Id., Enquête sur l'évolution littéraire, p
temps de plus profond dans Tâme humaine. Or, c'est là justement le domaine particulier de la poésie symboliste. Aussi emprunte-t-elle à la musique ses moyens et ses effets. Quand on veut « suggérer » ou « évoquer », on emploie les mots non seulement comme des signes logiques, mais aussi comme des sons et presque comme des notes.
Pour être un poète symboliste, il n'est pas nécessaire de faire proprement ce qu'on appelle des symboles, il suffît d'exprimer les secrètes correspondances des choses avec notre âme. Mais une poésie qui a ces correspondances pour objet sera le plus souvent symbolique, car, dès que nous les suivons avec quelque teneur, elles revêtent la forme du symbole.
Qu'est-ce donc que le symbole? Distinguons-le de la comparaison et de l'allégorie. Tandis que la comparaison envisage deux termes en les maintenant éloignés l'un de l'autre, le symbole associe ces deux termes intimement, et, pour mieux dire, les confond. Quant à l'allégorie, elle se rapproche beaucoup moins du symbole que de la comparaison même ou de la métaphore. A l'idée déjà conçue par l'esprit d'une façon purement abstraite , elle superpose ou substitue une image tirée du monde extérieur; elle n'est guère, par suite, qu'une comparaison ou une métaphore systématiquement prolongée. Le symbole est tout autre chose. Il éclôt, sans réflexion, sans analyse, dans une ûme simple qui ne distingue même pas entre les apjDarences matérielles et leur signification idéale. Sans doute,
les poètes n'ont point de nos jours cette simplicité d'âme. Mais ils s'efforcent de revenir à la candeur primitive. Ils réagissent par là contre la poésie critique et analytique des parnassiens, contre leur « philosophie » consciente ou non, laquelle est le positivisme. Enfin le symbole, beaucoup moins précis que l'allégorie, est aussi beaucoup plus complexe, car les similitudes qu'il exprime, ayant peu de rigueur, s'étendent par suite à plus d'objets liés ensemble, et unissent plus de significations diverses. N'y cherchons rien de logique et de rationnel; il ne se rapporte qu'au sentiment, et reproduit ce que le sentiment présente en soi d'indéterminé. Aussi les poètes symbolistes sont-ils souvent obscurs. Et cela tient à leur conception même de la poésie. Ce qui est clair, c'est, pour eux, l'affaire de la prose. Pas de poésie sans obscurité.
On trouverait chez presque tous les romantiques quelque chose de plus ou moins symbohsle; mais il en est certains dont les novateurs devaient particulièrement se réclamer. Sainte-Beuve peut-être; en tout cas, Alfred de Vigny et Baudelaire.
Lorsque la jeune école était à ses débuts, elle s'appelait indifféremment symboliste ou décadente. Le nom de symboliste a prévalu parce que, trop précis sans doute, il s'accordait mieux à la nouvelle poésie, que caractérisaient, chez certains, les complications et les raffinements d'une littérature vieillissante, mais qui, chez la plupart, fut un retour
vers le primitif. Pour ce qu'elle a eu de décadent, la jeune école peut reconnaître un initiateur en Sainte» Beuve, qui, dans ses vers laborieux et retors, exprimait déjà les curiosités inquiètes et les maladives tristesses d'une âme prématurément flétrie. Quant aux symbolistes mêmes, Sainte-Beuve ne s'en rapproche que par certains tours de style*, au moyen desquels il suggère des sensations trop subtiles pour être directement exprimées. Et cependant, si les symbolistes doivent, en vertu de leur esthétique, amortir l'éclat et assouplir la rigidité des formes parnassiennes, on peut dire qu'il les devança en évitant tout ce qui « pèse » et « pose », comme dit l'un d'eux, tout ce qui est symétrique et concerté, tout ce qui sent l'éloquence.
Entre les poètes romantiques, Alfred de Vigny a été le plus cher au symbolisme. On peut en donner plusieurs raisons. D'abord, son obscurité. Et je veux bien qu'elle soit due à certaine gaucherie d'exécution, à ce que le style, chez lui, a souvent de pénible, d'oblique, de tourmenté; mais elle se rapporte encore à certaine conception de l'art qui n'est pas la même que celle des autres romantiques. Victor Hugo, si fécond et si divers, contient, à vrai dire, Alfred de Vigny tout entier; et pourtant ce qui, jusqu'à la fin, caractérise essentiellement son génie, c'est la netteté de la vision, c'est une merveilleuse aptitude à saisir et à rendre les choses concrètes. Qu'est-ce qui domine, au contraire, chez Alfred de Vigny,