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déterminant les lieux, les circonstances, les faits, les personnages eux-mêmes, restreindrait la signification et la portée de son œuvre. Nos romanciers psychologues étudient presque toujours des êtres d'exception, qui les intéressent par leur individualité propre. Quant à lui, beaucoup moins psychologue que moraliste, sa morale est « une morale d'Espèce », une morale humaine.
Ce qu'il y a peut-être de plus caractéristique chez M. Rosny, c'est son « humanité ». On pourrait sans doute expliquer par des raisons d'ordre purement littéraire que l'auteur de iXell Horn ait aussitôt rompu avec l'école naturaliste; mais le naturalisme lui répugnait aussi comme ne peignant de l'homme que ses bassesses et ses hontes. M. Rosny célèbre au contraire sa grandeur. Il a, pour exalter notre race, lenthousiasme d'un apôtre. Il la glorifie dans tout ce qui en manifeste la vertu. Ses principaux romans lui ont été inspirés par ce sentiment d'humanité vaillante et généreuse. Deux surtout, Daniel Valgraive et Vamxreh^ méritent une mention particulière. Le talent de M. Rosny s'y montre, dans le premier, avec ce qu'il peut avoir de ferme sobriété et d'altière concision, dans le second, avec tout son déploiement lyrique ou épique. Et l'un comme l'autre magnifient l'homme. Vamirch, c'est l'ancêtre, l'initiateur lointain du progrès, de l'industrie, de l'art, le sauvage valeureux, sagace, fier, tendre, dont le cœur et l'esprit contiennent en germe la civilisation future. Daniel Valgraive, c'est le héros moderne, dans la conscience duquel se livre un combat contre les sug-
gestions de l'égoïsme et qui finit par sacrifier son « moi ». Disons mieux; il ne le sacrifie pas, il Tépure, il l'ennoblit, il n'en immole que régoïsme vil et sordide. M. Rosny ne donna jamais, comme tant d'autres, dans cet évangélisme russe qui, cédant au mal, répudiant la science, niant le droit, anathématisant le progrès, institue une morale, non pas seulement d'abnégation, mais de passivité servile. La morale qu'il préconise grandit l'homme, le rend plus actif, plus énergique; loin de croire que le Bien exige aucun renoncement, aucun abaissement, il le considère comme un moyen de développer son être, d'exercer toutes ses facultés, toutes ses forces, de remplir sa propre destinée en travaillant au bonheur des autres. Les défauts de M. Rosny peuvent rebuter maints délicats. Sa composition est d'ordinaire éparse et diffuse; son style a souvent quelque chose de tourmenté, d'Apre, d'ardu. Nul autre écrivain de notre époque ne semble aussi capable que lui d'une œuvre tout à fait belle. Il y faudrait seulement plus de méditation, plus de travail, plus de temps. Il faudrait que M. Rosny ne publiAt pas chaque année deux ou trois volumes. Ses meilleurs livres, ou, si Ton préfère, les meilleures portions de ses livres, se font pardonner leurs incohérences et leurs écarts par des mérites vraiment supéric^urs. Le style même, si souvent rocailleux, pédantesque, gauche ou même incorrect, y brille de nouveautés vives et fortes. M. Rosny a de la noblesse et de la ferveur, une imagination riche, ample, puissante; il allie l'éclat à la précision, la simplicité à la magnificence, et, parfois, la grâce à la
vigueur. Admirable surtout dans les grands sujets où il peut se donner libre carrière, soit, par exemple, lorsqu'il ramène à un cas de conscience tout le problème moral, soit lorsqu'il personnifie en un héros symbolique les premiers efforts de l'humanité vers le beau, le vrai, le juste.
Nous nous serions abstenu peut-être de nommer ici M. Paul Adam, s'il n'avait publié dernièrement la Force, Non qu'il ne se fût déjà signalé par de nombreux ouvrages. Vingt ou vingt-cinq dans l'espace d'une quinzaine d'années. On ne vit jamais romancier plus fécond. M. Paul Adam a divisé ses romans antérieurs à la Force en deux groupes. L'un, intitulé l Époque, comprend ceux qui peignent la vie contemporaine; l'autre, intitulé les Volontés merveilleuses , ceux qui retracent des figures idéales. Il se montre dans le premier un observateur réaliste, et, dans le second, un philosophe, un poète. Poète, philosophe, observateur, M. Adam est en effet tout cela; et il est encore un très savant occultiste, bien plus, une sorte de mage.
Malheureusement, la précaution qu'il prit de se dédoubler ne l'empêche pas de faire des ouvrages presque toujours diffus et obscurs. Leur plus grand défaut, dans l'un et dans l'autre groupe, c'est la surabondance des documents ou des idées. Et, par suite, la composition en est informe, le style bigarré, entortillé, discordant. M. Paul Adam y témoigne, au surplus, de remarquables dons. Dans son fatras indigeste,
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se révèle parfois un écrivain de haute valeur. Aussi regrettail-on, quand n'avait pas encore paru la Force^ que ce génie effervescent et fumeux semblât incapable de se clarifier.
Son dernier livre mérite encore plus d'une critique. Trop souvent âpre et criard de style, la fable y est compliquée d'épisodes oiseux, d'intentions peu nettes. Nous devinons certaines velléités symboliques qui ne se dégagent pas assez clairement. Nous ne saurions môme dire si M. Paul Adam a prétendu glorifier la « Force » ou en montrer au contraire les déchaînements stériles. Mais le roman est hors de pair comme reconstitution d'une époque à la peinture de laquelle s'approprient tout particulièrement les qualités de l'écrivain, et même quelques-uns de ses défauts. Sans parler de l'exactitude matérielle dans les costumes et les décors, dans les plus petits détails des mœurs, de la vie /îivile ou militaire, la Force dénote chez son auteur une rare faculté d'évocation. Maints tableaux, surtout ceux des guerres, y ont beaucoup d'éclat et de mouvement. M. Adam possède au plus haut degré le talent de mouvoir les foules, d'en exprimer l'âme passionnée et tumultueuse. Ses personnages isolés, môme ceux qui ne jouent qu'un rôle secondaire, sont caractéristiques et vivants; et, quant à son héros, il allie en soi la vérité d'une figure individuelle et celle d'un type. Ce livre ne fait partie ni de \ Fpoque ni des Volontés meroeilleiises; il inaugure une série nouvelle qui s'intitule la Vie et le Temps. Inaugure-t-il aussi une nouvelle période dans l'œuvre juscjue là si confuse de son auteur? Pour être classé
lu premier rang de nos romanciers contemporains, VI. Paul Adam ne doit que se régler et se contenir.
M. Marcel Prévost, très capable de force, et, au besoin, de brutalité, se recommande surtout par sa douceur caressante. Même s'il anathématise Tamour, comme dans la Confession d'un amant ^ il le peint avec une sympathie visible. Et par là s'explique le succès que fît à ses livres un certain public féminin. Ce public, les naturalistes se Tétaient aliéné depuis longtemps, par leur obscénité d'abord, et puis, disons-le, par leur chasteté. M. Prévost devint tout de suite son romancier de prédilection. Non pas que le jeune auteur îût de la femme une haute estime. Elle lui apparaissait, à vrai dire, comme une créature impulsive, 5ans discipline et sans moralité, ne remplissant même ^a seule fin, perpétuer l'espèce, qu'à travers des caprices et des aberrations dont une raison toute •udimentaire ne saurait la garantir. Mais il savait lussi la séduction de « l'être aux caresses dissolrantcs », de « Téternelle corruptrice ». Il répétait ivec l'Écriture : « Les bras de la femme ressemblent iux filets des chasseurs » ; et, en montrant combien la femme est redoutable, il lui rendait encore un iiommage. Et puis, sa misogynie trahissait une intime complaisance pour les faiblesses de la chair. Nul autre n'excellait comme lui à décrire les langueurs ou les vertiges de l'amour. Bien mieux que M. Bourget, trop sérieux, trop appliqué, trop candide, il fut le romancier des « mondaines ». On l'aimait pour sa
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finesse de lact, pour son aménité, pour sa grâce voliiplueuse. Beaucoup de petites âmes inquiètes prirent comme confesseur ce casuiste de sévère doctrine mais de pratique indulgente, qui comprenait si bien leurs troubles secrets.
Parmi les nombreux romans de M. Marcel Prévost, trois surtout, avant les Vierges fortes, méritent qu'on les signale. Mademoiselle Jaufre est, dans la première partie, une exquise idylle, et, dans la seconde, une étude de caractère très vigoureuse. La Confession d'un amant fit beaucoup de bruit, parce que Fauteur s'y posait en moraliste austère; quelques éloges que puissent valoir à ce livre soit le charme du style, soit Télégance du sentiment, c'est un livre qui n'a ni solidité ni sincérité, que gâtent des délicatesses factices et malsaines. Dans les Demi-Vie7*ges enfin, M. Marcel Prévost retrace un type nouveau de jeune fille que les mœurs modernes tendent à développer en certain milieu. Et il n'a rien fait sans doute de plus curieusement observé, de plus vif, de plus brillant. S'il oppose à la « demi-vierge » la « petite oie blanche » et veut qu'on claquemure les filles dans un couvent, celle conclusion s'accorde fort bien avec ses idées sur la femme.
Les Vierges fortes^ publiées l'an dernier, marquent une évolution très caractéristique chez l'auteur des Demi- Vierges, au point de vue moral non moins qu'au point de vue littéraire. Ce n'est pas sans doute que M. Marcel Prévost soit devenu féministe. Le livre semble môme avoir comme objet de montrer que la femme ne saurait se passer de l'homme. Cependant on
y sent d'un bout à l'autre la sympathie de l'auteur pour ses héroïnes. Laissons-en de côté la partie romanesque et anecdotique, et n'en retenons que ce qu'il renferme de général sur le féminisme : le principe qui s'en dégage, c'est que la femme, personne morale, volonté consciente et libre, doit, par conséquent, être élevée en vue d'elle-même et de l'humanité, non en vue de l'homme, en vue d'un homme. Et, d'autre part, il y a dans ce roman toutes les qualités que nous connaissions à M. Prévost, mais il y en a d'autres, des qualités supérieures que nous ne trouvions pas dans ses romans précédents. Les Vierges fortes sont quelque chose de vraiment beau, soit pour l'ampleur et la souplesse de la composition, soit pour le naturel des personnages, soit pour le courant facile et continu du récit, et, en même temps, pour la diversité des scènes à travers lesquelles il se développe, ici familier, là grave, tendre, pathétique, toujours admirable de ressemblance avec la vie; soit enfin — malgré le renom d'équivoque moraliste que certains autres livres ont pu faire à M. Marcel Prévost — pour ce que l'œuvre tout entière a d'élevé, de noble, et, jusque dans la passion, de chaste et de pur.
M. Paul Hervieu, que nous retrouverons plus loin comme auteur dramatique *, se fit d'abord connaître comme romancier. Ses premiers essais furent quelques nouvelles dont les héros sont en général de pauvres