Jbid.y poésie sans titre, p
t. Ihid.y Uileciion.
2\'t LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE COXTE3ffPORAIX.
Sa nature propre le rappproche surtout de Verlaine. Dans le Jardin de Vin faute se trouvent des élégies exquises — Accompagnement ^ Automne j Musique, A Gabriel Randon, beaucoup d'autres encore — qui sont la meilleure partie du recueil.
Je rêve de vers doux et d'intimes ramages.
De vers à frôler l'âme ainsi que des plumages,
De vers silencieux et sans rythme et sans trame Où la rime sans bruit glisse comme une rame*.
Bientôt las d'une virtuosité éclatante et factice, le poète s'est reproché d'avoir été u chercher du clin- (juant à la foire » et a voulu u rentrer dansja vérité de son cœur ». Cette vérité, ses élégies nous la rendent. Si elles rappellent Verlaine, Albert Samain n'y en est pas moins original, parce qu'il y est sincère; et elles ont un grand charme de tendresse délicate et dolente.
Tout dernièrement paraissait de lui un nouveau recueil, Aux flancs du vase, qui se compose de vingtcinq petites idylles dans le goût alexandrin. Il faut en louer Télégante précision. Cela est bien antique, non seulement par les sujets, mais aussi par la facture. Remarquons du reste que l'auteur, soit pour la langue, soit pour la versification, a toujours, môme au début, répudié les licences dont abusait la jeune école. Et cependant ses idylles, quoiqu'elles nous rappellent souvent les imitations parnassiennes de même genre, allient à leur vénusté concise une souplesse bien rare chez les poètes du Parnasse.
\. Ali Jardin de V Infante, poésie sans titre, p. 6".
On ne peut dire qu'Albert Samain soit proprement un symboliste. Mais ce qu'il y a chez lui de plus intime est tout à fait de notre temps, si nous ne le cherchons pas dans tels poèmes, compliqués ou prestigieux, du Jardin de V Infante^ ni même dans les idylles nettes et pures d'Awa? flancs du vase, si nous le trouvons, comme je crois, dans celles de ses pièces qui sont d'un élégiaque très subtil et en même temps très doux.
M. André Ri voire n'appartient pas non plus à l'école symboliste. Sa n[>étrique observe les règles consacrées et sa composition n'a presque jamais rien de symbolique. Il n'en faut pas moins le ranger, ainsi qu'Albert Samain, dans le groupe de ceux qui ont renouvelé notre poésie. Moins passionné que sentimental, M. Rivoire a horreur du faste, du bruit, de l'éclat, il aime ce demi-jour où les choses paraissent atténuées et lointaines. Sa saison favorite est l'automne, et son heure de prédilection est le soir. A peine éclairés par une pâle lumière, ses paysages semblent, non pas la transcription du monde visible, mais un reflet d'âme, le reflet d'une âme plaintive. L'amour, chez lui, ne connaît point les ivresses et les transports; c'est un amour indécis, timide, hésitant. Celle qu'il chante, svelte et gracile, nous apparaît sous une forme presque immatérielle, comme en un rêve. Entre elle et lui, c'est, plutôt que de l'amour à vrai dire, une sorte d'affinité morale. Les pièces de M. André Rivoire ont une grâce mélancolique et fine,
une lanf^ueur qui s'insinue délicieusement à noire î\!ne.
Avec All)erl Samain et M. André Rivoire, nommons encore M. Fernand Gregh, l'auteur de deux reçu très distingués, la Maison de Venfance et la Beauté de vivre. Dans l'un, le jeune poète exhale en modulations suaves et tristes le regret des années matinales, et, près de quitter l'asile béni de sa jeunesse, prend plaisir à évoquer une dernière fois les songes qu'il y berça au murmure des arbres et des fontaines. Dans l'autre, il chante, non pas le bonheur, mais la beauté (le la vie. Ses peines ont été plus nombreuses que ses joies. Mais qu'importe, si les peines ont aussi leur beauté, une beauté plus secrète, plus pénétrante, plus poétique? Telle est la pensée qui fait l'unité du livre. Ce (ju'il y a de vraiment personnel chez M. Fernand (irogh, do vraiment conforme à sa nature propre, c'est, comme chez M. Rivoire, la veine élégiaque, mais avec quelque chose de fervent que M. Rivoire n'a point. On trouve dans la Maison de Venfance maintes |)ièc(îs cx([uises qui, du jour au lendemain, rendironl son nom célèbre. Très jeune encore, M. Gregh s'est inspiré juscju'ici de Verlaine. Cela ne nous empèclic pas de reconnaître en lui un des poètes de la toute nouvelle génération qui sont le plus naturellement, le plus ingénument poètes.
Le Pèlerin passionné, de M. Jean Moréas, fui, à son apparition *, considéré comme le chef-d'œuvre qui consacrait enfin le symbolisme. Presque aussitôt, Tauteur du Pèlerin passionné, rompant avec la poésie symboliste, fonda lui-môme une école nouvelle, Vécole romane, dont les manifestes ne laissèrent pas en leur temps de faire quelque bruit.
Il avait débuté par deux petits livres, les Syrles et les Cantilènes. Peu s'en fallut qu'il 'ne reniât, depuis, ces premiers essais. A vrai dire, les Syrtes n'ont rien de bien original, et la valeur en est fort mince. Ce recueil incohérent, où les titres, ambitieux et prétentieux, contrastent avec l'insignifiance des pièces, ne peut être loué que pour l'harmonie dont quelques-unes sont redevables à l'heureux usage des rythmes traditionnels ^. Les Cantilènes ne manquent pas moins d'unité; et, si elles en manquent, c'est sans doute parce que toute personnalité fait encore défaut au poète. 11 y a là beaucoup de pièces contournées et difficultueuses. La plupart sont dépourvues non pas seulement d'idées, mais aussi de sentiment; et, si pourtant on en trouve certaines qui ont de la grAce, celte grûce môme sent l'afl'eclation jus(|ue dans son apparente ingénuité.
M. Moréas s'était d'abr)nl laissé appliciuer le nom Je décadent, qui convcnail fort bien ii son art com-
2. M. Moréas ohscrv- M/nn U'>. Syrfi'ti la proKodi»; rt'tiiïïihrt', auf qiielijues licrAuc-^ .i:- •' / h<iioi|(i< « il l'iriiiploi, nire au siir- »!iis, «les mètres iiiip-Hr;!.
une langueur qui s'insinue délicieusement à noire Ame.
Avec Alherl Saraain et M. André Rivoire, nommons encore M. Fernand Gregh, Tauteur de deux recueils très distingués, la Maison de Venfance et la Beauté de vivre. Dans l'un, le jeune poète exhale en modulations suaves et tristes le regret des années matinales, et, près de quitter l'asile béni de sa jeunesse, prend plaisir à évoquer une dernière fois les songes qu'il)' berça au murmure des arbres et des fontaines. Dans l'autre, il chante, non pas le bonheur, mais la beauté de la vie. Ses peines ont été plus nombreuses que ses joies. Mais qu'importe, si les peines ont aussi leur beauté, une beauté plus secrète, plus pénétrante, plus poétique? Telle est la pensée qui fait Tunité du livre. Ce qu'il y a de vraiment personnel chez M. Fernand Oregh, de vraiment conforme à sa nature propre, c'est, comme chez M. Rivoire, la veine élégiaque, mais avec quelque chose de fervent que M. Rivoire n'a point. On trouve dans la Maison de Venfance maintes pièces exquises qui, du jour au lendemain, rendinml son nom célèbre. Très jeune encore, M. Gregh s'est inspiré jusqu'ici de Verlaine. Cela ne nous empêche pas de reconnaître en lui un des poètes de la toute nouvelle génération qui sont le plus naturellement, le plus ingénument poètes.
Le Prlerin passionné, de M. Jean Moréas, fut, à son apparition \ considéré comme le chef-d'œuvre qui consacrait enfin le symbolisme. Presque aussitôt, Tauteur du Pèlerin passionné^ rompant avec la poésie symboliste, fonda lui-même une école nouvelle, l'école romane, dont les manifestes ne laissèrent pas en leur temps de faire quelque bruit.
11 avait débuté par deux petits livres, les Syrtes et les Caniilènes. Peu s'en fallut qu'il 'ne reniât, depuis, ces premiers essais. A vrai dire, les Syrtes n'ont rien de bien original, et la valeur en est fort mince. Ce recueil incohérent, où les titres, ambitieux et prétentieux, contrastent avec l'insignifiance des pièces, ne peut être loué que pour l'harmonie dont quelques-unes sont redevables à l'heureux usage des rythmes traditionnels ^. Les Cantilènes ne manquent pas moins d'unité ; et, si elles en manquent, c'est sans doute parce que toute personnalité fait encore défaut au poète. Il y a là beaucoup de pièces contournées et difficultueuses. La plupart sont dépourvues non pas seulement d'idées, mais aussi de sentiment; et, si pourtant on en trouve certaines qui ont de la grâce, cette grâce même sent l'alfectalion jusque dans son apparente ingénuité.
M. Moréas s'était d'abord laissé appliquer le nom de décadent, qui convenait fort bien à son art com-
2. M. Moréas ol)serv(; dans les Syt^tes la prosodie régulière, sauf quelques licences assez baroques et l'emploi, rare au surplus, des mètres impairs.
218 Li: MOrVEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
posite et de pure virtuosité. Peu après la publication dos Cantilènes^ le voilà qui se proclame symboliste', et, dans une sorte de manifeste % définit tant bien que mal ce qu'il entend par là. Mais sa poésie, quand il ne s'exprime pas directement et sans ambage, est moins symbolique qu'allégorique. On ne voit guère comment le Pèlerin passionné a pu sembler à son heure quelque chose comme l'évangile du symbolisme. Si M. Moréas y fait usage de mètres bizarres, qui vont jusqu'à dix-sept syllabes, s'il affecte parfois une obscurité sibylline, ce n'est vraiment pas assez pour mériter le nom de symboliste. Son recueil, du reste, contient quelques pièces aimables, d'un tour à la fois précieux et naïf, dans le goût du moyen âge et du xvr' siècle. Mais cela est en somme bien peu de chose, cela ne répondait guère aux ambitions et aux promesses du jeune poète.
A peine a paru le Pèlerin passionné que M. Jean Moréas, publiant un nouveau manifeste, apprend au monde la fondation de l'école romane ^. Déjà son manifeste antérieur, celui qui avait « lancé » le symbolisme, marquait un retour aux vieilles formes poétiques et à la vieille langue; et, dans le Pèlerin passioiuic^ voire dans les dernières pièces des Cantxlènes, maints archaïsmes de vocabulaire et de syntaxe, comme aussi certains sujets empruntés à nos anciens trouvères, annonçaient, chez le chef de l'école sym-
1. 11 prétendit même avoir le premier usé de cette appellation.
Figaro^ 18 septembre 1880.
Figaro, 14 septembre 1891.
boliste, le prochain fondateur de l'école romane. Môme par leurs procédés de composition, les allégories du Pèlerin passionné rappellent Charles d'Orléans et Guillaume de Lorris. Symboliste, M. Jean Moréas ne l'avait jamais été : roman, il Tétait déjà dans ce recueil, qui passa, voilà dix ans, pour le chef-d'œuvre du symbolisme.
Après son second manifeste, M. Moréas fît paraître deux petits livres, Œnone au clair visage et Sylves, Eriphyle et Sylves nouvelles. On y trouve quelques jolies pièces, cinq ou six, pas davantage, et qui sont d'une élégance bien mièvre. A quoi pouvait aboutir l'école romane? « Il nous faut, disait son chef, une poésie franche, vigoureuse et neuve. » On ne voit pas comment cette poésie serait issue d'une école qui, sous prétexte de « renouer la chaîne gallique », se condamnait à faire des pastiches. Les plus joHes pièces de M. Jean Moréas ne sont que cela. Et, nous l'avons déjà dit, quelques pastiches de lui méritent d'être loués pour leur gentillesse mignarde; mais ce sont jeux et artifices où le grammairien a souvent plus de part que le poète.
Tout dernièrement M. Moréas a publié deux livres de Stances^ bien supérieurs aux précédents recueils. Ces stances valent soit par la netteté de la forme, soit, quelques-unes du moins, par la finesse du sentiment. Il faudrait y insister davantage, si, môme n'ayant pas assez d'originalité pour marquer leur place dans l'évolution de notre poésie, elles avaient une figure assez caractéristique pour que nous y reconnussions le chef de l'école romane. Mais
220 LK MOrVEMENT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.
M. Mor(*as ne se soucie guère plus d y « romaniî^er » (jue d'y « symboliser* ».
Les poètes dont nous avons parlé jusqu'ici sont restés généralement fidèles à la discipline classique, dont ni les parnassiens, ni les romantiques euxmêmes ne rompirent le fil. En voici d'autres maintenant que ne retiennent pas dans leurs innovations le sons et le goût de la mesure, innés à notre race. Si M. Jean Moréas est Grec, c'est, pourrait-on dire, être plus que Français. Mais ils sont, eux, des Septentrionaux, des « barbares ». Sachons-leur gré d'avoir adopté la langue française, et ne nous étonnons pas trop en trouvant parfois chez eux des bizarreries et des raffinements qui choquent nos traditions héréditaires.
Ami de M. de Régnier, et, pour ainsi dire, son frère d'armes aux temps héroïques du symbolisme, M. Vielé-Griffin ne lui ressemble point. Rien, chez cet Anglo-Saxon, du parnassien que fut d'abord Fautour iVApahcmcnt et des Sites. Sa première œuvre. Cueille iVavnl, quoique la métrique en soit presque toujours régulière, dénote une inclination déjà mani-
I. (Jualrc nouveaux livres de Stances viennent de i>arailre (Janvier lUOI), qui doivent modifier quelque peu ce jugement. M. Jean Moréas y ronsardise non sans art, et parfois il accorde très déliealeinent les formes de la Pléiade à notre sensibilité moderne.
feste à briser la cadence; et bientôt il n'écrira guère plus qu'en vers libres. D'ailleurs, la forme même de son imagination et l'allure de son esprit ont quelque chose d'étranger, qui, pour nous, est quelque chose d'étrange. Non seulement il abonde en impropriétés, en tournures baroques, en néologismes saugrenus, en rythmes instables et discordants, mais encore ses brusqueries, ses incohérences, ses divagations nous le rendent souvent pénible ou obscur.
M. Vielé-Griffin n'en est pas moins un vrai poète. Il a renouvelé les thèmes éternels de la nature, de l'amour, de la mort, en les appropriant à son génie méditatif et inquiet. Il a quelquefois retrouvé la poésie populaire, non par des artifices et des pastiches, comme certains, mais par une communion intime avec l'âme primitive du peuple. Il a écrit de beaux symboles, la Chevauchée d*Veldis, Phocas le jardinier^ la Légende ailée de Wieland le forgeron^ où les plus grandes idées philosophiques et morales prennent une forme vivante, tantôt dramatique et tantôt épique ou lyrique. Ne lui demandons pas cet ordre et cette suite dont ne s'accommode guère la poésie symboliste; et que ce qu'il y a souvent chez lui de discontinu, de heurté, de bizarre, ne nous rende point insensibles, soit à l'élévation de sa pensée, soit à la riche variété de sa faciure. Entre les symbolistes, il est un de ceux qui font le meilleur usage de la nouvelle prosodie : son rythme souple, ondoyant, se diversifie sans cesse et traduit par de délicates inflexions les nuances de la sensibilité. Notre jeune école a sans doute des artistes plus sûrs.
220 LK MOrVEMENT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.
M. Moréas ne se soucie guère plus d y « romaniser» (juc (J'y « symboliser* ».
Les poètes dont nous avons parlé jusqu'ici sont restés généralement fidèles à la discipline classique, dont ni les parnassiens, ni les romantiques euxmêmes ne rompirent le fil. En voici d'autres maintenant que ne retiennent pas dans leurs innovations le sens et le goût de la mesure, innés à notre race. Si M. Jean Moréas est Grec, c'est, pourrait-on dire, être plus que Français. Mais ils sont, eux, des Septentrionaux, des « barbares ». Sachons-leur gré d'avoir adopté la langue française, et ne nous étonnons pas trop en trouvant parfois chez eux des bizarreries et des raffinements qui choquent nos traditions héréditaires.
Ami de M. de Régnier, et, pour ainsi dire, son frère d'armes aux temps héroïques du symbolisme, M. Viclé-Griffin ne lui ressemble point. Rien, chez cet Anglo-Saxon, du parnassien que fut d'abord l'auteur d'Aj)aisemeiit et des Sites. Sa première œuvre, Curille cVavrlly quoique la métrique en soit presque toujours régulière, dénote une inclination déjà mani-
1. Quatre nouveaux livres de Stances viennent de paraître (janvier lUOl), qui doivent modifier quelque peu ce jugement. M. Jean Moréas y ronsardise non sans art, et parfois il accorde très délicaleniont les formes de la Pléiade à notre sensibilité moderne.
feste à briser la cadence; et bientôt il n'écrira guère plus qu'en vers libres. D'ailleurs, la forme même de son imagination et Tallure de son esprit ont quelque chose d'étranger, qui, pour nous, est quelque chose d'étrange. Non seulement il abonde en impropriétés, en tournures baroques, en néologismes saugrenus, en rythmes instables et discordants, mais encore ses brusqueries, ses incohérences, ses divagations nous le rendent souvent pénible ou obscur.
M. Vielé-Griffin n'en est pas moins un vrai poète. Il a renouvelé les thèmes éternels de la nature, de l'amour, de la mort, en les appropriant à son génie méditatif et inquiet. Il a quelquefois retrouvé la poésie populaire, non par des artifices et des pastiches, comme certains, mais par une communion intime avec Tâme primitive du peuple. Il a écrit de beaux symboles, la Chevauchée d*Yeldis, Phocas le jardinier, la Légende ailée de Wieland le forgeroîi^ où les plus grandes idées philosophiques et morales prennent une forme vivante, tantôt dramatique et tantôt épique ou lyricjue. Ne lui demandons pas cet ordre et cette suite dont ne s'accommode guère la poésie symboliste; et que ce qu'il y a souvent chez lui de discontinu, de heurté, de bizarre, ne nous rende point insensibles, soit à l'élévation de sa pensée, soit à la riche variété de sa facture. Entre les symbolistes, il est un de ceux qui font le meilleur usage de la nouvelle prosodie : son rythme souple, ondoyant, se diversifie sans cesse et traduit par de délicates inflexions les nuances de la sensibilité. Notre jeune école a sans doute des artistes plus sûrs,
t222 LK MOUVEMENT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.
plus vigoureux et plus puissants, elle n'a aucun poêle plus original ; et, môme quand cette originalité choque notre goût, nous y trouvons encore un charme insinuant et sublil.
Entre les volumes de vers qu'a laissés Georges Rodenbach, on doit mentionner particulièrement le Hrijne du silence. Ses dernières œuvres trahissent la recherche, le procédé; elles ont quelque chose de vieillot en môme temps et de puéril. La note de Rodenbach est toujours la même. Affecté dès le début , il finit par s'évertuer sans grâce à des mièvreries non moins fades qu'alambiquées, confites en je ne sais quelle religiosité douceâtre et blafarde. Mais ce qui le protégera sans doute contre l'oubli, c'est (jue, si sa note ne varie pas, elle lui appartient bien en propre. Ame lasse et valétudinaire, il fut le poète du silence, des demi-teintes et de la pénombre, le poète de tout ce qui se fane, passe, tombe en désuétude. 11 nous donne l'impression très pénétrante des choses natales qui avaient modelé son être, paysages décolorés et dolents, brumeux horizons, mornes canaux, cloches discrètes des béguinages, cités assoupies qu'enveloppe une atmosphère de tristesse lénitive et dans lesquelles la vie présente semble n'être que le reflet d'un passé lointain.
11 y a la Belgi(iuc de Georges Rodenbach, avec >es langueurs et sa (juiétude somnolente; il yen a une
autre, il y a une Belgique plantureuse et de haute graisse, orgiaque à la fois et mystique, qui est celle de M. Emile Verhaeren. Ce qui nous frappe d'abord chez Tauteur des Campagnes hallucinées et des Débâcles^ c'est la fougue du tempérament, c'est une sensibilité violente et débridée. Et nous retrouvons dans sa poésie le vague et le fantastique où se complaisait Rodenbach; mais, tandis que Rodenbach efface toute couleur, amortit tout son, estompe tout contour, M. Verhaeren, prêtant aux objets un relief brutal, projette en pleine lumière les formes saugrenues et grimaçantes qu'ils prennent dans son imagination tourmentée. Sa langue même est abrupte, rocailleuse, souvent incorrecte, elle se hérisse de néologismes barbares, elle se crispe en fiévreuses contorsions. Et sa prosodie, libérée le plus souvent de toute contrainte, nous déconcerte par le cahot des mètres et le discord des rythmes. Pourtant les heurts, le forcènement, une truculence surchargée et criarde ne nous empêchent pas d'admirer chez lui la force du pathétique et l'intensité du pittoresque. Ses moyens sont grossiers, mais produisent des effets saisissants. Telles pièces de M. Verhaeren expriment en traits inoubliables les instincts les plus profonds, les plus élémentaires de l'âme du peuple, tantôt déprimé, tantôt révolté par la misère. Avec beaucoup de fatras, beaucoup de galimatias, il allie à sa faculté descriptive et évocatoire un don merveilleux d'invention verbale. On se dit parfois en lisant ses étranges poèmes que tout cela ne vaut peut-être pas deux vers de Racine. Et la puissance de son
22 t Li: MOUVEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
génie, môme si elle ne connaît aucune mesure, aucune règle, n'en force pas moins Tadmiralion de ceux pour lesquels Racine est un artiste divin.
Si nous revenons maintenant aux poètes nés français, il faut mettre à pari M. Maurice Bouchor, qui se tint en dehors de toute école. M. Bouchor a sa façon propre d'être symboliste. Un de ses meilleurs livres s'intitule les Symboles : il y développe tour à tour, avec une piété fervente, les grands mythes par lesquels Thumanité a exprimé sous des formes diverses le sentiment universel de l'au-delà. Plus tard il écrivit des « mystères » pour un théâtre de marionnettes. Les marionnettes, vu la gravité hiératique (juc leur prêtent une figure immobile et des gestes monotones, convenaient mieux que des acteurs en chair et en os à la représentation de personnages fabuleux, qui n'ont guère qu'une valeur de type. Dans ces pièces, M. Maurice Bouchor revint à l'union primitive de la religion et de la poésie. Citons en particulier les Mystères d'Eleusis, qui sont une des belles (cuvres de notre temps. Par l'inspiration d'abord, car ils (H'ièbrenl ce qu'il y a de plus humain à la fois et de plus divin, l'amour, la charité. Ensuite, par l'admirable poésie qui, d'un bout à Tautre, s'y répand avec je ne sais quelle heureuse et facile plénitude : scènes de la vie (lomesti(iue, où règne une familiarité cordiale, parfois une gaîlé tout ingénue; scènes champclres, où nous retrouvons h\ candeur savoureuse du
vieil Homère; scènes lyriques, où Téloquence n'est gâtée par aucun artifice, la noblesse par aucune pompe, où la majesté n'a jamais rien de tendu, où la grandeur ne cesse jamais d'être simple.
Nous ne devons parler ici que des poètes qui ont concouru à l'évolution de notre poésie contemporaine. Les autres, quel que puisse en être le talent, ne nous intéresseraient que s'ils avaient eu une originalité assez puissante pour la dévier. Aussi ne dirons-nous rien ni de ceux qui, comme M. Jean Richepin, ont été des romantiques attardés et exaspérés, ni de ceux qui, comme M. Edmond Haraucourt, comme M. Jean Lahor ou M. de Guerne, se sont approprié, chacun selon leur tour d'esprit et d'imagination, une poétique déjà consacrée par des chefsd'œuvre.
Si je mentionnais M. Richepin, ce ne serait pas pour les Blasphèmes^ où s'étale sa rhétorique insolente et crue, ce serait pour certaines pièces, les moins rutilantes, de la Chanson des Gueux et surtout de la Mer, M. Haraucourt a fait dans la haute poésie de très louables tentatives; mais les sujets qu'il traite demanderaient plus de vigueur et plus de souffle. M. Jean Lahor, disciple de Leconle de Lisle, s'en distingue par l'accent de pieuse douceur que prend chez lui la sérénité bouddhiste. M. de Guerne dc^veloppe avec éloquence de beaux lieux communs. n a de la rectitude et de la fermeté; il a aussi de l'ampleur, du mouvement et môme de l'éclat. II serait un grand poète, si Leconle de Lisle et Victor Hugo ne l'avaient pas été avant lui.
Parmi les u provinciaux » et les « rustiques », il faut en signaler au moins quelques-uns. M. André Theuriet est le peintre aimable et gracieux des Ardennes. Gabriel Vicaire a rendu les mœurs et les types de la Bresse en vers d'un réalisme pittoresque, où s'attendrit par instants la gaîté paysanne. M. Le Goffic et M. Le Braz sont tous deux Bretons : le premier exprime avec précision, en traits justes et fins, les aspects du pays natal; le second demande ses inspirations aux vieilles légendes d'Armor, et la sensibilité de Tàme bretonne n'a pas de plus fidèle, de plus délicat interprète.
En renouvelant la chanson rustique et populaire, ces poètes se conformaient au sens général de l'évolution poétique durant la dernière partie du siècle. On peut seulement regretter qu'ils observent jusque dans ce genre les règles de notre poésie savante. Trop soumis à la discipline traditionnelle, et, par suite, trop attentifs à la pureté, à l'élégance du style, ou môme à la coordination des idées, ils ne font guère, après tout, que des pastiches littéraires. Le caractère intime de la chanson populaire et rustique, c'est une spontanéité de sentiment qui a pour expression naturelle des synthèses brusques et discontinues '.
4. (^f. le Lyrisme sentimental et la Poésie populaire, par Roberl (l(i Souza. — On trouve de vraies chansons populaires, et non plus (les chansons littéraires, chez maints symbolistes, Verlaine (ral)or(l, M. Viclé-Griflin, M. Verhaeren, etc. Indiquons aussi les liallades françaises de M. Paul Fort.
achevé son œuvrer JNul ne saurait le dire, jbn tout cas, nous lui devons beaucoup. D'abord, il a rompu avec le réalisme et le mécanisme parnassiens, qui sacrifiaient le poète à l'artiste, qui eussent fini par ne laisser dans l'art aucune substance. Ensuite, il a dégagé la versification de règles artificielles. N'en concluons pas que, désormais, on écrira toujours en vers libres; peut-être même les vers libres seront-ils bientôt abandonnés *. Mais nos poètes ne s'astreindront plus à une prosodie uniforme et souvent tyrannique. Si, dans tel genre, ils observeront la métrique du Parnasse, ils ne se croiront pas, dans tel autre, tenus de rimer richement et de marteler leur rythme; ils n'appliqueront pas à l'élégie les formes de la poésie oratoire ou pittoresque. Chacun d'eux mettra sa métrique en harmonie avec sa sensibilité propre, et rien n'empêchera le même d'être, suivant l'inspiration du moment, tantôt parnassien, tantôt symboliste.
1. Plusieurs « vers-libristes » de la première heure sont déjà venus à résipiscence, M. de Régnier, par exemple, et M. Jean Moréas.
P;iriiii les ■• provinciaux » et les « rustiques », il ïii\i{ en signaler au moins quelques-uns. M. André Theuriel est le peintre aimable et gracieux des Ardenncîs. Gabriel Vicaire a rendu les mœurs et les types (le la Bresse en vers d'un réalisme pittoresque, où s'allencirit par instants la gaîté paysanne. M. Le (i(>nie et M. Le Braz sont tous deux Bretons : le premier exprime avec précision, en traits justes et fins, les îispeets du pays natal; le second demande ses inspirations aux vieilles légendes d'Armor, et la sensibilité (le Tùme bretonne n'a pas de plus fidèle, de pins (lélieal interprète.
Kn renouvelant la chanson rustique et populaire, ces poèb^s se conformaient au sens général de l'évoinlion poélicpie durant la dernière partie du siècle. On p(Mil seulcMuent regretter qu'ils observent jusque dans (!(» gcnn^ les règles de notre poésie savante. Trop soumis à la discipline traditionnelle, et, par suile, trop attentifs à la pureté, à Télégance du style, ou uK^me î\ la coordination des idées, ils ne font i;uèr(\ après tout, (pie des pastiches littéraires. Le caraetère intime de la chanson populaire et rustique, e'est une spontanéité de sentiment qui a pour expression naturelle des synthèses brusques et discon-
tilUH'
I. Cf. /(• iffrismc sentimental et la Poésie populaire^ par Rol»erl il(' Siui/a. - On li»uvo de vraies cliansons populaires, et non plus «liN ihanNiMis lillèraiivs, chez maints symbolistes, Verlaine «Talund. M. Viole (iril'tiiu M. Verhaeren, etc. Indiquons aussi les Hallmirs françaises de M. Paul Fort.
achevé son œuvre: l\ui ne saurait le dire, hn tout cas, nous lui devons beaucoup. D'abord, il a rompu avec le réalisme et le mécanisme parnassiens, qui sacrifiaient le poète à l'artiste, qui eussent fini par ne laisser dans Tart aucune substance. Ensuite, il a dégagé la versification de règles artificielles. N'en concluons pas que, désormais, on écrira toujours en vers libres; peu t-(>tre m(>me les vers libres seront-ils bientôt abandonnés *. Mais nos poètes ne s'astreindront plus à une prosodie uniforme et souvent tyrannique. Si, dans tel genre, ils observeront la métrique du Parnasse, ils ne se croiront pas, dans tel autre, tenus de rimer richement et de marteler leur rythme; ils n'appliqueront pas à l'élégie les formes de la poésie oratoire ou pittoresque. Chacun d'eux mettra sa métrique en harmonie avec sa sensibilité propre, et rien n'empt^chera le môme d'être, suivant l'inspiration du moment, tantôt parnassien, tantôt symboliste.
1. Plusieurs « vers-librisles - de la première heure sont déjà venus à résipiscence, M. de Régnier, par exemple, et M. Jean Moréas.