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Préface de Pierre et Jean

10 LE MOUVr.MENT LITTKlJAinE CONTEMPORAIN.

le sljle est l'expression claire et jusle de ce qu'on a vu.

Mais Gustave Flaubert n'était pourtant pas un vrai naluraliplc. Excellent maître de naturalisme, il portait dans l'art, pour son propre compte, des préoccupations dont le naturalisme s'exempte. Même au point de vue de 1' « écriture », ses rigueurs et ses scrupules faillirent le stériliser; il mettait à écrire une application jalouse, oppressive, maniaque, si bien que son style, admirable par la rectitude, la précision pittoresque, l'expressive harmonie, a quelque chose de raide, de contraint et de dur. Et puis, Flaubert ne put s'affranchir du romantisme. Romantique dans Salammbô, dans la Tentation de saint Antoine, où son imagination jouit de retracer des scènes brillantes et fastueuses, mais non moins romantique dans Madame Bovary et dans VÉdiication sentimentale, car, s'il y reproduit la banale médiocrité des mœurs et des figures contemporaines, son ironie, plus ou moins apparente, montre assez que, devant la peindre par système, il la hait et la méprise par instinct.

Chez Guy de Maupassant, nulle trace de romantisme. Entièrement naturaliste, il n'a fait pour ainsi dire que mirer la nature. Lui-môrae se peint sous le nom d'un de ses personnages, le romancier Lamarlhe, « armé d'un œil qui cueillait les images, les attitudes et les gestes avec la précision d'un appareil photographique * ».

Peut-être Maupassant est-il, par son art de cora-

1, Notre Cœur.

poser, moins naturaliste que certains autres romanciers contemporains, que les Concourt notamment, si ce que leurs livres ont de discontinu ou même d'incohérent nous donne mieux l'impression de la réalité, fertile en accidents et en caprices. Mais distinguons du moins entre ses romans et ses contes. L'unité de ses romans n'est jamais tellement étroite : il ne s'y impose pas la logique et la symétrie qui caractérisent ceux de Flaubert ou de M. Emile Zola ; parfois même, il laisse au développement une aisance un peu lâche. Et si ses contes, d'autre part, sont en général mieux ordonnés, leur courte étendue, la simplicité de leur « fable », le petit nombre de leurs personnages, comportaient, à vrai dire, ou même commandaient cette cohésion et cette teneur. Du reste il y a, comme disent les naturalistes, des tranches de vie humaine; il y a tels « morceaux » qui, se séparant des choses contiguës, font corps à part, ont leur unité propre et distincte. Ce qu'on loue chez Maupassant comme art de composition pourrait bien n'être qu'un don inné de reconnaître ces morceaux, auxquels la nature a fixé un cadre précis. Et, de la sorte, il ferait, là encore, œuvre de naturaliste.

Toutes les conditions du naturalisme, Maupassant les remplit mieux que nul autre de ses contemporains. Aucune théorie, aucun système, aucune sollicitation, ne déforment en son « moi » les images de la réalité.

Point de philosophie. Ou, pourmieux dire, sa philosophie, purement naturelle, ne se préoccupe pas de ce qui dépasse le monde sensible. A quoi bon penser?

La pensée de l'homme « tourne comme une mouche dans une bouteille »; ne constatant que des phénomènes, peut-être illusoires, et dont, tout au moins, la raison d'ôtre nous échappe, il nous est impossible de rien savoir, de rien expliquer. Aussi bien, ce nihilisme intellectuel n'inquiète point Maupassant, qui s'en arrange le mieux du monde. Si son œuvre, étalant à nos yeux la bestialité primitive de l'homme, peut faire sur nous une impression de tristesse, nulle tristesse n'est en lui. Il opposerait plutôt l'instinct sûr et ferme à la raison incertaine et chancelante. Il montrerait notre bestialité même comme étant le fond de notre être, un fond solide qui peut seul nous maintenir contre les caprices de l'imagination et les erreurs de l'entendement.

Aucun souci de moralité. Ni de moralité sociale : comme son maître Flaubert, Maupassant reste complètement indilTérent à tout ce qui intéresse la civilisation, le progrès humain, aux eflorls de notre race vers le bonheur, vers la justice, vers la fraternité; et, pour dire même qu'il s'en moque, on ose à peine employer de tels mots quand on parle d'un conteur qui a pour héros favoris maître Chicot ou Morin'. Ni de moralité individuelle : non seulement il ne juge pas ses personnages, mais il semble ne faire aucune dilTérence entre le bien et le mal. Il considère évidemment la morale comme inventée par des esprits chagrins qu'avait dépravés une civilisation corruptrice. A la morale il oppose la nature. Il dirait

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