CHAPITRE IV
Vers 1875 ou 1880, rinfluence dominante dans la critique était celle de Taine. Rappelons brièvement les traits essentiels de sa philosophie générale, en tant qu'elle s'applique aux œuvres d'art.
Taine part de ce principe, qu'il n'y a aucune différence de nature entre le monde physique et le monde moral : les phénomènes moraux, qui, plus complexes, plus délicats, se laissent moins facilenaenl observer et classer, sont soumis au déterminisme tout aussi bien que les phénomènes physiques. L'histoire humaine rentre dans l'histoire naturelle et doil, par suite, en pratiquer la méthode. Or, si l'homme Cî^l un animal qui fait des poèmes de la môme manière que les abeilles font leur ruche ou les oiseaux leur nicl, l'œuvre d'art ne nous apparaît plus comme je ne sais quel jeu fortuit de l'imagination, mais comme le produit de certains facteurs.
Parmi les lois auxquelles l'homme est assujetti, il y en a deux capitales, d'où procède tout le système
de Taine. D'abord, la loi des dépendances : de môme que les divers organes d'un animal forment un ensemble dont aucune partie ne saurait subir de changement sans que toutes les autres subissent un changement analogue, de môme les diverses aptitudes de rhomme sont entre elles dans un rapport nécessaire. Ensuite, la loi des conditions qui, appliquée aux œuvres d'art, peut se formuler ainsi : toute œuvre d'art est déterminée par des conditions antérieures et parla nature propre de l'artiste, laquelle, à vrai dire, résulte ou fait partie de ces conditions. Il y a liaison entre les choses simultanées, et, de là, la première de ces deux lois; il y a aussi liaison entre les choses successives, et, de là, la seconde. A l'une se rattache la théorie du caractère essentiel ou de la faculté maîtresse; à l'autre, la théorie des trois forces primordiales, qui sont la race, le milieu, le moment*.
Nous ne discuterons pas ici le système de Taine au point de vue métaphysique. Admettons de prime abord que tous les produits de l'activité humaine sont « déterminés » : il ne s'en suivra ni que nous ayons les moyens d'atteindre leurs facteurs, ni que la méthode employée par Taine soit la meilleure pour les atteindre.
On peut sans doute croire que, parmi les caractères de l'individu humain, comme parmi ceux de l'animal ou du végétal, les uns sont subordonnés et accessoires, les autres dominateurs, et qu'il y a en lui une
1. (If. le Mouvement lUlévairc an XIX" siècle^ p. 307 et suiv.
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faculté maîtresse. Mais, môme si cette faculté se laisse reconnaître, nous le représenterons-nous tel qu'un mécanisme de pièces commandées par un moteur unique? A la faculté maîtresse, Taine substitue je ne sais (juelle faculté proprement génératrice, d'où procéderaient toutes les autres. Voilà une psychologie un peu bien simple, la psychologie, non d'un moraliste, mais d'un logicien et d'un géomètre. Or, sur cette matière si complexe qu'est l'âme humaine, la logique et l'esprit de géométrie n'ont pas de prise : il y faudrait l'esprit de finesse, qui manque totalement à Taine.
De même pour les influences primordiales. Si l'on ne peut contester que ces influences existent, n'échappent-elles pas à l'analyse? Et, si même l'analyse en saisit quelque chose, est-ce assez pour (jue nous prétendions établir là-dessus des règles fixes? Étudions telle race, tel milieu, tel moment, avec toute l'application j)Ossible et dans tout le détail dont notre science est capable : cette étude nous mettra-t-elle en état (le déterminer d'avance quelle sera la nature intellectuelle et morale des individus qui s'y produiront? Non certes ; et combien d'individus qui, loin de s'expliquer parles influences primordiales, nous semblent au contraire les démentir! La race, d'abord, n'a rien de précis, rien de fixe, et ne nous permet que des conjectures plus ou moins vraisemblables. Pierre (Corneille est Tauleur du Cid, et son frère Thomas, l'auteur de Slilicoyi. L'influence du milieu se marque davantage; mais niera-t-on que nous ne puissions le modifier en l'accommodant à notre personnalité
propre? Voici deux poètes — et pourquoi changer d'exemple? — voici Pierre et Thomas Corneille, qui ne se ressemblent guère. Il faut bien admettre que Tun ou l'autre, sinon tous les deux, n'a point subi cette influence. Dira-t-on que le milieu de l'un ne fut pas celui de l'autre? On en viendrait bientôt à reconnaître autant de milieux que d'individus. La science contemporaine, qui n'accorde presque plus rien à l'influence de la race, a, du reste, réduit sensiblement celle du milieu. Quelque vertu qu'on veuille leur attribuer, elles peuvent sans doute fournir à un critique habile d'intéressantes considérations, mais ne sauraient se formuler en aucun cas avec une exactitude catégorique. Quant à l'influence du moment, c'est la plus notable des trois. Pour bien comprendre une œuvre, nous devons la rapprocher des œuvres antérieures. Malherbe ne se comprend pas sans Ronsard, ni Racine sans Corneille, ni Voltaire, en tant que tragique, sans Corneille et Racine. Mais gardonsnous de trop abonder en ce sens. D'une part, l'écrivain qui se modèle sur ses devanciers n'existe vraiment pas; et l'écrivain, d'autre part, qui ne s'applique qu'à les contredire, ne fera rien de durable. Voir, par exemple, dans le romantisme, comme le veulent certains, je ne sais quelle contre-partie systématique du classicisme, c'est se rendre incapable d'en expliquer la vigueur native et la fécondité. Et puis, quelle que soit l'influence du moment, elle ne peut, pas plus que les au très, se déterminer d'une façon précise. Prétendra-t-on que, si deux écrivains de la môme race n'ont rien entre eux de commun, c'est que le
milieu n'est pas le même: ou bien, inversement, que si deux écrivains du même milieu ne se ressemblent pas, leur difï'érence de nature se rapporte à la dilTérence de la race ; ou bien encore, si la parité de race ot de milieu n'empêche pas les aptitudes d'être diverses, que cette diversité a sa cause dans la diversité des moments? On doit reconnaître tout au moins que les trois influences se croisent, s'emmêlent, se contrarient, qu'il est impossible de les distinguer, de noter chacune d'elles avec précision. Elles échappent, encore un coup, à notre prise, ou, du moins, elles ne peuvent pas se réduire en formules. Affaire d'art et de tact, non de procédés mécaniques.
Sans doute l'individu doit en partie s'expliquer par les trois influences primordiales. Mais son fond même, voilà ce qui reste toujours insaisissable. Voulant faire de la critique une science, Taine le néglige, car ridiosyncrasie n'a pas de lois, ou, si elle en a, notre science imparfaite ne saurait encore les établir. L'individu le gênait; il l'a supprimé. Et pourtant nous sommes bien obligés de recourir en fin de compte à ce que Sainte-Beuve appelle la monade. « Il n'est (|u'une ûme, qu'une forme d'esprit pour faire tel ou tel chef-d'œuvre. » Vous aurez beau vous enquérir de la race, du milieu, du moment, ces influences, si habile que vous soyez à les déterminer, laisseront toujours en dehors de soi quelque chose de particulier à la personne même de l'écrivain. Et quoi donc? Ce qui leur échappera, c'est justement ce qu'il y a d'essentiel, ce qui fait que Pierre Corneille a écrit, non Slilicon, mais le Ciel,
Le système de Taine n'est plus d'accord avec la science moderne, et sa méthode ne convient pas à la critique littéraire, qui ne cesèera jamais d'être un art. Ajoutons d'ailleurs qu'il fut surtout un philosophe et un historien. 11 étudia les œuvres en tant que « signes », pour leur intérêt documentaire et non pour leur valeur artistique. Entre la critique de Taine et celle, par exemple, d'un Sainte-Beuve, il n'y a vraiment de commun que la matière sur laquelle porte le travail. Taine mesure la valeur des œuvres à leur signification historique et ne leur demande guère que des renseignements sur l'époque où elles ont paru. Sa méthode et son système, comme la nature même de son esprit, l'amenaient à négliger, dans les monuments de la littérature, ce qu'ils ont de littéraire.
Après Taine, on pouvait croire que le temps était passé des théories et des formules générales. Cependant M. Ferdinand Brunetière, appliquant à la critique sa faculté d'abstraction, en a fait, lui aussi, une sorte de doctrine. Logicien et géomètre comme Taine, il se donne, comme Taine, pour naturaliste, et prétend inaugurer une méthode nouvelle en substituant à la critique fondée sur l'histoire naturelle de Geoffroy Saint-IIilaire et de Cuvier une critique qui se fonde sur l'histoire naturelle de Darwin et de Hîeckel.
La méthode de M. Brunetière est une application
23* LE MOrVEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
spéciale de l'évolulionnisme. Il recherche comment les genres littéraires se dégagent de rindétermination primitive, puis se fixent pour un temps plus ou moins long, puis se désagrègent et disparaissent tôt ou tard, évincés par d'autres genres qui auront eux aussi leur croissance, leur maturité, leur déclin. Nous reconnaissons là les mêmes lois qui président à la différenciation, au perfectionnement, à la décadence des espèces animales. Il n'y avait qu'à transporter dans la littérature les procédés de l'histoire naturelle. El rien sans doute n'est plus légitime. Si même Tévolutionnisme reste encore une hypothèse, il suffît que cette hypothèse ait renouvelé l'histoire naturelle pour qu'on soit en droit de l'appliquer à l'histoire littéraire.
M. Brunctière ne devint évolutionniste qu'assez tard, voilà une dizaine d'années. Mais, voilà dix ans, sa doctrine était déjà établie, et il ne semble pas que la méthode évolutive puisse s'y accommoder.
La doctrine de M. Brunetière est au fond très simple. Elle consiste tout entière dans la tradition, dans l'assujettissement du sens propre au sens commun. Les « quelques idées fondamentales » où lui-môme ramenait sa critique peuvent aisément s'expliquer par là. Ce qui l'intéresse n'est pas ce que tel ou tel écrivain a de particulier, mais ce qu'il s'est approprié des choses communes. Une œuvre littéraire ne vaut selon lui que par ce qu'elle renferme de général, et l'originalité d'un artiste n'est louable que s'il se borne à mettre sa marque sur un fonds universel.
Cette doctrine s'appuie sur l'immutabilité de la
raison humaine, sur la continuité de la tradition. Au contraire, la méthode évolutive suppose un changement perpétuel. N'y a-t-il pas contradiction entre Tune et l'autre?
Reconnaissons que , si Tévolutionnisme, comme nous l'avons dit, accorde peu d'importance à la race et au milieu, il en accorde beaucoup au moment; or, l'influence du moment, c'est ici celle des œuvres sur les œuvres, et les œuvres antérieures représentent justement la tradition. D'autre part, M. Brunetière, même avant d'introduire l'évolutionnisme dans la critique, n'avait jamais prétendu que les formes littéraires fussent immobilisées par des règles invariables. Pourtant, le point de vue évolutionniste ne s'accorde point avec celui de son dogmatisme antérieur. C'est le point de vue de la « relativité » ; et le dogmatisme de M. Brunetière suppose, non pas sans doute un absolu métaphysique, mais du moins, si je puis dire, un absolu qui se rapporte à l'homme en tant qu'homme. Avec certain esprit de finesse, ces deux points de vue peuvent se concilier; un esprit de géométrie, qui pousse sa logique à bout, accusera leur contradiction.
Et c'est ce qui arrive à M. Brunetière. On en signalerait aisément beaucoup d'exemples. Un seul suffira, qui est capital. L'évolutionnisme considère l'individualité comme un facteur essentiel pour la modification des genres. Mais cette individualité ne peut tenir beaucoup de place dans une doctrine qui, sacrifiant le particulier au général, doit nécessairement restreindre le rôle du « moi ». Devenu évolution-
- t I T MOrVEMEXT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
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La doctrine de M. Brunetière est au fond très simple. Ville consiste tout entière dans la tradition, dans rassiijettissenient du sens propre au sens commun. Les VI queliiues idées fondamentales » où lui-même ramenait sa critique peuvent aisément s'expliquer par là. C\^ qui l'intéresse n'est pas ce que tel ou tel écrivain a de particulier, mais ce qu'il s'est approprié des choses communes. Une œuvre littéraire ne vaut selon lui que par ce qu'elle renferme de général, et Tori^inalilé d'un artiste n'est louable que s'il ^ borne à mettre sa marque sur un fonds universel.
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raison humaine, sur la continuité de la tradition. Au contraire, la méthode évolutive suppose un changement perpétuel. N'y a-t-il pas contradiction entre Tune et l'autre?
Reconnaissons que , si l'évolutionnisme, comme nous Tavons dit, accorde peu d'importance à la race et au milieu, il en accorde beaucoup au moment; or, l'influence du moment, c'est ici celle des œuvres sur les œuvres, et les œuvres antérieures représentent justement la tradition. D'autre part, M. Brunetière, môme avant d'introduire l'évolutionnisme dans la critique, n'avait jamais prétendu que les formes littéraires fussent immobilisées par des règles invariables. Pourtant, le point de vue évolutionniste ne s'accorde point avec celui de son dogmatisme antérieur. C'est le point de vue de la « relativité » ; et le dogmatisme de M. Brunetière suppose, non pas sans doute un absolu métaphysique, mais du moins, si je puis dire, un absolu qui se rapporte à l'homme en tant qu'homme. Avec certain esprit de finesse, ces deux points de vue peuvent se concilier; un esprit de géométrie, qui pousse sa logique à bout, accusera leur contra(Uction.
Et c'est ce (jui arrive à M. Brunetière. On en signalerait aisément beaucoup d'exemples. Un seul suffira, qui est capital. L'évolutionnisme considère l'individualité comme un facteur essentiel pour la modification des genres. Mais cette individualité ne peut tenir beaucoup de place dans une doctrine qui, sacrifiant le particulier au général, doit nécessairement res- Ireindrtî \r, rôle du « moi ». Devenu évolution-
spéciale de l'évolutionnisme. Il recherche comment les genres littéraires se dégagent de rindétermination primitive, puis se fixent pour un temps plus ou moins long, puis se désagrègent et disparaissent tôt ou tard, évincés par d'autres genres qui auront eux aussi leur croissance, leur maturité, leur déclin. Nous reconnaissons là les mêmes lois qui président à la différenciation, au perfectionnement, à la décadence des espèces animales. 11 n'y avait qu'à transporter dans la littérature les procédés de Thistoire naturelle. El rien sans doute n'est plus légitime. Si même l'évolutionnisme reste encore une hypothèse, il suffit que cette hypothèse ait renouvelé l'histoire naturelle pour qu'on soit en droit de l'appliquer à l'histoire littéraire.
M. Brunetière ne devint évolutionniste qu'assez tard, voilà une dizaine d'années. Mais, voilà dix ans, sa doctrine était déjà établie, et il ne semble pas que la méthode évolutive puisse s'y accommoder.
La doctrine de M. Brunetière est au fond très simple. Elle consiste tout entière dans la tradition, dans rassujetlissement du sens propre au sens commun. Les « quelques idées fondamentales » où lui-même ramenait sa critique peuvent aisément s'expliquer par là. Ce qui l'intéresse n'est pas ce que tel ou tel écrivain a de particulier, mais ce qu'il s'est approprié des choses communes. Une œuvre littéraire ne vaut selon lui que par ce qu'elle renferme de général, et l'originalité d'un artiste n'est louable que s'il se borne à mettre sa marque sur un fonds universel.
Cette doctrine s'appuie sur l'immutabilité de la
raison humaine, sur la continuité de la tradition. Au contraire, la méthode évolutive suppose un changement perpétuel. N'y a-t-il pas contradiction entre Tune et Tautre?
Reconnaissons que , si Tévolutionnisrae, comme nous Tavons dit, accorde peu d'importance à la race et au milieu, il en accorde beaucoup au moment; or, Tinfluence du moment, c'est ici celle des œuvres sur les œuvres, et les œuvres antérieures représentent justement la tradition. D'autre part, M. Brunetière, môme avant d'introduire l'évolutionnisme dans la critique, n'avait jamais prétendu que les formes littéraires fussent immobilisées par des règles invariables. Pourtant, le point de vue évolutionniste ne s'accorde point avec celui de son dogmatisme antérieur. C'est le point de vue de la « relativité » ; et le dogmatisme de M. Brunetière suppose, non pas sans doute un absolu métaphysique, mais du moins, si je puis dire, un absolu qui se rapporte à l'homme en tant qu'homme. Avec certain esprit de finesse, ces deux points de vue peuvent se concilier; un esprit de géométrie, qui pousse sa logique à bout, accusera leur contradiction.
Et c'est ce (jui arrive à M. Brunetière. On en signalerait aisément beaucoup d'exemples. Un seul suffira, qui est capital. L'évolutionnisme considère l'individualité comme un facteur essentiel pour la modification des genres. Mais cette individualité ne peut tenir beaucoup de place dans une doctrine qui, sacrifiant le particulier au général, doit nécessairement restreindre le rôle du « moi ». Devenu évolution-
spéciale de révolulionnisme. Il recherche comment les genres littéraires se dégagent de rindétermination primitive, puis se fixent pour un temps plus ou moins long, puis se désagrègent et disparaissent tôt ou tard, évincés par d'autres genres qui auront eux aussi leur croissance, leur maturité, leur déclin. Nous reconnaissons là les mêmes lois qui président à la différenciation, au perfectionnement, à la décadence des espèces animales. 11 n'y avait qu'à transporter dans la littérature les procédés de l'histoire naturelle. El rien sans doute n'est plus légitime. Si même l'évolutionnisme reste encore une hypothèse, il suffit que cette hypothèse ait renouvelé l'histoire naturelle pour qu'on soit en droit de l'appliquer à l'histoire littéraire.
M. Brunetière ne devint évolutionniste qu'assez tard, voilà une dizaine d'années. Mais, voilà dix ans, sa doctrine était déjà établie, et il ne semble pas que la méthode évolutive puisse s'y accommoder.
La doctrine de M. Brunetière est au fond très simple. Elle consiste tout entière dans la tradition, dans rassujetlissement du sens propre au sens commun. Les « quelques idées fondamentales » où lui-même ramenait sa critique peuvent aisément s'expliquer par là. Ce qui l'intéresse n'est pas ce que tel ou tel écrivain a de particulier, mais ce qu'il s'est approprié des choses communes. Une œuvre littéraire ne vaut selon lui que par ce qu'elle renferme de général, et l'originalité d'un artiste n'est louable que s'il se borne à mettre sa marque sur un fonds universel.
Cette doctrine s'appuie sur l'immutabilité de la
raison humaine, sur la continuité de la tradition. Au contraire, la méthode évolutive suppose un changement perpétuel. N'y a-t-il pas contradiction entre Tune et l'autre?
Reconnaissons que , si Tévolutionnisme, comme nous Tavons dit, accorde peu d'importance à la race et au milieu, il en accorde beaucoup au moment; or, l'influence du moment, c'est ici celle des œuvres sur les œuvres, et les œuvres antérieures représentent justement la tradition. D'autre part, M. Brunetière, même avant d'introduire l'évolutionnisme dans la critique, n'avait jamais prétendu que les formes littéraires fussent immobilisées par des règles invariables. Pourtant, le point de vue évolutionniste ne s'accorde point avec celui de son dogmatisme antérieur. C'est le point de vue de la « relativité » ; et le dogmatisme de M. Brunetière suppose, non pas sans doute un absolu métaphysique, mais du moins, si je puis dire, un absolu qui se rapporte à l'homme en tant qu'homme. Avec certain esprit de finesse, ces deux points de vue peuvent se concilier; un esprit de géométrie, qui pousse sa logique à bout, accusera leur contradiction.
Et c'est ce qui arrive à M. Brunetière. On en signalerait aisément beaucoup d'exemples. Un seul suffira, qui est capital. L'évolutionnisme considère l'individualité comme un facteur essentiel pour la modification des genres. Mais cette individualité ne peut tenir beaucoup de place dans une doctrine qui, sacrifiant le particulier au général, doit nécessairement restreindre le rôle du « moi ». Devenu évolution-
23 îr LE MOUVEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
spéciale de révolulionnisme. Il recherche comment les genres littéraires se dégagent de rindétermination primitive, puis se fixent pour un temps plus ou moios long, puis se désagrègent et disparaissent tôt ou tard, évincés par d'autres genres qui auront eux aussi leur croissance, leur maturité, leur déclin. Nous reconnaissons là les mêmes lois qui président à la différenciation, au perfectionnement, à la décadence des espèces animales. Il n'y avait qu'à transporter dans la littérature les procédés de l'histoire naturelle. El rien sans doute n'est plus légitime. Si même révolution nisme reste encore une hypothèse, il suffit que cette hypothèse ait renouvelé l'histoire naturelle pour qu'on soit en droit de l'appliquer à l'histoire littéraire.
M. Brunetière ne devint évolutionniste qu'assez tard, voilà une dizaine d'années. Mais, voilà dix ans, sa doctrine était déjà établie, et il ne semble pas que la méthode évolutive puisse s'y accommoder.
La doctrine de M. Brunetière est au fond très simple. Elle consiste tout entière dans la tradition, dans l'assujettissement du sens propre au sens commun. Les « quelques idées fondamentales » où lui-môme ramenait sa critique peuvent aisément s'expliquer par là. Ce qui l'intéresse n'est pas ce que tel ou tel écrivain a de particulier, mais ce qu'il s'est approprié des choses communes. Une œuvre littéraire ne vaut selon lui que par ce qu'elle renferme de général, et l'originalité d'un artiste n'est louable que s'il se borne à mettre sa marque sur un fonds universel.
Cette doctrine s'appuie sur l'immutabilité de la
raison humaine, sur la continuité de la tradition. Au contraire, la méthode évolutive suppose un changement perpétuel. N'y a-t-il pas contradiction entre Tune et l'autre?
Reconnaissons que , si Tévolutionnisme, comme nous Tavons dit, accorde peu d'importance à la race et au milieu, il en accorde beaucoup au moment; or, l'influence du moment, c'est ici celle des œuvres sur les œuvres, et les œuvres antérieures représentent justement la tradition. D'autre part, M. Brunetière, même avant d'introduire l'évolulionnisme dans la critique, n'avait jamais prétendu que les formes littéraires fussent immobilisées par des règles invariables. Pourtant, le point de vue évolutionniste ne s'accorde point avec celui de son dogmatisme antérieur. C'est le point de vue de la « relativité » ; et le dogmatisme de M. Brunetière suppose, non pas sans doute un absolu métaphysique, mais du moins, si je puis dire, un absolu qui se rapporte à l'homme en tant qu'homme. Avec certain esprit de finesse, ces deux points de vue peuvent se concilier; un esprit de géométrie, qui pousse sa logique à bout, accusera leur contradiction.
Et c'est ce ([ui arrive à M. Brunetière. On en signalerait aisément beaucoup d'exemples. Un seul suffira, qui est capital. L'évolutionnisme considère l'individualité comme un facteur essentiel pour la modification des genres. Mais cette individualité ne peut tenir beaucoup de place dans une doctrine qui, sacrifiant le particulier au général, doit nécessairement restreindre le rôle du « moi ». Devenu évolution-
nislo, M. Brunetière est obligé, lorsqu'il explique sa méthode, de mettre en pleine lumière le rôle de ridiosyncrasie. Il reconnaît alors que toute variation constitutive d'un nouveau genre en littérature, comme d'une espèce nouvelle en histoire naturelle, a pour point de départ une particularité nouvellement apparue chez tel ou tel individu. Et nous le féliciterions d'avoir sur ce point corrigé Taine ; mais sa doctrine réduit à presque rien cette individualité dont sa méthode le forçait à signaler l'importance. Même après qu'il est devenu évolutionniste, le sens propre lui demeure aussi suspect et le w moi » aussi haïssable. Il exagère l'influence du moment pour enlever au « génie » tout ce que le génie peut avoir de vraiment original. Il diminue le plus possible la part de l'invention;, il exalte, au détriment des autres, ceux d'entre nos écrivains qui lui apparaissent comme les fidèles interprètes de l'humanité moyenne; il se complaît dans l'apologie du lieu commun.
La doctrine de M. Brunetière prévaut constamment sur sa méthode. Pourquoi devint-il évolutionniste? En appliquant à la littérature son dogmatisme classique, il eût répété Nisard; il eût été un Nisard moins exclusif. En introduisant la méthode évolutive dans la criticjue, il prétendait se faire sa place à soi, inaugurer, après Taine, une « époque » nouvelle; et cette légitime ambition le séduisit.
A vrai dire, l'évolutionnisme n'a, chez M. Brunetière, rien que de factice : le fond de son esprit, et, par suite, le fond de sa critique ne subirent aucun changement. Il" y a dix ans, M. Brunetière reprochait à
tels « jeunes » de croire que, pour s'être un peu frottés de science dans la fréquentation de Darwin et de Spencer, ils reproduisaient les choses quand ils imitaient les mots. On pourrait, en parlant avec j)lus dr, révérence, lui adresser un reproche semblable. Car enfin les analogies qu'il découvre entre les genres littéraires et les espèces animales se traduisent dans son vocabulaire par l'emploi de certains mots que tout à l'heure il déclarait vains; mais, pour intéressantes que soient ces analogies, elles n'ont en définitive aucune valeur documentaire. Considérer les genres comme de véritables entités, leur attribuer « une vi(^ indépendante du caprice des écrivains et des artistes » , c'est là faire ce qui s'appelait jadis de la scolastique. Cette assimilation des espèces animales et des genres littéraires est toute superficielle, et les termes (1(î cimcurrence vitale, de persistance du plus apte, de sélection naturelle^ expriment sous une forme pé<lantes(juo des idées qui, si elles fournissent d'ingénieux rapprochements, ne comportent pas ici la précision (h>s formules scientifiques *.
Dans un article spécial sur la méthode évolutive, lui-même s'est appliqué à en signaler les avantages. 1° Elle substitue le point de vue généalogique au poinl de vue successif. — Mais ce n'est là que l'influence du moment, laquelle avait été mise en lumière par Sainte-Beuve et par Taine. 2° Elle écarte la théorie du progrès continu. — Mais a-t-on vraiment besoin
1. Ces idées, du reste, n'avaient rien de nouveau que leur coordination en système.
nist<^ M. Brunetière est obligé, lorsqu'il explique sa mélliode, de meltre en pleine lumière le rôle de ridiosyncrasie. Il reconnaît alors que toute variation conslitutive d'un nouveau genre en littérature, comme d'une espèce nouvelle en histoire naturelle, a pour point de départ une particularité nouvellement apparue chez tel ou tel individu. Et nous le féliciterions d'avoir sur ce point corrigé Taine ; mais sa doctrine rcduit à presque rien cette individualité dont sa mclhodc le forçait à signaler l'importance. Même après qu'il est devenu évolutionniste, le sens propre lui demeure aussi suspect et le « moi » aussi haissaljle. 11 exagère l'influence du moment pour enh^ver au u génie » tout ce que le génie peut avoir de vraiment original. Il diminue le plus possible la part de l'invention;, il exalte, au détriment des autres, ceux d'entre nos écrivains qui lui apparaissent comme les fidèles interprètes de l'humanité moyenne; il se complaît dans l'apologie du lieu commun.
La doctrine de M. Brunetière prévaut constamment sur sa méthode. Pourquoi devint-il évolutionniste? En appli(|uant à la littérature son dogmatisme classi<iue, il eût répété Nisard; il eût été un Nisard moins exclusif. En introduisant la méthode évoluliv(î dans la criticjue, il prétendait se faire sa place à soi, inaugurer, après Taine, une « époque » nouvelle; et cetle légitime ambition le séduisit.
A vrai dire, l'évolutionnisme n'a, chez M. Brunetière, rienijue de factice : le fond de son esprit, et, par suite, le fond de sa critique ne subirent aucun changement. 11 y a dix ans, M. Brunetière reprochait à
tels « jeunes » de croire que, pour s'être un peu frottés de science dans la fréquentation de Darwin et de Spencer, ils reproduisaient les choses quand ils imitaient les mots. On pourrait, en parlant avec plus de révérence, lui adresser un reproche semblable. Car enfin les analogies qu'il découvre entre les genres littéraires et les espèces animales se traduisent dans son vocabulaire par l'emploi de certains mots que tout à rheure il déclarait vains; mais, pour intéressantes que soient ces analogies, elles n'ont en définitive aucune valeur documentaire. Considérer les genres comme de véritables entités, leur attribuer « une vie indépendante du caprice des écrivains et des artistes », c'est là faire ce qui s'appelait jadis de la scolastique. Cette assimilation des espèces animales et des genres littéraires est toute superficielle, et les termes de concurrence vitale^ de persistance du plus apte, de sélection naturelle, expriment sous une forme pédantesque des idées qui, si elles fournissent d'ingénieux rapprochements, ne comportent pas ici la précision des formules scientifiques *.
Dans un article spécial sur la méthode évolutive, lui-môme s'est appliqué à en signaler les avantages. 1" Elle substitue le point de vue généalogique au point de vue successif. — Mais ce n'est là que l'influence du moment, laquelle avait été mise en lumière par Sninle-Heuve et par Taine. 2° Elle écarte la théorie <ln progrès continu. — Mais a-t-on vraiment besoin
1. 0> idrcs, «lu n'sir, n'avaient rion de nouveau que leur coordination en svslrine.
d'être évolutioiinislc pour repousser en matière d'arl celle étrange théorie d'après laquelle Campistron, postérieur à Racine, lui serait nécessairement supérieur? 3° Elle exclut les médiocrités qui encombrent riiistorien de la littérature. — Mais ne peut-on, sans se convertir à l'évolutionnisme, faire la différence des écrivains médiocres aux écrivains originaux, et débarrasser de ceux-ci Thistoire littéraire? 4° Enfin elle expulse de la critique ce que la critique a encore de subjectif et confère par suite à ses jugements une autorité qui jusqu'ici leur faisait défaut. — Mais il ne suffit pas d'avancer une telle proposition, il faudrait encore la démontrer. D'après M. Brunetière, les adversaires de la méthode évolutive auraient peur qu'elle n'introduisît dès maintenant quelque certitude dans la critique, qu'elle n'établît une façon de penser définitive sur les écrivains. Seulement, de quelle manière introduirait-elle cette certitude, établirait-elle cette façon de penser? Voilà ce qu'on ne saisit pas. M. Brunetière confond visiblement l'art et la science. En histoire naturelle, par exemple, il y a des faits universellement reconnus, des caractères dûment constatés; en littérature, les faits et les caractères que la critique alléguerait pour constituer je ne sais quelle hiérarchie sont justement ceux sur lesquels porte la discussion.
On ne rendrait certes pas justice à M. Brunetière, si l'on se contentait de montrer en quoi son évolutionnisme est superficiel et artificiel. Nous avons discuté sa méthode, nous discuterons plus loin sa doctrine : il faut pour le moment signaler les mérites
et les services qui lui valurent, entre les critiques contemporains, une place éminente.
Reconnaissons tout d'abord à M. Brunetière de 1res hautes qualités morales et intellectuelles : d'une part, l'indépendance et la vigueur de caractère, la rectitude dans l'affirmation, le courage dans la négation; de l'autre, le savoir, l'activité d'esprit, la puissance démonstrative. Ensuite n'oublions pas ce que lui donne de force son exacte discipline; toutes les idées, chez lui, se soutiennent mutuellement, de façon que chacune, à sa valeur propre, ajoute celle des autres. Quand venait de mourir Sainte-Beuve, quand Taine s'absorbait dans son œuvre historique, nul n'était mieux fait que M. Brunetière pour rendre à la critique l'autorité qu'elle avait perdue. Les dilettantes n'y voyaient guère qu'une distraction pour eux-mêmes et un amusement pour leurs lecteurs. II la conçut d'une façon toute difl'érente. Telle qu'il la conçut, la critique devait non seulement diriger l'éducation du public et montrer la voie aux écrivains, mais entretenir et perpétuer, comme lui-môme le dit, l'identité de la conscience héréditaire. Il en faisait une véritable fonction sociale, et, s'il prétendit lui donner des règles, c'était pour en autoriser les arrêts.
Parmi les nombreux services que rendit M. Brunetière, nous en signalerons trois des plus importants. D'abord, tandis que les autres critiques, cherchant dans les livres leur seul plaisir, n'avaient aucun souci de le contrôler et d'en estimer la valeur, il maintint hautement la nécessité de juger, fût-ce contr'^ son
propre ^oût. Et, si même les jugements qu'il porte étaient au fond Texpression catégorique de préféronces tout individuelles, il n'en différerait pas moins des impressionnistes par le soin qu'il a d'expliquer ces préférences et de les justifier. — Puis, prenant à partie l'érudition dans un temps où elle menaçait de transformer la critique en je ne sais quel inventaire de faits souvent négligeables, M. Brunetière a plaidé la cause des idées générales, a remontré que, si les faits ont de la valeur, cette valeur tient justement aux idées générales qui peuvent s'en dégager. — Mais ce n'est pas seulement de Térudition qu'il devait distinguer la critique. Il la distingua aussi de l'histoire. A l'époque de ses débuts, les disciples (le Tainc ne voyaient dans la littérature qu'un ensemble de documents ; ils faisaient au besoin plus de cas d'une ineptie qui avait eu du succès que d'un chef-d'(euvre méconnu. Sans contester leur droit, M. Brunetière rappela opportunément que les historiens peuvent bien se mettre au point de vue historique, mais qu'un poème ou un roman, avant d'être un « signe », a, comme roman ou poème, sa fin en soi, et que l'objet propre de la critique consiste à Téludier en tant qu'œuvre d'art.
Par malheur, si la méthode de M. Brunetière semble bien factice, sa doctrine ne laisse pas d'être dangereuse. On peut surtout craindre qu'il ne sacrifie le sens propre au sens commun, qu'il ne refuse a l'individu toute existence personnelle. Dans Tordre moral, celte prédominance de la société sur l'individu a pour aboutissement une sorte de religion
politique et gouvernementale, et, dans Tordre intellectuel, un dogmatisme d'État. Ainsi la société opprimerait la conscience et la science. En matière d'art, M. Brunetière fait trop bon marché du « moi ». Il ne demande aux auteurs que d'être « humains ». Mais, au point de vue de la critique proprement littéraire, un auteur vaut surtout par ce qui lui est particulier, par ce qu'il a d'exceptionnel, de génial. Or, M. Brunetière diminue autant que possible la part du génie; tantôt, comme nous l'avons vu, il le sacrifie au « genre », sorte d'être organique qui recèle en soi le principe de son évolution, tantôt il le ramène à l'influence du moment et rend compte de son œuvre par les œuvres antérieures qui pèsent sur lui. Il le dépouille de ce qui le fait original, individuel, unique. Il le réduit à n'être qu'un simple interprète de la raison universelle.
Et voici, maintenant, des défauts qui sont particuliers à M. Brunetière. Concevant la critique comme exclusivement rationnelle, il ne fait guère que discuter, juger, classer. Et c'est peut-être avec raison qu'il accuse les dilettantes de ne pas conclure. Mais on le voudrait lui-même plus sensible à la beauté des œuvres d'art. Elles l'intéressent uniquement par la preuve qu'il en tire. Sa critique n'est qu'une argumenlation, une perpétuelle soutenance de thèse. Il prétend toujours démontrer quelque chose. Et, parfois, ce qu'il démontre se paiàserait fort bien de démonstration. Aussi peut-on dire que, s'il fit aux dilettantes une rude guerre, lui-même se rend coupable de dilettantisme en raisonnant pour le plaisir de raisonner.
Le rationalisme de M. Brunetière ne le garantit pas assez eontre cette « subjectivité » qu'il reproche aux autres. Il n'est pas toujours équitable. Il a des préventions, des j)réjugés. Très intrépide dogmatisle, très personnel en même temps de tempérament et (le tour d'esprit, comment ne lui arriverait-il pas d'ériger en dogmes ses propres appréciations? Au criti([ue, chez lui, fait tort non seulement le théoricien, mais aussi le polémiste. Hostile par exemple au xviii® siècle, M. Brunetière considère comme des ennemis personnels les philosophes, ces contempteurs de la discipline, ces perturbateurs de l'ordre, ces adversaires du catholicisme politique et social qu'il a pris sous son patronage. Même dans le xvik siècle, il « préfère » tels écrivains. Et cela sans doute est permis. Seulement ses préférences le rendent souvent injuste. Ayant un véritable culte pour Bossuet, chez lequel il ne trouve rien de répréhensible que son gallicanisme, il prend {)laisir à rabaisser Descartes, qui émancipa la pensée humaine, et Fénelon, qui fut un hérétique.
Quoique M. Ferdinand Brunetière ait toujours combattu le « sens propre », il ne lui déplaît point d'avoir une opinion qui le dislingue et rexceple, el, l)liis d'une fois, on l'a vu eflrayer ses lecteurs par des paradoxes, môme quand ces paradoxes devaient bientôt se ramener à des lieux communs *. Ce qui est pire, c'est que, sans en avoir conscience, il altère souvent la vérité des choses selon les besoins «le
1 . Cf., par exemple, les articles intitulés la Philosophie de îios.'iNrt (Hii((/es ct'iiiques, Vj, Une apologie de la casuislitfue (//w-
lou'f et Lilléralure^ 1), etc.
sa thèse. Pour déprécier le cartésianisme, il fait jansénistes tous les écrivains du xvii® siècle, non seulement Bossuet, Boileau, Racine, mais La Fontaine et Molière eux-mêmes. Pour démontrer la vitalité propre des genres, il réduit Malherbe à rien, prétendant que la transformation par laquelle notre poésie passa du « mode lyrique » au « mode oratoire » s'est opérée en dehors de lui ^ Pour mettre dans tout son jour l'influence du moment, il explique la réforme poétique du xvi*" siècle en disant que la Pléiade a voulu faire autre chose après Marot, et celle du xix'' siècle en disant que les romantiques ont voulu faire autre chose après les classiques. Or, la Pléiade fit autre chose après Marot parce que la poésie lui apparaissait , non plus comme un jeu d'esprit, comme un élégant badinage, mais comme l'expression d'une ûme généreuse et fervente; et les romantiques firent autre chose après les classiques parce qu'ils avaient une conception différente de la vie et de l'art. Et M. Brunetière le sait bien. Seulement, la préoccupation de sa thèse ne lui permet pas de s'en souvenir.
C'est pour avoir introduit dans la critique la méthode évolutive que M. Brunetière pourrait y mar([uer sa place. Mais, si le progrès de la critique a consisté depuis un demi-siècle à se rapprocher des sciences, je crains fort (|u'il ne soit illusoire. Son progrès véritable consiste plutAt à répudier, dans
I. Il est curieux «le ('oni|»aror ce (|un M. IJrunelicrc dit de Malliorbf, quand il n'a plus de Ihèse à soutenir. Cf. Évolution (le la criti({W'j p. 01 cl swiv.
2*2 LE MtKVEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
Le rationalisme de M. Brunelière ne le garantit pas assez contre cette u subjectivité » qu'il reproche aux autres. 11 n'est pas toujours équitable. Il a des prévent ion>, des |)réjugés. Très intrépide dogmaliste, très personnel en même temps de tempérament et de tour d'esprit, comment ne lui arriverait-il pas d'eripM* en doirmes ses propres appréciations? Au criti«[ue, chez lui, fait tort non seulement le théoricien, mais aussi le polémiste. Hostile par exemple au xvni' siècle, M. Brunetière considère comme des ennemis personnels les philosophes, ces contempteurs de la discipline, ces perturbateurs de Tordre, ces adversaires du catholicisme politique et social qu'il a pris sous son patronage. Même dans le xvne siècle, il «préfère ^^ tels écrivains. Et cela sans doute est permis. Senleinent ses préférences le rendent souvent injuste. Ayant un véritable culte pour Bossuet, chez lequel il ne trouve rien de répréhensible que son gallicanisme, il prend plaisir à rabaisser Descartes, qui émancipa la pensée liumaine, et Fénelon, qui fut un hérétique.
Ouoique M. Ferdinand Brunetière ait toujours combattu le « sens propre », il ne lui déplaît point d'avoir une opinion qui le distingue et Texceple, et, l)liis d'une fois, on l'a vu effrayer ses lecteurs par des paradoxes, même quand ces paradoxes devaient bientôt se ramener à des lieux communs *. Ce qui est pire, c'est (jue, sans en avoir conscience, il altère sou yen I la vérité des choses selon les besoins «le
1. Cf., par exemple, les articles inlilulés la Philosophie de 1i'j>.'^uel {K tuiles critiques, Vj, Une apologie de la casuistique (//i.«-
tou'c et Littérature, \), etc.
sa thèse. Pour déprécier le cartésianisme, il fait jansénistes tous les écrivains du xvii" siècle, non seulement Bossuet, Boileau, Racine, mais La Fontaine et Molière eux-mêmes. Pour démontrer la vitalité propre des genres, il réduit Malherbe à rien, prétendant que la transformation par laquelle notre poésie passa du « mode lyrique » au « mode oratoire » s'est opérée en dehors de lui ^ Pour mettre dans tout son jourFinfluence du moment, il explique la réforme poétique du xvr siècle en disant que la Pléiade a voulu faire autre chose après Marot, et celle du xlV siècle en disant que les romantiques ont voulu faire autre chose après les classiques. Or, la Pléiade fit autre chose après Marot parce que la poésie lui apparaissait , non plus comme un jeu d'esprit, comme un élégant badinage, mais comme Texpression d'une ûme généreuse et fervente; et les romantiques firent autre chose après les classiques parce qu'ils avaient une conception différente de la vie et de l'art. Et M. Brunetière le sait bien. Seulement, la préoccupation de sa thèse ne lui permet pas de s'en souvenir.
C'est pour avoir introduit dans la critique la méthode évolutive que M. Brunetière pourrait y maniuer sa place. Mais, si le progrès de la critique a consisté <lepuis un demi-siècle à se rapprocher des sciences, je crains fort ([u'il ne soit illusoire. Son progrès véritable consiste plutôt à répudier, dans
t. 11 est ruri<'u\ «le comparer ce (|iie M. Brunetière dit de Mallierb»*, quaml il n'.i plus de Ihèse à soutenir. Cf. Évolution de la rrith{UCf p. 01 cl siiiv.
'2't't LE MOUVEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
ces derniers temps, la discipline étroite et stérile à laquelle Taine l'avait assujettie. Les tranchants axiomes de cet esprit vigoureux et autoritaire firent d'abord impression. A vrai dire, sa méthode n'avait rien de nouveau que d'être appliquée avec une rigueur dont ne s'accommode point l'extrême complexité des analyses morales. Et de même pour M. Brunetière. Nous sommes beaucoup plus près de Sainte-Beuve que de lui. M. Brunetière, déclarant que Sainte-Beuve parle par métaphore lorsqu'il appelle la critique une histoire naturelle des esprits, considère Taine comme ayant fait un pas décisif. On peut en juger tout différemment. Les essais de critique scientifique tentés après Sainte-Beuve montrent l'inanité des vastes généralisations; et, quant aux méthodes, la sienne est sans doute la meilleure parce qu'elle n'a, précisément, rien de systématique. Homme de goût et non de système, il n'oublie jamais que, si la critique emprunte leurs procédés aux sciences, elle doit en user avec inflniment de tact et de précaution. Nous trouvons dans Sainte-Beuve toutes les vues que ses successeurs allaient coordonner pour établir une rigoureuse méthode. Mais il exclut les formules strictes qui ne peuvent s'appropriera la diversité des choses, et n'opprime point par une théorie exclusive et raide cet esprit critique qui est, de sa nature, (< facile, insinuant, souple, compréhensif ». Taine et M. Brunetière font œuvre de géomètres : le véritable critique, nous l'avons en Sainte-Beuve. On prétend qu'il manquait de philosophie. Ne confondons pas l'esprit de système avec l'esprit philosophique. Sa
grande supériorité sur les « philosophes » qui l'ont suivi, c'est de ne pas s'enfermer dans un cadre fixe, c'est d'ajuster chaque fois sa mélhode à la forme d'esprit qu'il analyse, de la diversifier, si je puis dire, en une multitude de points de vue successifs, de détours et de retours, de circonvolutions qui peuvent bien paraître capricieuses, mais qui, serrant toujours davantage le sujet, finissent par nous en donner la connaissance exacte et complète. Et sans doute je n'ignore pas quels avantages peut offrir un système. Les systèmes les plus faux rendirent en leur temps des services, aidèrent à la découverte de vérités qui devaient y survivre, qui, parfois, les ont ruinés. Seulement, il n'en est pas de la critique littéraire comme des sciences. Dans les sciences, des faits, tout positifs, nous avertissent à temps et nous arrêtent : quel est, dans la critique littéraire, le fait qui, si nous sommes prévenus, ne pourra s'interpréter au gré de nos préventions?
Comme M. Ferdinand Brunetière, M. Emile Faguet est surtout un « intellectuel », je veux dire que l'intelligence prédomine chez lui sur la sensibilité. Mais M. Brunetière a un système et M. Faguet n'en a pas. Par là M. Faguet réalise beaucoup mieux cette objectivité que M. Brunetière exige du critique, et dont lui-même se départ trop souvent. Un système est en effet quelque chose de subjectif. Toutes les vérités ne pouvant y trouver place, il suppose un choix, nécessairement déterminé par le tour d'esprit, le
2t() LE MOUVEMENT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
lempéramenl, Thumcur propre de celui qui repère. M. Fa guet, lui, se garde avec soin des spéculations abstraites; et c'est, chez cet intellectuel, un trait qu'il fallait marquer d'abord comme très caractéristique.
Dirons-nous qu'il n'a pas d'idées générales? On pourrait, je crois, en recueillir assez dans ses éludes pour instituer une sorte de philosophie littéraire. Mais il ne prétend pas les relier logiquement entre elles. Toute théorie lui paraît quelque chose d'arbitraire et toute conclusion à longue portée quelque chose d'impertinent. M. Faguet se détache autant que possible de soi. Il n'a ni une thèse à démontrer, ni^une cause à soutenir. Ce qu'il nous donne presque toujours, c'est une simple exposition. S'effaçant derrière les écrivains, il ne veut que les bien comprendre et les bien expliquer. Non seulement il n'étudie guère que des individus et fait des articles auxquels suffit pour titre un nom d'auteur, mais ses monographies n'afl'ectcnl jamais une forme systématique. Elles peuvent môme paraître mal composées; toute composition est un arrangement plus ou moins spécieux qui ne contente l'esprit qu'en lui dissimulant les diversités irréductibles de la nature. Quoique M. Faguet saisisse admirablement les caractères essentiels, et trouve même, pour les exprimer, des formules précises et décisives, aucune formule, trop générale en même temps et trop catégorique, ne lui dérobe les contrariétés intimes que comporte un « moi ». Sachant combien l'être humain est complexe, il n'a garde de tout rapporter à une faculté unique,
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210 LK MOUVKxMKNT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
teinpéramenl, riiumeur propre de celui qui Topère. M. Faguet, lui, se ^arde avec soin des spéculations abstraites; et c'est, chez cet intellectuel, un trait qu'il fallait marquer d'abord comme très caractéristique.
Dirons-nous qu'il n'a pas d'idées générales? On pourrait, je crois, en recueillir assez dans ses études pour instituer une sorte de philosophie littéraire. Mais il no prétend pas les relier logiquement entre elles. Toute théorie lui paraît quelque chose d'arbitraire et toute conclusion à longue portée quelque chose d'impertinent. M. Faguet se détache autant que possible de soi. Il n'a ni une thèse à démontrer, ni" une cause à soutenir. Ce qu'il nous donne presque toujours, c'est une simple exposition. S'effaçant derrière les écrivains, il ne veut que les bien comprendre et les bien expliquer. Non seulement il n'étudie guère que des individus et fait des articles auxquels suffit pour titre un nom d'auteur, mais ses monographies n'afl'eclcnt jamais une forme systématique. Elles peuvent môme paraître mal composées; toute composition est un arrangement plus ou moins spécieux qui ne contente l'esprit qu'en lui dis.simulant les diversités irréductibles de la nature. Quoique M. Faguet saisisse admirablement les caractères essentiels, et trouve môme, pour les exprimer, des formules précises et décisives, aucune formule, trop générale en môme temps et trop catégorique, ne lui dérobe les contrariétés intimes que comporte un (( moi ». Sachant combien l'ôtre humain est complexe, il n'a garde de tout rapporter à une faculté unique,
que Taine appelait la faculté maîtresse. Chaque ivain se caractérise par plusieurs formules, Tune ipérant l'autre.
Nous parlons ici des études qu'il a réunies en >lume et non des chroniques théâtrales qu'il publie iiaque semaine. Ce n'est pas que nous ne retrouvions ians ces feuilletons sa critique alerte, nette, péné- Lranie. Seulement, autre chose s'y ajoute et peut ne pas plaire. Le Faguet chroniqueur, qui a écrit sans doute beaucoup de morceaux très substantiels et très solides, affecte d'ordinaire une allure fringante, s'évertue à ne pas sembler un « pion ». Il fait des mots, lâche des gaudrioles, parle de sa pantoufle, cultive le calembour et ne dédaigne pas la calembredaine. Un chroniqueur doit être amusant, et le chroniqueur des Débats^ auquel ne manque aucune sorte d'esprit, a celle aussi qu'il faut pour amuser son public. Ce Faguet-là nous apparaît encore, à vrai dire, dans les sujets les plus graves, et jusque dans certains passages de Politiques et Moralistes, Mais, si parfois on l'y reconnaît à des cliquetis de mots un peu vains, plus souvent il trouve quelque rapprochement inattendu, il rend piquante une vue qui n'était que profonde.
Ce qu'on admire surtout chez M. Faguet, c'est la lucidité de l'intelligence. Et cette lucidité naturelle, aucun préjugé, aucun parti pris ne l'altère. Il a défini lui-môme sa propre critique en disant que la critique « est un don de vivre d'une infinité de vies étrangères, avec cette clarté de conscience que ne peut avoir que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abs-
2't(') LE MOUVEMKiNT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
Icmpéramenl, riiumeur propre de celui qui Topère. M. Faguet, lui, se garde avec soin des spéculations abstraites; et c'est, chez cet intellectuel, un trait qu'il fallait marquer d'abord comme très caractéristique.
Dirons-nous qu'il n'a pas d'idées générales? On pourrait, je crois, en recueillir assez dans ses études pour instituer une sorte de philosophie littéraire. Mais il ne prétend pas les relier logiquement entre elles. Toute théorie lui paraît quelque chose d'arbitraire et toute conclusion à longue portée quelque chose d'impertinent. M. Faguet se détache autant que possible de soi. Il n'a ni une thèse à démontrer, ni" une cause à soutenir. Ce qu'il nous donne presque toujours, c'est une simple exposition. S'effaçant derrière les écrivains, il ne veut que les bien comprendre et les bien expliquer. Non seulement il n'étudie guère que des individus et fait des articles auxquels suffit pour titre un nom d'auteur, mais ses monographies n'afl'ectcnt jamais une forme systématique. Elles peuvent môme paraître mal composées; toute composition est un arrangement plus ou moins spécieux qui ne contente l'esprit qu'en lui dissimulant les diversités irréductibles de la nature. Quoique M. Faguet saisisse admirablement les caractères essentiels, et trouve même, pour les exprimer, des formules précises et décisives, aucune formule, trop générale en môme temps et trop catégorique, ne lui dérobe les contrariétés intimes que comporte un « moi ». Sachant combien l'ôtre humain est complexe, il n'a garde de tout rapporter à une faculté unique.
à ce que Taine appelait la faculté maîtresse. Chaque écrivain se caractérise par plusieurs formules, Tune tempérant l'autre.
Nous parlons ici des études qu'il a réunies en volume et non des chroniques théâtrales qu'il publie chaque semaine. Ce n'est pas que nous ne retrouvions dans ces feuilletons sa critique alerte, nette, pénétrante. Seulement, autre chose s'y ajoute et peut ne pas plaire. Le Faguet chroniqueur, qui a écrit sans doute beaucoup de morceaux très substantiels et très solides, affecte d'ordinaire une allure fringante, s'évertue à ne pas sembler un « pion ». Il fait des mots, lâche des gaudrioles, parle de sa pantoufle, cultive le calembour et ne dédaigne pas la calembredaine. Un chroniqueur doit être amusant, et le chroniqueur des Débats^ auquel ne manque aucune sorte d'esprit, a celle aussi qu'il faut pour amuser son public. Ce Faguet-là nous apparaît encore, à vrai dire, dans les sujets les plus graves, et jusque dans certains passages de Politiques et Moralistes, Mais, si parfois on Ty reconnaît à des cliquetis de mots un peu vains, plus souvent il trouve quelque rapprochement inattendu, il rend piquante une vue qui n'était que profonde.
Ce qu'on admire surtout chez M. Faguet, c'est la lucidité de l'intelligence. Et cette lucidité naturelle, aucun préjugé, aucun parti pris ne l'altère. Il a défini lui-même sa propre critique en disant que la critique « est un don de vivre d'une infinité de vies étrangères, avec cette clarlé de conscience que ne peut avoir que celui qui est assez fort pour se délacher et s'abs-
hoiuicoup do morceaux écrits avec une régularité pleine et Terme. Mais ce qui le préoccupe uniquement, c'est de rendre l'idée. A quoi, d'ailleurs, il réussit le mieux du monde. Nulle qualité dans son écriture qui ne procède de son intelligence même. Kl, comme cette intelligence est d'une extraordinaire alacrité, son écriture aussi est tout ce qu'il y a de plus vivant. On croirait l'entendre parler. On saisit les ii^estes, les moindres jeux de physionomie. Certains journalistes, très difficiles, lui reprochent de mal écrire. Quelle erreur! Il n' « écrit » pas du tout. Et, ({uoiqu'il n'écrive pas, son style, qui n'a ni couleur ni nombre, est admirable par la justesse significative, par la vigoureuse précision, par je ne sais quel pittor(^s(|ue intellectuel.
Trop exclusivement cérébral pour être artiste, ses études sur les purs littérateurs, sur les poètes, sont excellentes sans doute à beaucoup d'égards, mais enfin ne comptent pas entre les meilleures; et, là même, ce qu'il fait avec le plus de succès, comme av(H! le plus de plaisir, c'est l'analyse d'une conception théorique ou d'une forme d'esprit. En matière (Farl proprement dit, M. Faguet est sans doute un très bon juge. Pourtant il saisit moins bien que d'autres ce qui se rapporte à l'imagination et à la sensibilité. 11 saisit surtout ce que l'intelligence peut en saisir.
Les essais de ]\I. Faguet sur « les politiques et les moralistes » sont supérieurs. Il se trouve là dans son (hunaine propre, et la méthode « idéologique »> dont il fait usage convient parfaitement au caractère
de ces écrivains. Peu soucieux d'érudition ou d anecdotes, leur vie ne l'intéresse que dans la mesure où elle rend compte de leur œuvre. Il n'étudie en eux que le mécanisme mental. On ne saurait mieux exposer un système philosophique ou sociologique, analyser avec plus de clarté et de précision le fonctionnement d'un cerveau. Dans un article sur Montesquieu, par exemple, ou sur Benjamin Constant, qu'importe que M. Faguet ne soit pas plus « sensible » et plus « artiste »? Du moment où il s'agit de comprendre et d'expliquer, nul autre ne le vaut. Si je devais le définir par un seul trait, je dirais qu'il est le plus intelligent des critiques.
M. Anatole France et M. Jules Lemaître ont fait, l'un, des romans et des contes, l'autre, des comédies * ; mais tous deux ont fait aussi de la critique littéraire, et tous deux sont ce qu'on appelle des impressionnistes. Ils s'opposent également à M. Faguet et à M. Brunctière : à M. Brunelière, parce qu'ils repoussent tout dogmatisme; à M. Faguet, comme nous l'indiquions plus haut, parce que les œuvres d'art émeuvent leur sensibilité et qu'ils en jouissent euxmêmes comme artistes.
M. Anatole France ne fut critique littéraire que par occasion. Rien chez lui de professionnel. Un amateur, pas autre chose. Il ne prétend point d'ailleurs au
1. Sur M. France roinanoior, cf. p. fiO, et, sur M. Lemaître aiileur drainali<|iic, cf. p. MO.
252 LK MOrVEMKNT LITTERAIRE CONTEMPORAIN.
litre de critique; il Ta décliné plus d'une fois, 1res modestement , mais non peut-être sans quelque ironie. Ses articles de la Vie litiérairey lui-même les appelle des contes de lettres, comme on dit des contes de fées. « Je ne sais de quel nom il faudrait les appeler; à coup sûr le terme le plus impropre est celui d'articles critiques. Je ne suis nullement un critique. » Et, en effet, si Ton prend le mot au sens que lui donne son étymologie, M. Anatole France a bien raison. Tout « critérium » lui fait défaut; comment jugerait-il, sans règle ni principe? Il ne juge pas, il nous confie ses impressions, les impressions du moment même, que celles d'un autre moment pourraient bien contredire.
Sa philosophie de la critique littéraire rentre dans son pyrrhonisme. L'homme, d'après lui, ne peut rien saisir d'objectivement réel. La nature se joue de nous en faisant paraître à nos yeux des phénomènes illusoires. Nous ne voyons l'univers qu'à travers nos sens, qui le déforment. Nous sommes incapables de sortir de nous-mêmes, d'atteindre autre chose que des rapports, de connaître ce qui n'est pas nous autrement que par une impression toute subjective et relative. Or, s'il n'y a pas de métaphysique, car les traités des métaphysiciens sont des romans, plus amusants que ceux des romanciers, aussi peu véritables, s'il n'y a pas de morale, car les mœurs changent de siècle en siècle et de pays à pays, s'il n'y a pas de science, car notre science prétendue ne va pas au delà de vains simulacres, — d'où tirerions-nous les éléments d'une critique ? Une critique vraiment digne de ce nom suppose
des règles extérieures à nous. Ces règles-là, nous ne saurions les découvrir. M. Anatole France renvoie les dogmatistes à quelques millions d'années. « Quand la biologie sera constituée, on pourra peutêtre construire une sociologie; après quoi, il sera loisible dé créer sur des bases solides une science esthétique. » Mais qui sait si nos descendants, le soleil ne leur donnant plus alors que de faibles rayons, n'auront pas cédé la place à des animaux moins frileux? En tout cas, soyons patients, soyons modestes ; et gardons-nous de fonder prématurément une esthétique en systématisant des sophismes.
A l'esprit de système, M. Anatole France oppose l'intuition, à la science il oppose le cœur, au raisonnement le sentiment. C'est le raisonnement qui nous trompe, car il démontre tout; tout, excepté ce que nous sentons véritable. Le sentiment, lui, ne nous trompe jamais; on ne peut être dupe de ses impressions, puisque nos impressions, c'est nous-mêmes. Si la logique nous fourvoie en des erreurs d'autant plus fAchcuses qu'elles sont réfléchies et conséquentes, ce que nous sryilcms, au contraire, est quelque chose (le certain. Certitude purement subjective? M. Anatole France la donne bien pour telle. Y a-t-il donc une autre sorte de certitude? Les mathématiques elles-mêmes ne sont vraies que par rapport à nous, car le temps, d'où dépendent les nombres, et l'espace, d'où dépendent les lignes, n'ont hors de nous rien de réel. Et pourquoi tous les hommes peuvent-ils se mettre d'accord sur la géométrie? Parce cpie la géométrie considère des choses
'2:\'2 U: MOrVEMKNT LITTERAIRE COXTEMPORAJX.
litre de critique; il la décliné plus d'une fois, 1res modestement , mais non peut-être sans quelque ironie. Ses articles de la Vie littéraire, lui-même les appelle des contes de lettres, comme on dit des contes de fées. « Je ne sais de quel nom il faudrait les appeler; à coup sûr le terme le plus impropre est celui d'articles critiques. Je ne suis nullement un critique. » Et, en effet, si Ton prend le mot au sens que lui donne son étymologie, M. Anatole France a bien raison. Tout w critérium » lui fait défaut; comment jugerait-il, sans règle ni principe? Il ne juge pas, il nous confie ses impressions, les impressions du moment même, que celles d'un autre moment pourraient bien contredire.
Sa philosophie de la critique littéraire rentre dans son pyrrhonisme. L'homme, d'après lui, ne peut rien saisir d'objectivement réel. La nature se joue de nous en faisant paraître à nos yeux des phénomènes illusoires. Nous ne voyons l'univers qu'à travers nos sens, qui le déforment. Nous sommes incapables de sortir de nous-mêmes, d'atteindre autre chose que des rapports, de connaître ce qui n'est pas nous autrement que par une impression toute subjective et relative. Or, s'il n'y a pas de métaphysique, car les traités des métaphysiciens sont des romans, plus amusants que ceux des romanciers, aussi peu véritables, s'il n'y a pas de morale, car les mœurs changent de siècle en siècle et de pays à pays, s'il n'y a pas de science, car notre science prétendue ne va pas au delà de vains simulacres, — d'où tirerions-nous les éléments d'une critique? Une critique vraiment digne de ce nom suppose
des règles extérieures à nous. Ces règles-là, nous ne saurions les découvrir. M. Anatole France renvoie les doginatistes à quelques millions d'années. « Quand la biologie sera constituée, on pourra peutêtre construire une sociologie; après quoi, il sera loisible dé créer sur des bases solides une science esthétique. » Mais qui sait si nos descendants, le soleil ne leur donnant plus alors que de faibles rayons, n'auront pas cédé la place à des animaux moins frileux? En tout cas, soyons patients, soyons modestes ; et gardons-nous de fonder prématurément une esthétique en systématisant des sophismes.
A Tesprit de système, M. Anatole France oppose l'intuition, à la science il oppose le cœur, au raisonnement le sentiment. C'est le raisonnement qui nous trompe, car il démontre tout; tout, excepté ce que nous sentons véritable. Le sentiment, lui, ne nous trompe jamais; on ne peut ôtre dupe de ses impressions, puiscjue nos impressions, c'est nous-mêmes. Si la logi(|ue nous fourvoie en des erreurs d'autant plus fAclunises qu'elles sont réfléchies et conséqncînles, ce (jne nous acnUms, au contraire, est quelque chose (le certain. Certitude purement subjeclive? M. Anatole France la donne bien pour telle. Y a-t-il donc une autre sorte de certitude? Les nialhémali(jues elles-mêmes ne sont vraies que par rapport à nous, car le temps, doù dépendent les nombres, et Tespace, d'où dépendent les lignes, n'ont hors de nous rien de réel. Et pourquoi tous les honunes peuvent-ils se mettre d'accord sur la géoniétiie? l*an'c ({ue la géométrie considère des choses
JliV Li: MOrVKMKNT LITTÉRAIRE CONTEMPORAIN.
viiiiiolI(»s, iiiia<5inaircs. En morale, ce qui est vérité dans tel pays, dans tel siècle, est erreur dans tel autre. Kn esthétique, tout est livré aux préférences individuelles. On allègue la tradition? M. Anatole France explique la fixité delà tradition par les préjugés, par rii^iiorancc, par la routine. Mais est-elle vraiment fixe? Il montre sans peine qu'elle varie et se contredit, et que, si les hommes ont des admirations communes, la discorde succède à la concorde dès le moment où chacun donne ses raisons. Or, en vertu de quelle autorité, de quel principe, de quelle règle, une opinion prévaudra t-elle sur les autres?
La critique de M. Anatole France est une véritable coni'ession, une sorte de journal intime. « Le bon criti(ine, dit-il lui-même, raconte les aventures <le son Ame. » Au fond, chacun de nous refait les livres ({u'il lit. Un livre a autant d'exemplaires que de lecteurs. Son prix lui vient, non de ce quïl renferme, mais de ce que ses lecteurs y mettent. Les meilleurs livres sont ceux qui éveillent en nous le plus d'idées, qui nous suggèrent le plus de rêves, qui mettent le mieux en branle notre sensibilité et notre imagination. A propos de Racine, de Pascal ou de (lœlhe, c'est de soi-même que M. Anatole France nous parle.
()l»jeclera-t-on (pfnne critique toute personnelle et senlimenlale est vouée par là môme à Tinconsé- (pienee? Sans nul doute; et aussi à la contradiclion. Mais eroirons-nons (puî la critique dogmatique soit plus si'ii'e el plus solide? I\I. Anatole France nous C()nununi<iue ses imj)ressions sans môme se soucier
de les mettre en accord. Il se moque fort d'être un logicien. La logique Tefifraie chez les autres, et, pour son propre compte, il n'en sent pas le besoin. D'abord, il la trouve inélégante, raide, brutale; ensuite, elle lui apparaît comme une maîtresse d'erreur et de grossier fanatisme. Sa rectitude môme la rend inhabile. La vérité, dont elle se croit l'instrument, n'est point une en soi et partout identique à elle-même ; elle est diverse, variable, chatoyante, faite d'un mélange d'erreurs; elle consiste en nuances qui échappent à nos syllogismes. Il n'y a pas une vérité, il y a des vérités. Souvent contradictoires entre elles, nous ne pouvons les unir qu'en répudiant cette logique exclusive et discourtoise qui, pour en affirmer une, méconnaît toutes les autres.
Dans la critique de M. France, c'est M. France luimême que nous aimons. Sa grâce, sa délicatesse, l'élégance native de son goût, affiné d'ailleurs par la plus exquise culture, donnent à ses « causeries littéraires », je ne dis pas seulement un charme délicieux, mais une valeur que n'a pas, je crois bien, la critique dogmatisle maniée par un pédant. Si M. Anatole France raconte les aventures de son âme, on peut sans doute se faire une autre idée de la critique, ou môme une idée toute contraire; mais l'âme de M.Anatole France est pourtant une âme charmante. En s'cnlevant l'autorité que semblent donner les règles, il se laissait libre jeu. Aucune certitude incommode ne gône l'heureuse versatilité de son esprit à la fois candide et subtil.
Pas plus que M. Anatole France, M. JulesLemaîlre ne se donne pour un critique de profession. « Ce ncst pas de la critique, écrit-il en parlant de ses éludes; eh bien, c'est autre chose. Je ne tiens pas au nom de ce que je fais. » Comme M. France, il est impressionniste. Mais si l'impressionnisme dérive du scepticisme, le scepticisme de M. Lemaître va moins loin que celui de M. France, et il a moins de raffinement. M. France est sceptique, sinon par système, du moins par inclination, par nature, par essence. M. Lemaître pourrait bien ne l'être qu'à la surface. 11 nous exposa, un beau jour, son credo moral, vague sans doute, mais qui suffit après tout pour établir une discipline. Son credo littéraire doit avoir j)Ius de précision, môme s'il ne le formule pas. C'est par bon ton qu'il en dissimule les articles, et par une sorte de pudeur délicate. Il joue au scepticisme pour se préserver du pédantisme. Son ironie ne recèle pas d'aussi profonds « dessous » que Tironie de M. Anatole France. Appelons-la, pour mieux dire, de la malice, une sorte de désinvolture badine. Honnôte homme, cl qui prétend ne se piquer de rien, M.Jules Lemaître est beaucoup plus décisif qu'il ne veut en avoir l'air.
Sous ses fantaisies et sous ses impertinences, nous devinons même un fond d'esprit pratique, un boa sens non seulement français, mais tourangeau. De là, le classicisme de M. Lemaître, et, si j'ose dire, son chauvinisme.
Son chauvinisme s'est plus d'une fois trahi par quelque mauvaise humeur à Tégard des Scandinaves,
Borusses ou Trévires, auxquels la scène française se trouvait naguère en proie. Évidemment la septentriomanie l'agaçait. On le sentait mal disposé pour ces étrangers dont c'est à peine si nous pouvons prononcer le nom. Son impatience a fini par éclater dans un long article, plein d'esprit sans doute, mais — le chauvinisme nous joue de ces tours — très superficiel et dépourvu de toute équité *. D'après lui, ce que les Septentrionaux nous donnent, c'est ce qu'ils nous ont pris autrefois, ce dont nous ne voulions plus. Ibsen et Biornson? Du George Sand. Hauptmann? Du Zola. Allons ! nous pouvons encore passer devant la Colonne ! A vrai dire, ses explications ne le satisfont pas entièrement. Il reconnaît que Vaccent tout au moins diffère et qu'on ne grasseyé pas près du pôle comme à Paris. Mais sachons d'où provient cette diversité d'accent. Elle provient, lui-môme le reconnaît, du sentiment religieux et de la vie intérieure. Ce n'est pas peu de chose.
Si le chauvinisme ne paraît chez M. Jules Lemaîlre que par accès, ses airs de détachement ne l'empochent pas d'(Mre un classique d'humeur et de goût. Les Contemporains nous le montrent déjà tel, esprit très curieux, très souple, sympathique en somme aux nouveautés, mais avec beaucoup de circonspection, d'abord par crainte d'être pris pour dupe, d'être « mis dedans »>, et puis par amour des qualités héréditaires, par aversion de ce qui est obscur, mal
I. De l'Influence récente des Littératures du Nord, Contemporainft, t. VI.
Vas plus que M. Anatole France, M. JulesLemaître ne se donne pour un critique de profession. « Ce n'est pas de la critique, écrit-il en parlant de ses études; eh bien, c'est autre chose. Je ne tiens pas au nom de ce que je fais. » Comme M. France, il est impressionniste. Mais si Fimpressionnisme dérive du scepticisme, le scepticisme de M. Lemaître va moins loin que celui de M. France, et il a moins de raffinement. M. France est sceptique, sinon par système, du moins par incHnation, par nature, par essence. M. Lemaître pourrait bien ne l'être qu'à la surface. Il nous exposa, un beau jour, son credo moral, vague sans doute, mais qui suffit après tout pour établir une discipline. Son Cî'edo littéraire doit avoir plus de précision, même s'il ne le formule pas. C'est par bon ton qu'il en dissimule les articles, et par une sorte de pudeur délicate. Il joue au scepticisme pour se ])réservcr du pédantisme. Son ironie ne recèle pas d'aussi profonds « dessous » que l'ironie de M. Anatole France. Appelons-la, pour mieux dire, de la malice, une sorte de désinvolture badine. Honnête homme, et qui prétend ne se piquer de rien, M.Jules Lemaître est beaucoup plus décisif qu'il ne veut en avoir Fair.
Sous ses fantaisies et sous ses impertinences, nous devinons même un fond d'esprit pratique, un bon sens non seulement français, mais tourangeau. De là, le classicisme de M. Lemaître, et, si j'ose dire, son chauvinisme.
Son chauvinisme s'est plus d'une fois trahi par quelque mauvaise humeur à Tégard des Scandinaves,
Borusses ou Trévires, auxquels la scène française se trouvait naguère en proie. Évidemment la septentriomanie Fagaçait. On le sentait mal disposé pour ces étrangers dont c'est à peine si nous pouvons prononcer le nom. Son impatience a fini par éclater dajas un long article, plein d*esprit sans doute, mais — le chauvinisme nous joue de ces tours — très superficiel et dépourvu de toute équité *. D'après lui, ce que les Septentrionaux nous donnent, c'est ce qu'ils nous ont pris autrefois, ce dont nous ne voulions plus. Ibsen et Biôrnson? Du George Sand. Hauptmann? Du Zola. Allons ! nous pouvons encore passer devant la Colonne ! Â vrai dire, ses explications ne le satisfont pas entièrement. Il reconnaît que Yaccent tout au moins diffère et qu'on ne grasseyé pas près du pôle comme à Paris. Mais sachons d'où provient cette diversité d'accent. Elle provient, lui-môme le reconnaît, du sentiment religieux et de la vie intérieure. Ce n'est pas peu de chose.
Si le chauvinisme ne paraît chez M. Jules Lemaître que par accès, ses airs de détachement ne l'empêchent pas d'être un classique d'humeur et de goût. Les Contemporains nous le montrent déjà tel, esprit très curieux, très souple, sympathique en somme aux nouveautés, mais avec beaucoup de circonspection, d'abord par crainte d'être pris pour dupe, d'être « mis dedans », et puis par amour des qualités héréditaires, par aversion de ce qui est obscur, mal
1. De l'Influence récente des Littératures du Nord, ContemporainSf t. VI.
('(jiiilihré, .violent, tourmenté, dépourvu de mesure et dliarmonie. Dans ses Impressions de théâtre^ M. Jules Lemaître soutient , avec plus de libéralisme que Sarcey, avec une intelligence plus ouverte et plus libre, la cause de Tart national et traditionnel contre les importations étrangères, celle de la pièce « bien faite » contre la pièce qui l'est mal ou qui ne Test pas du tout. S'il se montre indulgent pour les tentatives (les novateurs, c'est à condition qu'elles respectent les rè^^les sacramentelles du genre, et que, sous prétexte de rajeunir l'art dramatique, elles ne le ramènent ])as vers l'enfance.
(Uassi(jue donc, par race et par éducation, M. Jules Lemaître n'en est pas moins très moderne. Il ne s'intéresse guère qu'à la littérature du moment môme. Celle-là seule le fait « frémir d'aise ». Quand il parle des anciens, de Racine, par exemple, ou môme de Virgile et d'Euripide, il les prend par ce qui les rapproche de nous, et peut ainsi leur donner place entre ses « Contemporains » ; mais, en général, il ne se plaîl qu'avec les écrivains du temps présent, ceux de sa génération, et beaucoup, qui ne sont pas toujours les meilleurs, ont pour lui un irrésistible attrait. « Ouvrant au hasard un livre d'aujourd'hui, il m'arrive (rélre pénétré de plaisir jusqu'aux moelles^ tant j'aime la littérature de la seconde moitié du xix'^ siècle... » Celte prédilection s'accorde parfaitement avec son genre de critique; caries écrivains des autres siècles ne peuvent être goûtés de nous que si nous sortons de nous-mêmes, et, chez les modernes, nous retrouvons nos propres manières de penser et de
sentir, de rendre nos sentiments et nos pensées. Pourtant il n'est jamais plus moderne qu'en expliquant ce qu'il goûte dans tel ou tel ancien. Et j'imagine que l'auteur de Y Imitation, auquel il consacré des pages délicieuses, ne saurait s'empêcher de rougir en voyant quelles impressions son livre lui suggère.
Comme M. Anatole France, M. Lemaître ne fait que décrire sa propre sensibilité. Ce qui nous charme dans ses articles, c'est qu'ils réfléchissent l'âme et l'esprit de l'auteur, une âme fine et douce, un peu molle, insinuante, fuyante, un esprit singulièrement avisé, délicat, que son aptitude merveilleuse à tout comprendre empêche de rien affirmer. La critique est pour lui « un art de jouir des livres en affinant par eux ses sensations ». M. Jules Lemaître parle continuellement de soi, et ses lecteurs, du reste, ne paraissent pas lui en vouloir.
Si l'on pouvait montrer sans peine ce qu'il entre de subjectif dans les plus intransigeants dogmatistes, ce que leurs jugements empruntent de leur humeur, on montrerait tout aussi bien ce que les impressionnistes les plus dissolus, qui se défendent d'exprimer autre chose que leur goût particulier, doivent à leur culture et à la tradition. Le caractère essentiel de M. Jules Lemaître n'en est pas moins son impressionnisme. On l'a vu, dans le même article, soutenir le pour et le contre, puis conclure avec un sourire : « Et puis, ça m'est fort égal, » ou encore : « Qu'est-ce que ça peut faire à Sirius? » Il y avait là sans doute quelque espièglerie; le plaisir de scanda-
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liser les bonnes Ames et les dogmatistes. Mais il y avait encore autre chose. M. Jules Lemaître ne professant aucune doctrine, pourquoi nous cacherait-il ses doutes et ses contradictions? Les dogmatistes en ont aussi, ([u'ils nous dérobent,; ou, s'ils n'en ont pas, admirons alors la rectitude de'leur esprit plutôt que sa fertilité ou son étendue. On taxe M. Lemaître d'inconsistance, voire de baladinage? A vrai dire, il lui manque cette fausse honte qui nous oblige d'être toujours consé- (jucnts avec nous-mêmes, et cet esprit doctrinaire qui nous tient enfermés dans une théorie. Indifférent à tout système, le critique impressionniste a du moins cet avantage, que la sincérité ne lui coûte pas. Ne partant d'aucun principe, ne soutenant aucune thèse, il ne demande aux livres que de toucher sa sensibihté et d'émouvoir son imagination.
Quelques efforts qu'aient pu faire, depuis un demisiècle, cerlains esprits décisifs et autoritaires pour insliluer une critique dogmatique, nul progrès, nous Tavons dit, ne s'est fait en ce sens. Leurs tentatives mômes nous montrent que tout dogmatisme est illusoire. Le puissant esprit de Taine n'a pas réussie établir en cnti([ue des règles exactes, et son système, avec (jiK^lque talent qu'il l'applique, paraît aujourd'hui non moins enfantin, si j'ose dire, qu'arbitraire et factice. On se rendait compte tout àTheure que celui de M. Ferdinand Brunetière n'est pas solide, qu'il n'y a rien de commun, sinon une vaine phraséologie
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entre sa méthode et celle de Thistoire naturelle. Quant à Emile Hennequin*, je crois inutile d'en parler, car non seulement il n'a pas rendu la critiqué plus « scientifique », mais il faisait de la psychologie ou de rhistoire plutôt que de la littérature; et luimême, convenait d'ailleurs que la critique littéraire est un art.
M. Brunetière non plus, même depuis sa conversion à la méthode évolutive, ne prétendit jamais que la critique fût une véritable science. Ce que prétendait M. Brunetière c'est qu'elle peut être objective et dogmatique. M. Jules Lemaître et M. Anatole France soutenaient contre lui l'impressionnisme, et le débat des impressionnistes et des dogmatistes a rempli ces dix dernières années.
Pour exposer une question si importante, écartons tout d'abord les considérations accessoires qui ne feraient que l'obscurcir. Dire qu'il y a une critique dogmatique, c'est dire qu'il y a un <c critérium », un principe de certitude qui s'impose. Comment donc ne s'accorderait-on pas entre esprits également éclairés et cultivés, s'il y avait ce critérium? Peutêtre s'accorde-t-on. M. Brunetière a essayé de nier les variations et les contradictions de la critique, ou, tout au moins, d'en réduire l'importance. Il nous montre bien, en effet, qu'on est unanime sur beaucoup de points, sur ce point, entre autres, que Racine existe, comme il dit, ou môme que ses tragédies sont supérieures à celles de Voltaire. Seulement, c'est là