La Mort du loup n'est vraiment qu'une comparaison
La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles.
L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
udelaire, pas plus qu'Alfred de Vigny, n'est pro- ;menl un symboliste. Mais les symbolistes ont bien elque raison de le reconnaître comme un de leurs lanciers, si vraiment il sut découvrir et rendre 5 secrets rapports des choses soit entre elles, soit 30 l'ûme humaine, qui sont, à leurs yeux, l'essence ime de toute poésie.
Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Baudelaire, ont '; des précurseurs plus ou moins indirects du symlisme. Son vrai maître fut Stéphane Mallarmé. Ainsi que la plupart des poètes contemporains, êphane Mallarmé appartint d'abord au Parnasse; lis, entre les parnassiens, c'est avec Baudelaire 'il avait le plus d'affinité. Ses premiers poèmes sont jà, presque tous, alambiqués et difficultueux; à ine en citerait-on trois ou quatre * qui se comprennt sans effort. Dans la seconde partie de sa carre, Mallarmé devient le théoricien d'une nouvelle ^hétique. Au point de vue de la versification, marquons d'ailleurs qu'il observa toujours les
. Les Fenélres, Apparition, les Fleurs, VAzur.
règles traditionnelles. Rien, chez lui, dont puissent s'autoriser les novateurs modernes soit pour affaiblir la rime, soit pour affranchir le rythme. C'est sa conception de la poésie qui changea. Et nous pourrions nous étonner que ce changement ne se soit pas traduit par une forme moins régulière et moins stricte'. Mais, si Mallarmé eut de tout temps la veine courte et rare, les dernières années de sa vie furent particulièrement infécondes. Quelques études en prose, voilà surtout ce qui peut nous montrer en lui Tinitiateur du symbolisme, par exemple sa Divagation relativement au vei's; et, cette Divagation elle-môme ayant paru alors que le symbolisme avait déjà commenc('^ de renouveler la poésie , il faut en appeler an témoignage de ses disciples pour le reconnaître comme le promoteur de cette rénovation. Beaucoup de jeunes poètes fréquentaient chez Mallarmé. Là, dans des entretiens dont ils nous vantent le charme, rintérèt, la haute portée littéraire et morale, s'élabora peu à peu la poétique de notre école moderne. Estht'^ ticien avant tout, ses pièces, si môme elles valaient par soi davantage, ne pourraient nous expli(iuer la grande influence qu'il exerça sans conteste sur l'évolution de la poésie contemporaine.
Ce (lu'elles ont, à vrai dire, de plus caractéristique, c'est leur obscurité. Des initiés, paraît-il, y découvrent la pensée du poète sous les voiles dentelle s'est volon-
1. On nous dit que, dans les derniers temps de sa vie. il fii'il par adopter le vers libre, (?t (ju'ii composa môme en ce i-'enn* quelques i)i('ces dont le public n'eut pas communication. iCf. Camille Mauclair, VArt en silence^ p. 82.)
lairement enveloppée. Après les avoir relues avec attention, avec réflexion, j'avoue que presque toujours le sens m en échappe. Incompréhensibles dans leur ensemble, on y trouve des vers isolés dont j'oserais dire qu'ils me semblent beaux, d'une beauté énigmalique sans doute, mais captivante, et qu'ils éveillent dans l'âme de lointains, de profonds échos. Ces vers mêmes, quel prix ont-ils, si ceux qui les précèdent et les suivent ne présentent aucune signification? On ne saisit nulle part rien de lié. Sur certains passages on se hasarde à des conjectures plus ou moins vraisemblables; et, là même, on ne peut apercevoir une syntaxe quelconque, reconnaître la fonction des mots ou s'en expliquer l'ordre. Ce ne sont par tout qu'ellipses, anastrophes, constructions revêchcs et bizarres, que les grammairiens cataloguent peutêtre, mais qui, du moment où elles forment la trame d'un style, le rendent impossible à entendre.
Lorsque Mallarmé, se détachant du Parnasse, inaugura une nouvelle manière, son obscurité en fit une espèce d'hiérophante. Alors il devint illustre. Qu'on ne l'accuse pourtant pas de charlatanisme. Ceux qui le connurent, voire les moins suspects de dévotion, s'accordent tous à louer sa sincérité parfaite, la hauteur de son esprit, la noblesse de son caractère, et même son dédain de la gloire. Il n'est pas obscur pour se poser en prophète. Cette obscurité tient à son esthétique, qu'il appliqua de parti pris avec une obstination jalouse. On veut voir en lui un imaginatif, un sentimental, sinon une sorte de visionnaire; ce fut surtout un logicien, un théoricien, un
iX't LE MOIVEMENT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.
arcliilecle de raisonnements subtils, qui, dans ses poèmes, no laissait rien au libre cours de la veine et se souciait uniquement de mettre en pratique certaine discipline. Et lui même, au reste, ne les donnait (pie pour des études.
Nous pourrions croire, en lisant telle pièce de Stéphane Mallarmé, que les termes y sont disposés à raventure, sans autre rapport que des convenances de sonorité ou de couleur. Mallarmé, qui avait le culte des mots considérés en soi, subordonnait volonticM's l(Mir signification logique à leur valeur musicale. El cela sans doute suffirait pour le rendre obscur. Mais il y a autre chose. Il y a que Tart des vers lui apparaît comme « abscons » par essence. Si la clarté peut bien convenir à la prose, ou, du moins, à ccrlains i»onres de prose tout pratiques, il la tient incompatible avec la poésie, dont l'objet propre exige une langue particulière. La poésie, telle qu'il rentenci, doit exprimer au moyen d'analogies extérieures ces u i(lé(^s >^ que symbolisent les choses réelles. Elle est la langue du « mystère », et, comme toute langue hi( rati(pie, elle a des règles à part, soit pour le rythme et pour le choix des mots, soit aussi pour la syntaxe.
Mais ce qui surtout rend Mallarmé ininteUigible, c'est la complication des pensées, qu'il exprime simullauémenl cl non dans leur ordre successif. H prétend attacher à chacune de ses pièces, et, pour ainsi dire, à chacun de ses vers, plusieurs sens associés (^1 confondus. Trois au moins, nous dit-on :1e pr(unier qui serait uni et accessible; le second, qui est déjà « spirituel »; le troisième, qui est vraiment
ésotérique. Ne nous étonnons pas que ces trois sens se fassent réciproquement tort, et que le premier lui-même, obscurci par la préoccupation des deux autres, ne soit pas facile à saisir.
Nous devinons en Mallarmé une sorte de génie confus qu'opprima et martyrisa sa baroque poétique. Et nous voudrions bien l'admirer. Seulement notre admiration ne sait pas à quoi se prendre. Il est peu probable que rien demeure de son œuvre. Reconnu comme leur maître par les jeunes poètes de la dernière partie du siècle, cela suffira du moins pour que sa mémoire ne soit pas oubliée.
Ainsi que Mallarmé, Paul Verlaine subit tout d'abord l'influence de Baudelaire, qu'il imite visiblement dans ses premières pièces en affectant une précoce dépravation. Vers l'âge de vingt ans, il se lia avec les parnassiens, fréquenta, le samedi, chez Lecontede Lisle, le jeudi, chez Théodore de Banville, et apprit à leur école les secrets de son art. Nous trouvons le disciple de Leconte de Lisle dans les Poèmes saturniens^ où il se vante de « ciseler les mots comme des coupes » et de « faire des vers émus très froidement », où il proclame que l'Art ne consiste pas à « éparpiller son âme », et, apostrophant les élégiaqucs transis, leur demande d'un air de triomphe :
Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Mile?
C'est de Banville que procède plutôt son second recueil, les Fêles galantes^ où il s'amuse à des fantai-
iXy LK MOrVEMEXT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
architecte de raisonnements subtils, qui, dans ses poèmes, ne laissait rien au libre cours de la veine et se souciait uniquement de mettre en pratique certaine discipline. Et lui même, au reste, ne les donnait (pie pour des études.
Nous pourrions croire, en lisant telle pièce de Stéphane Mallarmé, que les termes y sont disposés à ravonlure, sans autre rapport que des convenances de sonorité ou de couleur. Mallarmé, qui avait le culte des mots considérés en soi, subordonnait volontiers leur signification logique à leur valeur musicale. Et cela sans doute suffirait pour le rendre obscur. Mais il y a autre chose. 11 y a que Tart des vers lui ap[)araît comme « abscons » par essence. Si la clarté peut bien convenir à la prose, ou, du moins, à certains genres de prose tout pratiques, il la tient incoinpalible avec la poésie, dont l'objet propre exige une langue particulière. La poésie, telle qu'il l'entencl, doit exprimer au moyen d'analogies extérieures ces u idées » que symbolisent les choses réelles. Elle est la langue du « mystère », et, comme toute langue hi( rati({ue, elle a des règles à part, soit pour le rythme et pour le choix des mots, soit aussi pour la syntaxe.
Mais ce qui surtout rend Mallarmé inintelligible, c'est la complication des pensées, qu'il exprime simultanément et non dans leur ordre successif. H prétend attacher à chacune de ses pièces, et, pour ainsi dii'e, à chacun de ses vers, plusieurs sens associés (^t confondus. Trois au moins, nous dit-on :1e
premier qui serait uni et accessible; le second, qu* esl déjà « spirituel » ; le troisième, qui est vraiment
ésolérique. Ne nous étonnons pas que ces trois sens se fassent réciproquement tort, et que le premier lui-môme, obscurci par la préoccupation des deux autres, ne soit pas facile à saisir.
Nous devinons en Mallarmé une sorte de génie confus qu'opprima et martyrisa sa baroque poétique. Et nous voudrions bien l'admirer. Seulement notre admiration ne sait pas à quoi se prendre. Il est peu probable que rien demeure de son œuvre. Reconnu comme leur maître par les jeunes poètes de la dernière partie du siècle, cela suffira du moins pour que sa mémoire ne soit pas oubliée.
Ainsi que Mallarmé, Paul Verlaine subit tout d'abord l'influence de Baudelaire, qu'il imite visiblement dans ses premières pièces en affectant une précoce dépravation. Vers l'âge de vingt ans, il se lia avec les parnassiens, fréquenta, le samedi, chez Leconte de Lisle, le jeudi, chez Théodore de Banville, et apprit à leur école les secrets de son art. Nous trouvons le disciple de Leconte de Lisle dans les Poèmes saturniens^ où il se vante de « ciseler les mots comme des coupes » et de « faire des vers émus très froidement », où il proclame que l'Art ne consiste pas à « éparpiller son ûme », et, apostrophant les élégiaqiies transis, leur demande d'un air de triomphe :
Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo?
C'est de Banville que procède plutôt son second recueil, les Fêles (jabintes, où il s'amuse à des fantai-
sies li^^èrcs, à de coquets pastiches du genre Walteau, et, sous la lune rose, nous montre Tircis et Aminle échangeant des madrigaux précieux.
Pourtant son originalité propre se fait parfois jour. Ceci, dans les Poèmes saturniens^ est bien du Verlaine :
Chanson d'automne.
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur
Monotone.
Et je m'en vais Au vent mauvais
Qui m'emporte De ci, de là, Pareil à la
Feuille morte.
Et ceci encore, dans les FHes galantes :
Clair de lune.
Votre âme est un paysage choisi Que vont charmant masques et bergamasqucs Jouant du luth et dansant et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le mode mineur L'amour vainqueur et la vie opportune, Us n'ont pas l'air de croire à leur bonheur.
Et leur chanson se mule au clair de lune.
Au calme clair de lune triste et beau
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau svelles parmi les marbres.
Ces morceaux, cl quelques autres du même genre, nous laissent déjà voir la vraie nature de Verlaine.
Un singulier mélange de candeur et de subtilité; tantôt des tendresses naïves, tantôt des bizarreries, d'étranges associations, des incohérences déconcertantes, qui trahissent ce que son génie intime a dé fantasque et de dissolu.
La Bonne chanson suivit les Fêtes galantes. Elle fut écrite en d'heureux jours, ceux des fiançailles. On y rencontre beaucoup de petits poèmes qui dénotent une nouvelle manière par leur simplesse ingénue et leui*^ douceur, par la fluidité de leur forme, par je ne saié quelle gaucherie. Même si les circonstances ne Fy eussent pas amené, le poète devait bientôt rompre . avec le Parnasse, dont la rhétorique contrainte répugnait à son naturel.
Voici que l'Année terrible disperse les parnassiens. Quatre ans après, Verlaine, qui se trouvait alors à Mons', publie les Romances sans paroles ohW est devenu tout à fait soi. Le titre du recueil annonce une poésie moins plastique que musicale. Et,enefl*et, ce sont ici de fugitifs états d'ûme^ non point analysés, non pas môme notés par des traits précis, mais indiqués par des « allusions », par des images lointaines et vagues, qui n'ont d'ailleurs entre elles aucun lien logique. Sept ans plus tard, paraît Sagesse. Ver? laine s'est converti : il fait maintenant des vers dévots, des sortes de litanies dans lesquelles s'exhale son mysticismcî natif. Les Romances sans paroles, Sagrssc, et quatre recueils suivants. Jadis et Naguère, Amour, Parallèlement, Bon heur y voilà tout Verlaine.
1. 11 avait (iiiiltc Paris avec Arthur Rimbaud en 1872, po' aller en Angleterre, puis en Belgique.
Nous n'avons pas môme besoin de signaler ses autres œuvres; elles renferment sans doute quelques pièces délicieuses, mais rien de nouveau.
C'est vers 1885 que Verlaine fut reconnu comme leur précurseur par les poètes opposés au Parnasse. Cherchant le secret d'une forme moins raide que celle des parnassiens et plus apte à traduire le rcve, les symbolistes se tournèrent vers l'auteur des liomances sans paroles et le prirent pour maître. Cependant, si Verlaine est sans aucun doute un initiateur du symbolisme, n'en faisons pas un chef d'école. Il ne put jamais s'imposera soi-même aucune règle. Revenu à Paris après dix années de vagabondage et de basses débauches ^ on le rencontrait, dès le matin, errant de cabaret en cabaret, déjà peu sûr de son pas; et, lorsqu'il tenait ses assises, c'était dans quelque brasserie de Montmartre ou du quartier latin. Chef d'école, ce poète à face de satyre, ce bohème, cet impulsif n'obéissant jamais qu'à l'impression du moment? Pouvait-il avoir des disciples, lui qui n'avait aucune discipline? « Quand je suis malheureux, disait-il, j'écris des vers tristes; quand je suis heureux, j'écris des vers gais. Et voilà. Je n'ai que mon instinct pour règle. » Toute sa « doctrine », il la résume dans cet alexandrin :
L'art, mes enfants, c'est d'être absolument soi-même.
Pourtant une pièce célèbre de Jadis et Naguère nous donne ce que lui-môme appelle son « art poé-