I. Cf. chap. II, p
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gens, pAtrcs, guides ou chasseurs de chamois; il retraçait la vie et les mœurs de ces humbles avec une discrète émotion. Puis, des histoires de fous l'exercèrent à l'analyse. Puis, changeant encore de milieu, il devint le peintre de ce qu'on appelle le monde, et publia coup sur coup ses trois romans les plus connus. FiiiH, qui nous montre les mondaines dans le vide de leur existence arlificielle, dans l'inanité de leurs occupations et de leurs plaisirs, dénoie un observateur minutieux, un écrivain subtil, un moraliste perçant et froid. L'Armature, œuvre forte, mais visiblement concertée, procède d'une logique trop stricte. Quant à Peints par eux-mêmes, c'est sans conteste le meilleur roman de M. Paul Hervieu. 11 y a dans Peints par eux-mêmes plus de substance que dans Flirl^ plus de souplesse et de facilité que dans V Armature. Ce n'est pas seulement le chef-d'œuvre de l'auteur, c'est bien aussi quelque chose comme un chef d'œuvre.
M. Paul Hervieu ne ressemble ni à M. Prévost ni à M. Bourget. Il n'a pas la grûce de l'un, il n'a pas non plus la gravité de l'autre. Son trait caractéristique est rironio. 11 avait débuté par un petit volume, Diogcne le Chien, où l'histoire du cynique, racontée tout uniment, sans la moindre remarque, témoignait d'une misanthropie acérée et nonchalante. Nous retrouvons l'ironie de M. Hervieu dans ses trois principaux romans; légère dans Flirt, âpre dans VAi^mature, elle est, dans Peints par eux-mêmes, admirablement à point. S'elVaçant derrière ses acteurs, il a choisi pour Peints j)ar eux-mêmes la forme la mieux appropriée à
celte objectivité dans laquelle triomphe l'ironiste. C'est une série de lettres. Les personnages du roman nous laissent voir leurs vices, qui leur échappent, avec une naïveté parfaite, sans qu'aucun trait décèle l'auteur. Certains, les snobs par exemple, sont des plus amusants. Mais M. Hervieu ne se borne pas ici à nous montrer, comme dans Ftirt^ l'insipide vanité de la « haute vie ». Il nous montre encore ce que ses délicatesses apparentes cachent parfois d'ignominies et d'abominations. Mme de Trémeur se fait avorter, M. Le Hinglé triche. Au dénouement, double suicide : M. le Hinglé se brûle la cervelle, Mme de Trémeur s'empoisonne. Quelle autre ressource, en leur cas, pour des personnes si distinguées?
Dans ses romans mondains, M. Paul Hervieu affecte certains tours pénibles, durs, ou même peu corrects. On regrette aussi d'y trouver des entortillages et des mièvreries que n'excuse pas toujours la nécessité de rendre telles nuances plus ou moins singulières. On le regrette d'autant plus que cette manière sent l'application. Les nouvelles par où M. Hervieu débuta étaient d'un style très simple, et il écrit ses pièces de théâtre avec une nette rectitude.
Les premiers ouvrages de M. Maurice Barrés ont rapport à ce que lui-même nomme le culte du Moi. Dans Sous Vœil des barbares^ il prétend déterminer sa personnalité, fixer cette personnalité ténue et fluide, la préserver des barbares, qui, s'il n'y veillait jalousement, auraient bientôt fait de la dissoudre, h' Homme
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ii/rrc nous expose la liturgie du culte, les artifices ingénieux et compliqués parilesquels le « moi » s exalte sans perdre la conscience de lui-même, et allie au plaisir des sensations les plus vives celui de l'analyse la plus aiguë. Après avoir fortifié par de nombreux exercices son individualité propre, Tauteur de V Homme libre peut admettre en soi les éléments extérieurs, qu'il a, dès lors, la force de s'assimiler. Dans le Jardin de Bérénice^ il cherche à concilier avec les obligations de la vie active les nécessités de la vie intérieure, à tirer de Tune la matière de l'autre, et, revenu parmi ces l)arhares dont il avait répudié le commerce, à élargir et enrichir son être, qu'exténuerait un égotisme trop exclusif, en lui assujettissant le leur. Sous le virtuose perrait l'homme d'action : M. Maurice Barrés « se plongea dans le courant de son époque » et voulut devenir une sorte de tribun. Mais l'expérience fut de courte durée; il sentit bien vite que sa nature fine et sèche le rendait incapable de tenir ce rôle, et revint aux subtilités de l'idéologie. L'Ennemi des lois pose « le problème d'organiser une génération vraiment libre » : Tégotisme de l'auteur y a dans l'anarcliisme son aboutissement naturel. Enfin, le volume intitulé Du sfiinj^ de la volupté et de la mort est une glorification de « l'énergie ».
Après un assez long silence, M. Maurice Barres reparaît avec les Déracinés, mais très différent de soi-même. Lui qui avait jusque-là professé que le ])reniier devoir de l'individu est de développer sa personne, (jui niait toute subordination de l'unité à la collectivité, toute discipline, il dénonce maintenant
lindividualisme comme subversif. Avec VAppel au soldat, récemment publié, et VAppel au juge, qui doit suivre, les Déracinés forment une trilogie qui s'intitule le Roman de V énergie nationale, M. Barrés y célèbre encore l'énergie; seulement ce n'est plus celle de l'individu , c'est celle de la communauté. Une conversion si subite a de quoi nous surprendre. Elle s'explique pourtant, et, déjà, quelques passages de son précédent livre la laissaient prévoir, car ce livre trahit par endroits certaines préoccupations de solidarité ou même certains besoins de sympathie. Nous pouvons croire, d'abord, que lui-même commençait à trouver monotones ses variations sur le culte du « moi ». « Mon égotisme, disait-il voilà quelques années, est peu séduisant et ne se renouvelle guère. » Et puis, cet égotisme avait dû sans doute le surmener : ne nous étonnons pas si, fourbu par les pratiques d'un culte énervant, M. Maurice Barrés reconnut enfin que l'abus des sensations dévore la*' faculté de sentir. Peut-être aussi un court passage dans la politique suffît pour lui montrer le danger de théories qui méconnaissent les nécessités élémentaires de l'institution civile. En tout cas, les Déracinés marquent une rupture complète et définitive avec l'individualisme anarchique dont il avait jusqu'alors fait profession. On voudrait seulement qu'il n'y substituAt pas je ne sais quel individualisme national, un « nationalisme » étroit et jaloux qui mettrait la patrie hors de l'humanité.
M. Barrés est, quant au fond, peu original. Toute la substance de ses livres, Spinoza, Stendhal, Taine
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el Renan la lui ont fournie. Son originalité consiste dans la façon dont il s'approprie leurs idées; et il ne se les approprie d'ordinaire que par des contournements et des sophistications. La fantaisie même a chez lui quelque chose de laborieux. Nous nous demandons parfois si c'est de nous ou de soi qu'il se moque. Mais les obscurités dont il aime, surtout dans ses premiers ouvrages, à envelopper sa pensée, ne peuvent en dissimuler l'insignifiance. 11 a très peu produit, et tout ce qu'il produisit jusqu'aux Déracinés est mince, grêle, superficiel et artificiel. La manière y supplée à la matière ; une manière insidieuse, fallacieuse, pleine de détours et de simulations où lui-même s'égare.
Si M. Barrés a bien quelque talent d'analyste, sa psychologie s'enchevêtre le plus souvent de complications factices. Ce qui doit être surtout loué chez lui, c'est Técrivain. Peu capable de teneur, il affecta pendant longtemps je ne sais quels caprices d'humoriste, et sa dernière œuvre, qu'il voulait composer solidement, manque au plus haut point de suite cl de logique. Mais ce styliste, trop souvent précieux, alambiqué, entortillé, a écrit certains morceaux tout à fait exquis de finesse et d'élégante précision. Quelques-uns de ses paysages pourront figurer avec honneur dans les futures anthologies. Ils ne ressemblent point à ceux de nos descriptifs; ce sont les paysages d'un idéaHste, ou, mieux encore, d'un idéologue, « pour (lui le monde extérieur n'existe pas ». Ne faisant que marquer l'impression par quelques traits rapides, ils ont, dans leur sécheresse même, une merveilleuse pureté.
M. Alfred Capus, qui, depuis quelques années, n'écrit plus guère que des pièces de théâtre, avait commencé par écrire des romans. Deux de ces romans, Qui perd gagne et Faux départ^ sont en leur genre des chefs-d'œuvre. M. Capus excelle à représenter les fripons qui n'ont pas conscience de leurs friponneries, qui les font candidement et presque innocemment. Sa légèreté d'allure et son aisance n'empêchent pas que ses romans ne soient ceux d'un observateur, et même d'un moraliste, si l'on peut, sans pédanterie, en mériter le titre. Continûment ironique, mais d'une ironie qui ne se marque jamais par un trait particulier, par un mot, par un geste, il semble persuadé lui-môme que ses gredins sont d'honnêtes gens. Et ne voyons pas là ce qu'on appelle rosserie, M. Capus a beaucoup plus de finesse et de mesure que les écrivains « rosses ». Son ironie se concilie fort bien avec la naïveté des personnages et ne nous la rend nulle part suspecte. Aucun effort chez lui, rien de concerté, de voulu, rien qui soit livresque. C'est le triomphe du naturel. Aussi des livres comme Faux départ et Qui perd gagne font-ils songer à Gil Blas,
Plusieurs romanciers de la génération nouvelle se sont déjà signalés par des œuvres remarquables. Un d'entre eux tout au moins, M. Edouard Estaunié, doit trouver ici sa place comme WmIqmv àeV Empreinte et du Ferment. M. Estaunié avait débuté par Un simple, récit vigoureux et raide, d'une rectitude incisive. Ce
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fui ensuile Bonne dame^ où la composition manque (le suite et d'unité, mais qui renferme des parties cxcellenles. h' Empreinte et le Ferment ont une valeur tout autre. DdiUsY Empreinte ^ M. Estauniénous montre les dangers d'une éducation qui étouffe la liberté de l'esprit, la personnalité intellectuelle et morale. Léonard, son héros, a bien pu rompre avec les Pères : fai^onné par leur discipline, il ne trouve plus à quoi se prendre, et finit, las d'errer dans le siècle comme une Ame en peine, par renouer ses liens. Incapable d'être homme, il sera Jésuite; et, si la foi lui manque, il en fera les gestes. Ce livre mit du coup Fauteur au premier rang des « jeunes »; depuis le Disciple^ on n'avait rien eu, dans le même genre, de plus original (^l de plus solide. Ainsi que Y Empreinte^ le Ferment est une étude de psychologie individuelle à la fois et collective, ('e n'est pas seulement par lui-môme que le héros du roman nous intéresse, mais en tant que type. Nos économistes et nos moralistes ont depuis longtemps signalé comme un grave péril ce qu'ils appellent le prolétariat intellectuel. Romancier, l'auteur du Ferment illustre par un vivant exemple les statistiques abstraites des uns et substitue aux lieux communs des autres la réalité môme, figurée sous nos yeux av(;c une précision caractéristique. Il fait voir l'inlhience démoralisante de ce nouveau prolétariat sur la conscience de l'individu et son rôle dans la société comme agent de dissolution. Malgré certaines é(juivo(jues, ou même certaines contradictions apparentes, le Ferment n'en reste pas moins une œuvre supérieure. Si la seconde partie renferme un ou deux
épisodes dont le développement semble excéder leur rapport avec le sujet, toule la première et toute la troisième méritent de grands éloges pour la netteté de chaque scène en elle-même et pour la forte teneur de Tensemble.
M. Estaunié produit peu, mais ses livres comptent. OKuvres longtemps mûries, riches d'observation, plus riches encore de méditation, Y Empreinte et le Ferment ont une haute portée soit sociale, soit morale.
Il faut mettre à part quelques romanciers qui retracent de préférence les mœurs et les figures rustiques.
Par réaction contre les complaisantes idylles de George Sand, le naturalisme ne voulut voir dans le paysan que ses laideurs et ses vices, le représenta comme un être rudimcntaire dont la vie se ramène à deux ou trois instincts bestiaux. La Terre^ de M. Emile Zola, œuvre puissante, œuvre réelle, n'est pas une œuvre vraie parce qu'il n'y montre qu'une part de la vérité, parce qu'il exclut de la vie paysanne toute noblesse, toute vertu, toute grandeur. Mais nous avons eu dans ce dernier quart de siècle des romanciers champêtres qui, n'appartenant à aucune école et ne subordonnant leur observation à aucune vue systématique, ont, chacun suivant son tour d'esprit, retracé les mœurs campagnardes avec exactitude, en ont rendu un tableau complet où se mêlent
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le bien et le mal. Sans revenir sur Ferdinand Fabre, qui devait avoir sa place ailleurs *, il faut signaler tout notamment M. Pouvillon, M. Theuriet et M. Bazin.
M. Emile Pouvillon a peint les paysans du Rouergiie et du Quercy, soit dans des contes ou de petites nouvelles qui valent par la justesse piquante du trait, soit dans des récits plus étendus, Jean de Jeanne^ ÏInnocent, surtout Céselïe, que recommandent leur grâce vive et leuf saveur du cru, soit enfin dans une sorte de tragédie rustique, les Antibel, qui est quelque chose de simple et de grand. Tout en idéalisant ses campagnards, il leur conserve pourtant le caractère qui convient aux fds d'un sol âpre et dur. Il excelle dans la description des lieux; ses paysages sont d'une précision un peu mince, mais très pittoresque. Ce qui donne leur charme aux idylles de M. Pouvillon, c'est qu'il s'y montre à la fois un réaliste et un poète, un réaliste par sa fidélité significative, un poète par son émotion contenue et pénétrante.
M. André Theuriet est le peintre des Ardennes. Il en a rendu les sites avec un fin sentiment de leur grâce discrète. Ses personnages de prédilection sont moins les paysans que les bourgeois de petite ville, il indique parfois leurs ridicules et leurs travers. Mais son âme tendre ne se plaît jamais dans la raillerie, et ce qu'il aime à exprimer, c'est ce que leur existence, monotone et terne, a pourtant de doux, de recueilli, de cordial. M. Theuriet a fait en ces dernières années