CHAPITRE I
Le naturalisme dominait, il y a vingt ans, dans notre littérature romanesque. M. Emile Zola, qui en était le théoricien, passait pour en être aussi le principal représentant. A vrai dire, l'auteur des Rougon- Macquart ne mérita jamais le nom de naturaliste, et les qualités propres de son génie répugnent à ce naturalisme dont il donnait la formule *.
Même dans la première partie de son œuvre, M. Emile Zola dément ses théories; nous nous en rendrons compte, si nous comparons la méthode d'élaboration et de composition que le romancier applique avec celle que le critique recommande.
1. Cf. le Mouvement littéraire au XIX* siècle, p. 343 et suiv. Mais, en 1889, date de ce livre, M. Zola en était encore aux Rougon-Macquart.
Il n'observe point en véritable naturaliste. La plupart de ses livres supposent de très longues et très diligentes lectures. Mais quel est le naturaliste qui va se renseigner dans les bibliothèques? Remarquons d'ailleurs que son sujet môme l'obligeait d'em • prunter ses documents aux livres et aux journaux. Commencée en 1871, l'histoire naturelle et sociale des Bou^on-Macquart ne fut achevée qu'en 1893. Les derniers volumes tout au moins tiennent de ce genre, si contraire au naturalisme, qui s'appelle le roman historique. C'est pour les naturalistes un principe essentiel, de peindre la réalité contemporaine, celle dont le spectacle est sous leurs yeux; car on ne fait bien, d'après eux, que ce qu'on a vu. Sans doute il se trouve aussi dans les Rougon-Macquart une foule de choses que l'auteur a pu voir. Et nous savons, d'autre part, que M. Zola n'hésitait pas, pour se documenter, à faire des séjours plus ou moins longs dans les milieux où ses romans se passent, soit chez les mineurs {Germinal), soit chez les paysans (la Terre). Seulement, il avait d'avance tracé son esquisse, préparé ses cadres. Autre chose est cette observation, très consciencieuse peut-être, mais que l'auteur pratique en vue de tel ou tel roman déjà conçu, qu'il subordonne, fût-ce sans le vouloir, à un dessein préalable, autre chose l'observation du vrai naturaliste, observation toute désintéressée, et d'où procède, d'où naît spontanément son œuvre entière. La façon même dont M. Zola fixa d'abord le plan général des Rougon- Macquart^ et, pour chaque volume, tel sujet particulier, telle action, tels personnages, dénote chez lui
un esprit systématique, un esprit logique et géométrique, qui est en contradiction flagrante avec le naturalisme.
Cet esprit se retrouve dans sa manière de composer. M. Zola peut bien, écrivant un article sur les Concourt, se réjouir que notre roman moderne fasse prédominer la nature sur l'art, répudie tout arrangement spécieux et concerté, tout mécanisme, reproduise ce que la vie a de complexe, d'épars, d'incohérent : lui-même n'imite point leur exemple. Seg livres abondent en incidents et en personnages. Mais c'est justement dans les plus toufTus que se marque Je mieux son souci de l'unité et de la proportion. Rien n'y est oiseux, rien n'y est fortuit. L'artiste fait un choix sévère parmi les éléments que lui offre la nature. Il la corrige, il l'organise, il y introduit l'ordre, la liaison, la teneur.
Si, parla, l'auteur des lîougon-Macquart se rattache au classicisme, son romantisme intime l'oppose directement à la doctrine qu'il professe. Car M. Emile Zola fut de tout temps un romantique. Et lui-même ne l'ignore point. « J'ai parfois, dit-il, des colère* contre le romantisme; je le hais pour la fausse éduca» lion qu'il m'a donnée. J'en suis et j'en enrage. » Ce n'est pas seulement par son éducation qu'il est romanlique, c'est encore par son tempérament. Il a le tempérament aussi peu naturaliste que possible. Le naturalisme ne consiste-t-il pas dans l'application à l'art des procédés de la science? Or, M. Zola se donne san<» doute comme un savant, préoccupé avant tout d'exactitude documentaire; critique et théoricien, il
approprie au roman la méthode qu'expose Claude Bernard dans Vlntroduction à l'étude de la médecine expérimentale, en remplaçant le mot de médecin par celui d'artiste : mais, dès qu'il se met aux Rougon- Macquart, son romantisme incoercible prend le dessus. La faculté maîtresse de M. Zola est l'imagination, une imagination qui amplifie tout objet. Choses et êtres revêtent chez lui des formes anormales. Les naturalistes, il l'a déclaré bien des fois, se bornent, en décrivant, à noter pour ainsi dire l'état des lieux, à en dresser un inventaire exact et précis. Quelle diflércnce entre ses descriptions et leurs statistiques purement objectives! Nul autre écrivain, môme parmi les plus « idéalistes », n'a comme lui exagéré, grossi, déformé le réel. Rien ne ressemble moins à des notations que les tableaux de ce visionnaire. Et pareillement, les naturalistes peignent des individus, car la nature ne nous présente jamais deux exemplaires identiques de la même espèce. Or, les personnages que M. Zola met en scène sont, pour la I)lupart, non pas des individus, mais des figures typiques, résumant, chacune en soi, tous les groupes de ceux qui appartiennent à la même condition ou toute la famille de ceux qui ont le même tempérament. Quoi de moins « naturaliste » que cet invincible besoin d'idéalisation, s'agît-il d'idéaliser seulement le laid et le mal?
De plus en plus le romantique qu'il y eut toujours chez l'auteur des Hougon-Macquart a prévalu sur ce qu'il pouvait d'abord y avoir chez lui de naturaliste, je veux aire sur son matérialisme et son pessimisme
systématiques ', Môme au point de vue de l'art. Ses dernières œuvres, Lourdes, Borne et Paris, Fécondité, récemment parue, et les trois autres volumes des Quatre Évangiles, — Travail, qui est en cours de publication, Vérité, Justice, dont nous connaissons le plan général, — sont de véritables poèmes, tantôt épiques, tantôt lyriques. Et si, dans les liougon-Macquart, il mettait en scène des types, il conçoit ici ses personnages comme des symboles. Et enfin, non content de déformer la réalité, le voilà qui s'en détourne pour célébrer prophétiquement sa vision de l'idéal.
Aussi bien le matérialisme et le pessimisme de M. Zola ont depuis longtemps fait place à une tout autre conception de l'humanité. Les derniers volumes des Bougon- Mac quart semblent déjà, sur ce point mAme, bien significatifs. Celte histoire, qui procède d'une névrose, ne devait être apparemment qu'une élude pathologique : elle se termine, avec le Docteur Pascal, par la glorification de la vie. M. Zola nous montre, dans un dernier tableau, le fils de Pascal et de Clotilde, auquel aboutit la race des Rougon, tétant sa mère, le bras levé tout droit en l'air comme un drapeau d'appel. Et quelle est donc la conclusion du livre, celle, par suite, des vingt volumes que font les Bougon-Macquarti Laissons sans crainte la nature accomplir son évolution; croyons à la vie et vivons avec confiance, avec courage, en exerçant le mieux possible les facultés de notre être.
1. Sur le matérialisme et le pessimisme de M. Zola, cf. le Mouvement littéraire au XIX* siècle, p. 346 et suiv.
« Il faulvivrc,» — voilà toute la philosophie du docteur Pascal, toute la philosophie de M. Zola. On ne saurait être plus optimiste. Cet optimisme, M. Zola, dans ses œuvres suivantes, n'a cessé de s'en inspirer. La trilogie des Trois villes s'achève sur un hymne en l'honneur de l'humanité, et la tétralogie des Quatre Évangiles indiquerait assez, soit par son titre général, soit par le titre particulier de chaque volume, si même nous n'en savions pas davantage, quelle est la foi du poète dans les destinées humaines.
Et sans doute il ne s'est pas converti, comme tant d'autres, soit à je ne sais quel douceâtre christianisme, soità ce catholicisme politique et disciplinaire qui, de l'aveu de ses fauteurs, n'est qu'un moyen de gouvernement. La philosophie de M. Zola reste toujours scientifique. Pour assurer aux hommes l'avenir de paix ci d'amour que prophétisent les Quatre Évangiles^ il ne fait état que de la science. Mais lui qui fut jadis le peintre de la bête humaine, il célèbre maintenant toutes les vertus par lesquelles notre race, travaillant à son progrès moral en même temps qu'à son progrès matériel, prépare le triomphe du bien sur le mal ; il montre dans la science une ouvrière de bonheur, de justice et de fraternité.
Nous voilà loin du naturalisme. Certes, le naturalisme n'a jamais prétendu copier la vie telle quelle. M. Zola lui-même, quand il en établissait la doctrine, a laissé leur place aux modifications que subit la réalité pour devenir œuvre d'art. Ce qu'il réclame après tout sous le nom impropre d'expérience, c'est le droit qu'a l'artiste d'ajouter son « moi » à la nature —
homo additus naturœ — , c'est, en un mot, la part du génie. Mais, s'il dit fort bien que l'artiste voit la nature à travers son tempérament, les tempéraments sont plus ou moins naturalistes. Or, le tempérament de M. Emile Zola ne l'est en rien. Non point seulement, comme nous le disions tout à l'heure, par la prédominance d'une imagination trop forte pour se soumettre à l'objet. Outre le poète, il y a chez l'auteur des Trois villes un moraliste, déjà très visible dans les romans qui le firent taxer d'immoralité; et il y a encore une sorte d'apôtre, que nous ont révélé ses derniers livres. Comment serait-il dès lors capable de cette objectivité qu'exige le naturalisme? Tous les faits dont le munissent ses enquêtes, il les accommode et les subordonne à sa philosophie sociale. Un roman naturaliste doit être impersonnel, documentaire, scientifique; et les romans que M. Zola écrit aujourd'hui sont des œuvres d'inspiration, des œuvres d'enthousiasme et de foi, les œuvres d'un hiérophante et d'un voyant. Le culte de la science, voilà tout ce qui lui reste de son ancien naturalisme. Et cette science même, il n'y assujettit plus sa méthode; au lieu de la pratiquer en naturaliste, M. Zola la chante en lyrique, célèbre en elle l'émancipatrice et la bienfaitrice du genre humain.
Il n'y a point de naturalisme absolu. Ce qui constitue la différence de la nature et de l'art, c'est justement la modification que l'art imprime à la nature. Aucun théoricien du naturalisme n'a jamais
prétendu que l'arlisle fasse une sorte de décalque, j Pascal disait : « Quelle vanité que la peinture! » Et il aurait eu bien raison, si la peinture, comme il l'ajoute, attirait l'admiration « par la ressemblance des choses dont nous n'admirons pas les originaux ». Mais Pascal ne tient ici aucun compte de la réfraction ({ue subissent les choses dans le « moi » du peintre. Au reste, le plus naturaliste des écrivains est évidemment celui dont l'idiosyncrasie altère le moins la nature. Celui-là, par conséquent, dont la personnalité a le moins de force? En un certain sens, oui. Aussi ne s'agit-il de naturalisme que dans les arts d'imitation, et, quant à la littérature, dans le genre dramatique ou dans le genre romanesque, dont nous pouvons sans doute concevoir plusieurs formes, mais dont la forme caractéristique consiste à reproduire la réalité contemporaine. Qu'on ne dise pas cependant que, moins forte sera la personnalité du romancier ou du dramaturge, plus il sera naturaliste. D'abord, parce que le naturaliste, si la sorte d'imagination qui modifie ou invente lui serait nuisible, a besoin d'une autre sorte d'imagination, de cette imagination qui saisit vivement la nature et qui la rend avec relief. Ensuite, parce qu'il peut tout aussi bien user de sa force pour se dominer, se réprimer, ne rien trahir de soi, pour représenter autant que possible les objets eux-mêmes dans leur réalité propre, pour ne pas les altérer du moins suivant telle ou telle conformation particulière de son œil. Dire en effet que l'art est l'homme ajouté à la nature, cela ne suffît pas. De quel homme parle-t-on? De l'homme humain ou de
Thomme individuel^ Celte formule peut convenir également au romantisme et au naturalisme. Elle convient au romantisme, s'il faut entendre l'homme individuel; au naturalisme, s'il faut entendre l'homme humain. Le naturaliste n'est pas celui qui voit autrement que les autres, mais celui qui voit avec plus de netteté, avec plus de précision, qui exprime plus fortement le réel.
De tous nos romanciers, un seul peut-être mérite pleinement le nom de naturaliste : c'est Guy de Maupassant. Quoique Maupassant ait, tout au début, subi quelque peu l'influence de M. Zola, son vrai maître fut Gustave Flaubert. Or, Flaubert est sans conteste un imitateur de la nature beaucoup plus fidèle que M. Zola. Il donna au jeune homme une éducation exclusivement naturaliste. Il ne lui enseigna guère qu'à bien regarder. « Va faire une promenade, lui disait-il souvent, et tu me diras en cent lignes ce que tu auras vu. » Bien regarder — selon l'auteur de Madame Bovary — , tout était là. « Ayant posé cette vérité qu'il n'y a pas de par le monde entier deux grains de sable absolument pareils, il me forçait, raconte Maupassant lui-même, à exprimer en quelques phrases une chose de manière à la particulariser nettement *. » Ainsi la discipline de Flaubert avait pour objet essentiel l'exactitude, et sa rhétorique tenait tout entière dans cet unique principe, que