Pas plus que Victor Hugo n'écrit toujours en vers brisés
poésie antérieure et de ne plus faire dorénavant des vers réguliers. Mais qu'on reconnaisse à nos poètes le droit de détendre la discipline parnassienne pour exprimer dans une forme moins stricte des sensations moins nettes et des sentiments moins précis.
Entre les symbolistes, M. Henri de Régnier est le premier que la critique apprécia sans crainte de passer pour dupe. Au début du symbolisme, elle se trouvait fort embarrassée. Les uns ridiculisèrent les tentatives des novateurs, sans môme en saisir le sens; ce n'était pas tout à fait leur faute, car les théoriciens du symbolisme semblaient prendre à tâche de se rendre inintelligibles, et, d'ailleurs, il y avait parmi ses poètes beaucoup moins de vrais artistes que de déséquihbrés ou de charlatans. Certains autres, qui se faisaient une règle d'accueillir toute nouveauté, ne discernèrent pas les charlatans ou les déséquilibrés des vrais artistes. Cependant les plus graves et les plus autorisés restaient prudemment dans l'expectative, attendaient, pour se prononcer, que des premières efîervesccnces du symbolisme se dégageât quelque chose d'à peu près distinct. Avec M. de Régnier, pas d'erreur possible: il prenait son art au sérieux; et Ton savait d'ailleurs que, s'il composait parfois des vers irréguliers, ce n'était pas de sa part ignorance ou impuissance, car il avait commencé par observer fidèlement la discipline du Parnasse.
M. Henri de Régnier eut pour maîtres Lecontc de
•20S LK MOrVKMENT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.
oliacjue phase de toute évolution. Et sans doute le génie de Victor Hugo put fixer pour un temps certaines formes rythmiques. Il en est de la prosodie comme de \a lani^ue. C'est aux belles œuvres, disait Montaigne, de iv clouer la langue à soi ». Mais, si les œuvres du wiF siècle fixèrent dans une certaine mesure notre vocabulaire et notre grammaire, ils n'ont pourtant pas cessé, même après Corneille et Pascal, de subir des modifications. Comme une langue, une métrique évolue sans cesse. La métrique de Victor Hugo n'est point la même que celle du classicisme; pourquoi ferait-elle désormais loi? D'abord, le développement du sens rythmique permet, ainsi que nous Favonsdit, Tusaii^e de rythmes plus complexes. Ensuite, les anciens rythmes, auxquels notre oreille est habituée, perdent par là même leur vertu significative. El enfin, et surtout, il faut bien qu'une école nouvelle approprie ses moyens d'expression à sa poétique*.
Remarquons d'ailleurs que les symbolistes n'écrivent pas toujours en vers libres*. Quelques-uns ont mCMne écrit, (juand ils traitaient tels ou tels genres, en vers aussi exactement rythmés et rimes que ceux des parnassiens. Il ne s'agit point d'abolir toute notre
l. << Ct' f«iinoux vers brisé, déclarait Victor Hugo en 1843, ce vers (ju'on ;i pris junir la négation de l'art, en est au contraire Ir t'oinpléinent. Le vers brisé a mille ressources, aussi a-l-il mille secrels... Le vers brisé est un peu plus difficile à faire que l'aufre vers... 11 va une foule de règles dans cette prétendue violation de la règle... Ce qui est vrai pour nous, poètes, tt devenir vrai pour tous les lecteurs, faire un jour partie de la loi littéraire. » [Correspondance.) — On peut en dire autant de maintes innovations svmbolistes.
L>. Pas plus que Victor Hugo n'écrit toujours en vers brisés.
poésie antérieure et de ne plus faire dorénavant des vers réguliers. Mais qu'on reconnaisse à nos poètes le droit de détendre la discipline parnassienne pour exprimer dans une forme moins stricte des sensalions moins nettes et des sentiments moins précis.
Entre les symbolistes, M. Henri de Régnier est le premier que la critique apprécia sans crainte de passer pour dupe. Au début du symbolisme, elle se trouvait fort embarrassée. Les uns ridiculisèrent les tentatives des novateurs, sans môme en saisir le sens; ce n'était pas tout à fait leur faute, car les théoriciens du symbolisme semblaient prendre à tâche de se rendre inintelligibles, et, d'ailleurs, il y avait parmi ses poètes beaucoup moins de vrais artistes que de déséquilibrés ou de charlatans. Certains autres, qui se faisaient une règle d'accueillir toute nouveauté, ne discernèrent pas les charlatans ou les déséquilibrés des vrais artistes. Cependant les plus graves et les plus autorisés restaient prudemment dans l'expectative, attendaient, pour se prononcer, que des premières effervescences du symbolisme se dégageât quelque chose d'à peu près distinct. Avec M. de Régnier, pas d'erreur possible: il prenait son art au sérieux; et Ton ait d'ailleurs que, s'il composait parfois des vers îrréguliers, ce n'était [)as de sa part ignorance ou impuissance, car il avait commencé par observer fidèlement la discipline du Parnasse.
M. Henri de Régnier eut pour maîtres Leconte de
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Lisle et M. de lleredia. Aussi ses premiers recueils^ soiiL d'une l'acturc absolument régulière. Presque partout, c'est l'alexandrin, sans autres discordances que celles dont certains parnassiens avaient euxmêmes donné l'exemple ^. Quant aux sujets et au mode de composition, nous n'y trouvons rien de proprement symboliste. Et pourtant l'originalité personnelle du jeune poète s'y marque, conformément à révolution de notre poésie contemporaine, soit, dans la forme, par la mollesse et la fluidité de rharmonie, soit, dans les sentiments, même s'il ne fait que tracer un paysage, par je ne sais quoi de doux et de tendre, qui contraste avec la raide austérité des parnassiens.
Dès le recueil suivant ', où la prosodie a plus de liberté, l'inspiration a aussi plus d'ampleur. Quelquesunes des pièces qu'il renferme, les Deux grappes par exemple, le Voleur d'abeilles^ Ariane, le Verger, annoncent déjà ce qui sera bientôt, non plus l'allégorie, mais le symbole. Avec les Poèmes anciens el romanesques, Tel quen songe^ Aréihuse, M. Henri de Régnier se sépare décidément du Parnasse; et pour la facture, car il emploie souvent le vers libre, et pour l'inspiration, car il est déjà le poète de Tombre et du rêve. Signalons en particulier , dans les Poèmes anciens el romanesques, un certain nombre de morceaux, les Scènes au crépuscule, tout à fait exquis par leur élégance gracile, leur sensibilité discrète et