uniquement confinée en des archéologies mortes, sans vivre la vie où l’on est contemporain, Le vain ressuscitement, l'illusoire galvanisme de formules grandes à leur époque mais ayant fait définitivement leur temps! La connaissance des maïtresne doit point nous amener à l'usage servile des procédés qu’ils ont su rendre personnels. Mais à leur instar, comprenons qu'il faut envisager librement le spectacle du monde, en ètre impressionné spontanément, pour le rendre ensuite, non à travers d’auires visions, mais aussi sincèrement et intensément qu'il nous est possible!

Enfin doit être signalée une propension exagérée à former des groupes, à leur donner des dénominations d'une valeur

définissante incomplète ct incxacte, certaines mème fantaisistes, en dehors des artistes et malgré eux. Il importe de ne point chercher à fabriquer facticement des écoles, ou des catégories. Autant il est utile pour des artistes possédant des tendances communes de se réunir afin d’énoncer leurs vues, se communiquer Jeurs travaux, s’entr'aider aux heures de découragement, autant il est funeste de s’ériger en cénacles inviolables d’après des théories et avec dés programmes «a priort…. |

Nous résumerons notre étude. Le trait caractéristique du Mouvement Idéaliste — son nom l'indique — est la prédominance de l’idée que se forme l'esprit sur la reproduction telle quelle du monde ambiant. Au fond, un retour à la tradition, chaque grand artiste ayant donné, par son tempérament, un aspect différent à la nature tout en maintenant son essence. Ajoutons encore la haine du dogmatisme borné et de ses réglementations stériles — Pétude compréhensive des maîtres, sans l’imitation inin-

telligente de leurs procédés apparents — la volonté de former le caractère de l'artiste en agrandissant son domaine intellectuel et en élevant son sens moral — Ja fuite du

trompe-l’æœil, ou peinture copistement servile, avec l’aide de formules apprises — le souci, indépendamment du sujet littéraire, du tableau en lui-même avec ses lois harmoniques de lignes et de couleurs — enfin le rappel à la valeur décorative.

Nous avons montré le Mouvement Idéaliste comme

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