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CHAPITRE III

Il y a vingt ans, l'école parnassienne était en plein triomphe. 11 n'y a pas même dix ans, elle produisait les Trophées. Publié dans un temps où prévalait déjà une conception de la poésie bien différente, ce recueil eut plus de succès que d'influence. Mais son succès fut éclatant. Il le fut ajuste titre. En une centaine de sonnets également beaux, M. J.-M. de Heredia réalisait la perfection de l'art parnassien. Les Trophées peuvent être regardés comme portant à leur degré suprême les qualités essentielles du Parnasse, qui doit y reconnaître son dernier et son plus impeccable chef-d'œuvre.

D'abord, l'impersonnalité de l'artiste. Aucun poète antérieur ne s'était si vigoureusement abstrait de son œuvre. Il y a souvent chez M. Sully-Prudhomme un élégiaque, et M. François Coppée ne bannit pas toujours de ses vers l'émotion, voire la sensiblerie. Quant à Leconte de Lisle, la jalouse surveillance qu'il exerce sur soi ne l'empêche point de déceler non

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seulement sa tristesse hautaine, mais, plus d'une fois, les angoisses et les révoltes de son cœur. L'auteur des Trophées, lui, est absolument impersonnel. Tout ce que nous en connaissons, c'est la précision de son regard et la sûreté de sa main. Nulle sympathie, chez ce pur artiste, nulle inquiétude, nul émoi; rien qui puisse rendre moins sûre sa main et moins précis son regard. Il est sensible à la seule beauté des choses. Absent de ses vers, il ne s'y trahit même pas par le choix des rythmes, puisque son œuvre consiste tout entière en sonnets. D'autres poètes furent des peintres, d'autres sont des musiciens; M. de Heredia est un sculpteur.

Puis, l'exactitude scientifique, qui suppose d'ailleurs l'impersonnalité. Déjà Leconte de Lisle avait été beaucoup plus exact que Victor Hugo, comme il avait été beaucoup plus impersonnel. M. de Heredia, s'il n'est pas plus exact que Leconte de Lisle, est d'une exactitude plus étroite. On sait qu'il suivit les cours de l'École des chartes. Brillante et fastueuse, sa poésie dénote pourtant, sous le poète, un philologue, un épigraphiste, un mythologue. Il a étudié en patient érudit les diverses formes de civilisation que son art précis résume en quelques vers. Au.cun détail chez lui qui ne soit fidèle et caractéristique. On trouverait encore dans Leconte de Lisle quelques traits de couleur locale, non pas faux peutêtre, mais choisis en vue de l'effet. pittoresque plutôt que pour leur valeur historiquement significative. Chez M. de Heredia, tous sont utiles, sont nécessaires à la signification historique du tableau. Si vrai-

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ment « chaque société, comme le disait Renan, chaque forme intellectuelle, religieuse, morale, laisse après elle une courte expression qui en est comme le type abrégé », on peut dire que l'auteur des Trophées a trouvé cette expression unique. Ses sonnets sont pour la plupart d'admirables « synthèses » qui supposent une longue et minutieuse analyse.

Enfin, le culte de l'art et de la beauté. Nul autre que M. de Heredia ne porta jamais dans le métier poétique la même application, la même sévérité de scrupules. Sans doute Théophile Gautier et Leconte de Lisle avaient imposé à la poésie une technique rigoureuse. Mais M. de Heredia fut plus attentif encore et plus strict. Il n'y a chez lui aucune impropriété, aucune négligence ; pas un mot qui n'ait sa juste place, pas une rime qui ne satisfasse l'oreille et l'esprit, voire qui ne plaise à l'œil. Ce souci de la perfection explique assez qu'il ait peu écrit : cent dix-huit sonnets, en trente ans; depuis Malherbe, on n'avait vu chez aucun poète pareille sobriété de veine. M. de Heredia reprit l'œuvre de Leconte de Lisle : il en resserra l'ampleur, il en condensa l'éclat, il en châtia l'art. A un tel travail de correction, et, pour ainsi dire, de coercition, s'imposaient d'elles-mêmes les formes du sonnet , soit que sa brièveté ne souffre aucune négligence, soit que sa fixité lui donne un caractère de précision définitive. Les sonnets de M. de Heredia sont de tout point admirables. Leur splendeur égale leur rectitude. Notre poésie n'a jamais rien produit de si magnifique en même temps et de si pur.

Quel défaut pourrait-on reprocher à l'auteur des Trophées^ Nul autre que celui d'être continûment « parnassien ». Aussi impersonnel que possible, ce qui nous apparaît de lui, c'est au moins sa propre vision des choses, toujours éclatante et radieuse. Il peint la Grèce avec le même faste que l'Espagne; il prodigue les couleurs dans une scène bretonne comme dans un tableau de l'Extrême-Orient. La douceur lui fait défaut, et la souplesse, le molle atque facetum, ce que Sainte-Beuve appelle quelque paît « le léger de la Muse ». Nous ne trouvons pas chez lui de demi-teintes; sa poésie ignore ces retraits d'ombre, qui abritent le rêve. Elle manque de mystère. Disant tout en perfection, elle ne laisse rien de vague, rien d'inachevé, rien >^ont l'écho se prolonge dans notre cœur. Elle consiste surtout, jusque dans sa rutilance, à noter les choses.

Et telle est bien l'idée que se faisait le Parnasse de l'art poétique. La poésie des parnassiens a pour caractère essentiel son réalisme. De là, l'impersonnalité à laquelle ils se sont astreints. De là, la rigueur de leur facture. Quelques-uns, Théophile Gautier par exemple, qui fut leur premier maître, se sont attachés uniquement à la beauté formelle, sans autre matière de versification que l'apparence même des objets. « Je suis, disait-il, un homme pour lequel le monde visible existe. » De là, aussi, la vérité de leurs descriptions, soit que, comme M. François Coppée, ils reproduisent des paysages ou des scènes de la vie

populaire, soit que, comme M. Sully-Prudhomme, ils substituent aux cris de passion romantiques une analyse sagace et réfléchie de leur sensibilité, soit enfin que, comme Leconte de Lisle et M. de Heredia, ils s'appliquent à restituer les civilisations disparues. Si nous devions marquer la place de l'école parnassienne dans l'histoire de notre poésie, nous insisterions davantage sur Texcellence de son art. Mais une jeune école a déjà paru, une école dont l'idéal est tout autre, ou plutôt tout contraire. Il nous faut donc montrer comment s'explique et se justifie cette réaction des nouveaux poètes contre la discipline de leurs aînés.

Les Parnassiens ont visé à la perfection. Or quelque chose de parfait, c'est quelque chCiSe d'achevé, de déterminé, de limité. La poésie du Parnasse est, dans son essence, une poésie logique, une poésie didactique et technique. Sans même rappeler ici ce qu'on trouve de prosaïsme chez M. Sully-Prudhomme, par exemple, quand il met en vers tel système de philosophie, telle loi de physique, ou, plus souvent, chez M. François Coppée, lorsqu'il décrit tel site de la banlieue parisienne, cette poésie réaliste ne réclame du poète aucune des qualités qui lui sont vraiment propres, qui le distinguent du prosateur. iVos épilhètes les plus admiratives pour louer une œuvre exclusivement parnassienne conviendraient presque autant à de la prose. Disons même à de la prose scientifique. Car, après tout, les traits fondamentaux qui caractérisent cette œuvre caractériseraient aussi bien l'œuvre écrite d'un savant. La

précision, la concision et la rectitude sont, au point de vue formel, les qualités que demande la prose; ce sont également les seules qu'exige l'esthétique du Parnasse. Ajoutons-y pourtant l'observation de certaines règles mécaniques auxquelles s'assujettit le vers, et qui lui donnent l'avantage d'une certitude immuable. Et sans doute les parnassiens appliquèrent ces règles avec une sévérité inconnue avant eux. Aussi atteignirent-ils, dans leur genre, la perfection absolue. Mais ils ne l'atteignirent qu'en proscrivant la matière même de la poésie, si la poésie a vraiment pour matière ce que l'àme humaine recèle de vague, de mystérieux, ce qui ne saurait s'exprimer avec tant de rigueur, ni même avec une telle clarté.

C'est sur ce point capital que la jeune école prit parti contre le Parnasse. Elle ne fut pas sans subir l'influence de la poésie allemande et surtout de la poésie anglaise *. Ses adversaires remarquaient malignement que, parmi les symbolistes, beaucoup étaient des étrangers, les uns Flamands, M. Rodenbach et M. Verhaeren, les autres Anglo-Saxons, M. Stuart Merril et M. Vielé-Griffîn, sans compter M. Jean Moréas, lequel est Grec. Pourtant, quoique la poésie oratoire et logique ait généralement prévalu chez nous et s'accorde mieux à notre tradi-

1. Il faiulrait noter d'abord, en musique, le « wagnérisme », en peinture, le « préraphaëlitisme »; quant à la poésie ellemême, elle eut toujours chez les Allemands et chez les Anglais un caractère beaucoup moins « rationaliste » que chez nous.

tion héréditaire, il n'en est pas moins vrai que les novateurs pouvaient retrouver des devanciers chez quelques-uns de nos plus illustres poètes. Avant Malherbe, nous avions eu Ronsard; après Corneille, nous avions eu Racine, Or, tandis que les vers des Malherbe et des Corneille sont beaux comme de la prose, il y a souvent dans ceux de Racine et de Ronsard quelque chose qui n'est pas sans rapport avec le symbolisme. Et n'oublions pas d'ailleurs les romantiques, auxquels la jeune école ne fit parfois que revenir.

Comment expliquer la manière dont le symbolisme conçoit la poésie? Telle qu'il l'entend, la poésie a pour objet, non pas de noter avec précision des formes déterminées, mais d'évoquer « l'âme des choses ». Devant un paysage, le parnassien rendra en termes aussi exacts, aussi nets que possible, tout ce que perçoit son œil; le symboliste, découvrant sous les apparences sensibles ce qu'elles cachent de mystérieux, traduira la « correspondance » de ce paysage avec son âme, car l'âme des choses, à vrai dire, c'est l'âme même du poète. « L'enfantillage de la littérature jusqu'ici, déclare un des initiateurs du symbolisme, a été de croire, par exemple, que choisir un certain nombre de pierres précieuses et en mettre le nom sur le papier, même très bien, c'était faire des pierres précieuses. Eh bien, noni La poésie consistant à créer', il faut prendre dans le « moi » humain des états, des lueurs d'une pureté si absolue, que, bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l'homme. Là, il y a symbole, il

y a création, et le mot poésie a ici son sens '. » Si les divers aspects de la nature modifient notre être de telle ou telle façon, il est évident que tel ou tel état d'âme signifiera tel ou tel aspect de la nature. Le parnassien a terminé son oeuvre quand il a consigné tous les traits caractéristiques de 1' « objet » ; il copie cet objet, il fait une description, c'est-àdire un procès-verbal. Mais le symboliste n'exprime pas les choses directement; il les suggère, en s'exprimant lui-même. « Ne garder de rien que la suggestion^, » voilà le principe de son esthétique. « Abolie, la prélenlion d'inclure au papier subtil du volume autre chose que, par exemple, l'horreur de la forêt; non le bois intrinsèque et dense des arbres ^ » « Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème, qui est faite du bonheur de deviner peu à peu; le suggérer, voilà le rêve*. » La différence essentielle entre la poésie parnassienne et la poésie symboliste, c'est que l'une s'attache à reproduire tel quel le monde physique, considéré comme un ensemble de décors, et l'autre à en rendre les affinités latentes avec notre « moi ».

Chez les parnassiens, la poésie tenait surtout des arts plastiques; avec le symbolisme, elle devient niusicale. Entre tous les arts, la musique exprime le mieux ce qu'il y a de plus vague et en même

4. Mallarmé, Enquête sur révolution littéraire, par J. Huret, p. 62.

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