Après tout, ce n'est là qu'une question de mots
espacés qui nous rendent, de moment en moment, la perception d'une mesure normale. C'est ce que font, il faut bien le dire, la plupart des « vers-libristes » ; et ceux qui ont le sens du rythme composent, en dehors de tout type réglementaire, je ne sais quelles « laisses » très heureusement cadencées.
Entre les strophes traditionnelles, beaucoup ne sauraient convenir à la nouvelle poésie, par ce qu'elles ont d'éclatant et de pompeux *. D'autres, plus discrètes, sont trop fixes, trop arrêtées dans leur structure. D'autres enfin commencent à devenir surannées. Pourquoi les symbolistes ne pourraient-ils renouveler nos formes poétiques? La question n'est pas de savoir s'ils suivent les règles consacrées, mais s'ils écrivent des vers harmonieux.
Du moment où leur conception de la poésie n'a rien que de légitime, on doit leur permettre d'y accorder l'instrument poétique. Les alexandrins « ternaires » de Victor Hugo firent d'abord scandale. En ce temps-là, il y avait aussi des « conservateurs », des partisans de la « tradition », qui repoussaient toute nouveauté. Et les raisons qu'ils alléguaient pour maintenir le vers classique étaient exactement les mômes dont s'autorisent ceux d'aujourd'hui pour maintenir le vers parnassien. Quelle valeur ont ces raisons? « L'art des vers, depuis la contribution capitale qu'il doit au génie de Victor Hugo, a épuisé, déclare M. Sully-Prudhomme, le progrès que sa nature comportait. » Voilà ce qui se dit après
\. La plupart de celles qu'emploie Malherbe.
20h LK moi VEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
cliaqij»* phase de toute évolution. Et sans doute le génie de Victor Hugo put fixer pour un temps certaines formes rythmiques. Il en est de la prosodie comme de la lanifue. C'est aux belles œuvres, disait Montaigne, de " clouer la langue à soi ». Mais, si les œuNTesdu xvip siècle fixèrent dans une certaine mesure noire vocabulaire et notre grammaire, ils n'ont pourtant pas cessé, même après Corneille et Pascal, de subir des modifications. Comme une langue, une métrique évolue sans cesse. La métrique de Victor Hugo n'est point la môme que celle du classicisme; pourquoi ferait-elle désormais loi? D'abord, le développement du sens rythmique permet, ainsi que nous Tavons dit, l'usage de rythmes plus complexes. Ensuite, les anciens rythmes, auxquels notre oreille est habituée, perdent par là môme leur vertu significative. El enfin, et surtout, il faut bien qu'une école nouvelle approi)rie ses moyens d'expression à sa poétique*.
Uemarquons d'ailleurs que les symbolistes n'écrivent pas toujours en vers libres*. Quelques-uns ont môme écrit, (juand ils traitaient tels ou tels genres, en vers aussi exactement rythmés et rimes que ceux des parnassiens. Il ne s'agit point d'abolir toute notre
1. « ('(' f.'im(iux vers brisé, déclarait Victor Hugo en 1843, ce VOIS (ju'on .1 pris i)oiir la négation de l'art, en est au contraire le conipiément. Le vers brisé a mille ressources, aussi a-l-il iiiillo serrels... Le vers brisé est un peu plus difficile à faire que l'aiilre vers... 11 y a une foule de règles dans cette prétendue violation de la règle... (àe qui est vrai pour nous, poètes, tt devenir vrai pour tous les lecteurs, faire un jour partie de la loi 11 liera ire. » [Correspondance.) — On peut en dire autant de main les innovations svmbolistes.