Cf. I). :i
exécution sentent la hâte. Tel, par exemple, un de ses derniers, Femmes nouvelles, où il multiplie les épisodes aux dépens du sujet, où il aborde successivement une foule de questions diverses sans en traiter une seule avec assez de suite, semant ainsi son livre de faits-divers qui distraient à chaque instant notre esprit et jamais ne le fixent. On retrouve partout chez M. Margueritte quelque chose de celte discontinuité quant au plan général, et, quant au détail de chaque scène, quelque chose de ce miroitement. Mais, dans ses meilleurs ouvrages, la précision vive et rapide s'unit à plus de solidité, à plus de cohérence. Il y en a quatre ou cinq que nous distinguerons des autres, et qui suffisent pour lui assurer une place éminente parmi nos romanciers contemporains. D'abord Jours d'épreuve, où, disciple des naturalistes en décrivant les tracas de la vie bourgeoise, il se sépare d'eux en montrant aussi ce qu'elle a de sain et de vaillant, en mettant dans ses peintures, non le mépris de Gustave Flaubert, non la morosité de M. Zola, mais un accent de sympathie cordiale. Puis la Force des choses, un des plus beaux romans parus ces vingt dernières années, pour sa fermeté concise, pour son pathétique non moins simple que poignant. Après la Force des choses, Ma grande, œuvre délicate et robuste, d'une tendresse grave, d'une pénétrante sincérité. Enfin la Tourmente, dans la conduite de laquelle il y a des incertitudes, mais qui est peut-ôtrc, entre les livres de l'auteur, celui où son observation, toujours si franche et si juste, a le mieux réussi à démêler la complexité du cœur humain.
Voilà cinq ou six ans, M. Paul Margueritle s'associa son frère Victor. Tous deux, depuis lors, n'ont signé aucun roman l'un sans l'autre. Le seul de leurs livres qui mérite d'être ici mentionné, c'est le Désastre^ premier volume d'une série où les deux frères doivent raconter la guerre de 1870 et la Commune. MM. Margueritte y traitent à peu près le même sujet que M. Zola dans la Débâcle, Il n'est d'ailleurs aucune autre ressemblance entre la Z>e6acfe, véritable épopée, de conception symbolique, et le Désastre^ qui est plutôt un livre d'histoire. On pourrait même regretter que les auteurs aient introduit dans leur œuvre, non pas sans doute des personnages imaginaires, ni cette part d'invention grâce à laquelle s'éclaire et pour ainsi dire s'illustre la vérité historique, mais une sorte d'idylle amoureuse, qui, s'ils y mettent beaucoup de délicatesse et de discrétion, n'en paraît pas moins déplacée en un pareil livre. Sur les cinq cents pages du volume, trois cents environ retracent des marches ou des batailles. Le procédé de MM. Margueritte est tout analytique. Ils reproduisent la réalité telle quelle, de point en point, avec ce qu'elle a d'épars et de morcelé. Chaque petit fait se détache, brille un instant, puis disparaît, suivi d'un autre non moins fugitif; et la multitude des détails juxtaposés ne fait pas un tableau. Ces récits nous fatiguent à la longue par leur papillotage. Mais nous y louerons du moins la vive rectitude de chaque trait. Aussi bien le Désastre^ surtout dans la seconde moitié, renferme de très belles scènes, sobres et fortes. Et les auteurs s'y inspirent d'un patriotisme viril, qui ne cache ni les
erreurs ni les défaillances, mais qui pourtant raffermit le cœur *.
M. J.-H. Rosny' est peut-être le plus original de tous nos romanciers contemporains. Mais son originalité se manifeste souvent par des bizarreries. Gela provient sans doute d'une éducation qui, sans parler même des « Grecs » et des « Latins », ne doit rien à notre fonds classique. Il se forma tout seul, déjà sur le tard, et par une culture hâtive, indigeste, beaucoup plus scientifique d'ailleurs que littéraire. Lui-même, dénonçant dans ses préfaces, voire dans quelquesuns de ses romans, cette éducation formelle, qui, pour affiner les esprits, leur refuse toute nourriture un peu solide, regrette qu'il y ait de notre temps une sorte de divorce entre Tartetla science. Le savoir de M. Rosny est à peu près encyclopédique. Par malheur, ses Hvres s'en ressentent trop. Non seulement il nous y donne de véritables conférences qui ne tiennent pas toujours au sujet, mais encore ses descriptions sont presque toujours hérissées de mots techniques, rébar-
\. Les Tronçons du glaive, qui font suite au Désastre, ont été publiés dernièrement. Nous y trouvons les mêmes qualités et les mêmes défauts. L'œuvre manque surtout de cohésion. Au lieu de raconter la Guerre entière, MM. Margueritte eussent mieux fait sans doute d'en choisir un seul épisode. Leur souci d'historiens, qui ne veulent- ni rien passer ni altérer en rien les proportions, a nui aux romanciers. 11 y a dans les Tronçons du glaive beaucoup de morceaux qui méritent les plus grands éloges par leur précision significative et leur vigoureuse netteté. Mais le livre est trop long; il est touiïu et fragmentaire.
2. Ou plutôt les deux frères Rosny. — Sur leurs débuts, cf. u. 30.
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batifs, incongrus. Et sa psychologie, bien souvent, dénote un pédantisme candide : pour expliquer que le printemps fasse rêver d'amour une de ses héroïnes, il nous parlera de la palingénésie universelle et du renouvellement des globules. Quelque haute admiration que mérite son talent, nous devions marquer d'abord ce défaut de tact, de goût et de mesure.
Mais marquons aussi que le poète, chez M. Rosny, prédomine sur le savant. Si l'art de l'avenir lui paraît u tendre à une absorption de philosophie et de scipnce », il veut que la science et la philosophie soient pour l'artiste des « éléments du Beau ». M. Rosny, môme dans ses premiers ouvrages, n'eut jamais rien de commun avec le héros du Termite^ qui, sous prétexte de littérature scientifique, s'acharne en maniaque à enregistrer, comme documentaires, les plus insignifiants traits de réalité. 11 voit dans la science « un appareil amplificateur de nos facultés esthétiques ». Il la met au service de l'art ; et, foncièrement idéaliste, il croit que Tart a pour objet, non pas de transcrire les choses réelles avec une froide et sèche oxaclitude, mais d'exprimer l'Ame de l'écrivain, sa sensibilité particulière, qui modifie chaque détail, et surtout sa conception du monde, qui subordonne les détails à une vue d'ensemble. L'idéalisme, chez M. Rosny, prend de lui-même un tour symbolique. Ni les individus ni les cas spéciaux ne l'attirent. Pour mieux généraliser, il lui arrive de simplifier et d'abstraire le plus possible, de bannir tout ce qui,