Ce cochon de Morin
volontiers avec Diderot : w Voulez-vous savoir Fliistoire abrégée de presque toute notre misère? Il existait un homme naturel; on a introduit au-dedans de cet homme un homme artificiel, et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure la vie entière. » Les personnages qu'il représente de préférence sont des créatures simples et vigoureuses, dont l'activité se borne à l'exercice de leurs organes et à l'assouvissement de leurs appétits. Tout ce qui gêne l'homme de la nature lui paraît une contrainte insupportable; tout ce qui peut nous troubler dans la satisfaction tranquille de nos sens, il n'y voit que scrupules maladifs et mystiques chimères. L'amour, tel qu'il le représente, c'est l'instinct du sexe. Luimême, après avoir tâté, sur le tard, des mondaines, revint bien vite aux bonnes filles, qui ne font point de simagrées. Rien de pervers en ses peintures amoureuses. 11 peint l'amour comme il le sent, dépourvu de toute exaltation factice, réduit à un besoin naturel. Si Gustave Flaubert ne s'embarrassait point de philosophie, de politique ou de morale, c'était par préoccupation exclusive de l'art. Mais l'art semble laisser Maupassant insensible. Nous savons du moins qu'il ne consentait jamais à parler de littérature, qu'il refusait tout entretien sur ses livres ou sur ceux des autres, qu'il restait obstinément en dehors des discussions esthétiques. Une seule fois, dans la préface de Pierre et Jean^ il s'avisa d'écrire une sorte de manifeste. Nous y voyons d'abord en quel mépris il tenait la critique; et nous y voyons aussi que sa doctrine littéraire consiste à proscrire toute
espèce de théorie. Maupassant prétendait n'écrire que pour vivre. En tout cas il n'écrivait point, comme Flaubert, pour réaliser tel ou tel idéal de perfection. Le vrai naturalisme n'est d'aucune école. Pas même de l'école naturaliste, car toute école suppose quelque système, quelque parti pris, quelque point de vue plus ou moins spécial. Et si l'école naturaliste ne supposait qu'une application particulière à reproduire les choses et les êtres, cette application, qui solHci te l'écrivain, ne lui permet pas de les reproduire tels quels. Le vrai naturalisme demande une entière liberté d'esprit que ne saurait comporter le naturalisme scolastique, une sorte de candeur et presque d'inconscience. C'est justement par là que Guy de Maupassant mérite entre tous ses contemporains le nom de naturaUste.
Comme les autres naturalistes, Maupassant peint toujours ce qu'il a vu. D'abord, la Normandie natale; ensuite, Paris et le monde des employés de ministère, celui de la littérature et des journaux, celui de la galanterie; puis, à la fin, le grand monde; par intervalles, ce qu'il put observer dans quelques villégiatures, dans ses voyages en Algérie ou en Italie. Son œuvre n'a pas d'autre matière. Il n'invente presque riôn, il ne fait que traduire. Nous savons comment s'appelait de son vrai nom tel des personnages qu'il nous présente, en quel lieu s'est passée telle histoire qu'il nous raconte. Et, s'il peint d'après nature, Maupassant ne diffère pas, sur ce point, des Concourt, d'Alphonse Daudet, de M. Zola lui-même, encore tout entier à ses Rougon-Macquart, Mais ce qui
Ten distingue, et de M. Zola particulièrement, c'est que son observation est libre. Il n'a, en observant, aucun propos défini. Il ne veut pas remplir tels cadres fixés d'avance, confirmer par des documents une théorie préconçue. Il laisse ses sens « cueillir » les images de la vie; et, en écrivant, il la rendra, dans le sens propre du mot, sans la moindre altération. D'autres ont vu ce qu'ils peignent. Seulement leur vision est celle d'observateurs professionnels, qui sont à l'affût, qui ont déjà leur « idée », peut-être leur plan, et qui, par cela même, agissent plus ou moins sur la réalité au lieu den subir l'impression. Passif et neutre, Guy de Maupassant représente les choses vues avec une parfaite exactitude.
Si ses livres nous font tour à tour connaître les différents milieux qu'il a traversés, nous n'y trouvons aucun renseignement sur ses goûts, sur ses passions, sur la vie intime de son âme. Maupassant est absolument impersonnel. Ne le comparons ni avec les Concourt et Alphonse Daudet, auxquels leur nervosité native ne permet pas de l'être, ni avec M. Zola, dont le lyrisme, nous l'avons vu, se donna de plus en plus carrière. Mais Gustave Flaubert lui-même? Flaubert reste impersonnel parce qu'il s'observe, se suneille, pour ne rien livrer de son « moi » ; nous savons cependant qu'il était naturellement sensible, et, si nous ne le savions pas, nous le devinerions sans doute à certain air de contrainte que lui donne quelquefois une si farouche coercition. Et tout justement, la différence entre l'impersonnalilé de Maupassant et celle de Flaubert, c'est que son impersonnalité ne
coûte rien à Maupassant. Aussi bien Flaubert ne réussit pas toujours dans cet effort pour se contenir. Quoiqu'il ne paraisse jamais en scène et ne parle jamais de soi, nous Tentrevoyons pourtant derrière ses personnages. Nous sentons qu'il en plaint quelques-uns, qu'il méprise la plupart. Il se domine assez pour réprimer sa colère contre la bassesse des <( bourgeois ». Mais, si ce n'est pas de la colère qu'il nous laisse voir, son ironie le découvre encore. Quant à Guy de Maupassant, nul autre sentiment chez lui que le plaisir de retracer les êtres qui passent dans le champ de sa vision. Il les retrace, exempt d'amour et de haine, avec une fidélité tout objective, sans que leurs peines ou leurs joies l'émeuvent, sans qu'aucune platitude l'écœure, sans qu'aucune vilenie l'indigne. Très impressionnable sans doute, il l'est à la façon d'une plaque photographique. On l'a taxé de pessimisme et de misanthropie. Point du tout; il peint l'humanité moyenne telle qu'elle est. Ce qu'on appelle sa misanthropie et son pessimisme ne consiste' que dans son indifférence, dans son « inhumanité ». Le style de Maupassant est la perfection môme. Mais cette perfection n'a rien que de naturel et d'aisé. En lisant Gustave Flaubert, nous admirons son art. Maupassant ne nous fait jamais songer à lui-môme : il nous montre si bien les choses que, croyant les avoir sous les yeux, nous oublions l'auteur. Avoir un style à soi, c'est une façon de trahir sa personne; et c'en est une encore que de « bien écrire ». Non seulement Maupassant n'accuse pas son « moi » par des tours de sensibilité ou d'imagination qui lui soient
propres, mais encore il n'écrit pas bien. Aucune trace chez lui de ce qu'on appelle l'écriture artiste. Il répudie également les contorsions des Goncourt et la symétrie spécieuse de Flaubert. Il n'a pas plus de rhétorique que d'esthétique. Tout son art se borne à reproduire la nature. Ni curiosité, ni virtuosité. Rien de rare, rien d'exquis, — rien de « particulier ». Ses qualités sont celles que les rhéteurs nomment qualités générales du style : précision, justesse, clarté, en un mot convenance parfaite de l'expression avec ce qu'elle exprime. Maupassant nous met sous les yeux l'objet même. Ne disons pas seulement qu'il est net ; il est transparent.
Quelques années avant sa mort, une maladie lui troubla d'abord la raison, et, bientôt, la lui fît perdre. Nous venons de peindre un homme sain et robuste. Pour être naturaliste, il faut avoir tous les organes en bon état. Dès que Maupassant sentit les atteintes du mal qui devait l'emporter, son naturalisme s'altéra. Et l'on connut alors un Maupassant qui n'est plus le même, celui des derniers romans, un Maupassant triste, tendre, accessible aux inquiétudes de la pensée, voire aux préoccupations morales. Mais, quoique ses romans aient par eux-mêmes beaucoup de valeur, c'est par ses contes qu'il restera. Or, leur originalité consiste surtout dans l'exactitude avec laquelle ils imitent la nature. Tel apparaît le trait essentiel de Maupassant. Et même, sa vision des formes est si exacte qu'elle supplée à la faculté d'analyse psychologique. La vie intime se manifeste par des signes extérieurs; ces signes — les gestes, les jeux de
physionomie, les paroles —, il excelle à les rendre. Certes Maupassant n'est point ce qu'on nomme un psychologue. Mais, si nous admettons avec lui que u l'appareil physique contient toute la nature morale », il ne nous reste plus que d'admirer son extraordinaire aptitude à exprimer le dedans par le dehors.
Ferdinand Fabre a raconté lui-môme sa jeunesse depuis Tenfance jusqu'au sortir du grand séminaire *, et elle est d'autant plus intéressante pour nous que presque tous ses livres s'y rapportent. Quant aux longues années de son noviciat littéraire, nous ne les connaissons pas encore ^. Cependant il semble en raconter quelque chose, sous forme indirecte, dans lin ou deux romans. Nous savons du moins qu'il consacra loul ce temps à l'étude, à la méditation, qu'il acquit la conscience de son originalité par un recueillement laborieux et sévère. Ferdinand Fabre se forma lui-môme. Jamais il ne prit part aux rivalités ni aux polémiques et aux querelles de l'époque, jamais il ne voulut subir la disciphne d'aucune école. Et voilà pourquoi nulle autre appellation ne lui convient mieux que celle de naturaliste, si, écartant du mot tout sens scolastique, nous pouvons en qualifier l'observateur sincère et fidèle qui reproduit consciencieusement la réalité.
Cet observateur, Fabre le fut. Sainte-Beuve, qui