‹ Le mouvement litteraire contemporain (volume 2)Chapitre 4 sur 69 · Notre Cœur · texte numérisé non relu

Notre Cœur

poser, moins naturaliste que certains autres romanciers contemporains, que les Concourt notamment, si ce que leurs livres ont de discontinu ou même d'incohérent nous donne mieux l'impression de la réalité, fertile en accidents et en caprices. Mais distinguons du moins entre ses romans et ses contes. L'unité de ses romans n'est jamais tellement étroite : il ne s'y impose pas la logique et la symétrie qui caractérisent ceux de Flaubert ou de M. Emile Zola; parfois même, il laisse au développement une aisance un peu lâche. Et si ses contes, d'autre part, sont en général mieux ordonnés, leur courte étendue, la simplicité de leur « fable », le petit nombre de leurs personnages, comportaient, à vrai dire, ou même commandaient cette cohésion et cette teneur. Du reste il y a, comme disent les naturalistes, des tranches de vie humaine; il y a tels « morceaux » qui, se séparant des choses contiguës, font corps à part, ont leur unité propre et distincte. Ce qu'on loue chez Maupassant comme art de composition pourrait bien n'être qu'un don inné de reconnaître ces morceaux, auxquels la nature a fixé' un cadre précis. Et, de la sorte, il ferait, là encore, œuvre de naturaliste.

Toutes les conditions du naturalisme, Maupassant les remplit mieux que nul autre de ses contemporains. Aucune théorie, aucun système, aucune sollicitation, ne déforment en son « moi » les images de la réalité.

Point de philosophie. Ou, pour mieux dire, sa philosophie, purement naturelle, ne se préoccupe pas de ce qui dépasse le monde sensible. A quoi bon penser?

La pensée de l'homme « tourne comme une mouche dans une bouteille » ; ne constatant que des phénomènes, peut-être illusoires, et dont, tout au moins, la raison d'être nous échappe, il nous est impossible de rien savoir, de rien expliquer. Aussi bien, ce nihilisme intellectuel n'inquiète point Maupassant, qui s'en arrange le mieux du monde. Si son œuvre, étalant à nos yeux la bestialité primitive de l'homme, peut faire sur nous une impression de tristesse, nulle tristesse n'est en lui. Il opposerait plutôt l'instinct sûr et ferme à la raison incertaine et chancelante. Il montrerait notre bestialité même comme étant le fond de notre être, un fond solide qui peut seul nous maintenir contre les caprices de l'imagination et les erreurs de l'entendement.

Aucun souci de moralité. Ni de moralité sociale : comme son maître Flaubert, Maupassant reste complètement indifférent à tout ce qui intéresse la civilisation, le progrès humain, aux eiforts de notre race vers le bonheur, vers la justice, vers la fraternité; et, pour dire même qu'il s'en moque, on ose à peine employer de tels mots quand on parle d'un conteur qui a pour héros favoris maître Chicot ou Morin ^ Ni de moralité individuelle : non seulement il ne juge pas ses personnages, mais il 'semble ne faire aucune différence entre le bien et le mal. Il considère évi* demment la morale comme inventée par des esprits chagrins qu'avait dépravés une civilisation corruptrice. A la morale il oppose la nature. Il dirait

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