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Les Fenêtres, Apparition, lea Fleurs, VAzur

règles traditionnelles. Rien, chez lui, dont puissent s'autoriser les novateurs modernes soit pour affaiblir la rime, soit pour affranchir le rythme. C'est sa conception de la poésie qui changea. Et nous pourrions nous étonner que ce changement ne se soit pas traduit par une forme moins régulière et moins stricte '. Mais, si Mallarmé eut de tout temps la veine courte et rare, les dernières années de sa vie furent particulièrement infécondes. Quelques études en prose, voilà surtout ce qui peut nous montrer en lui l'initiateur du symbolisme, par exemple sa Divagation relativement au vers; et, cette Divagation elle-même ayant paru alors que le symbolisme avait déjà commencé de renouveler la poésie , il faut en appeler au témoignage de ses disciples pour le reconnaître comme le promoteur de celte rénovation. Beaucoup de jeunes poètes fréquentaient chez Mallarmé. Là, dans des entretiens dont ils nous vantent le charme, l'intérêt, la haute portée littéraire et morale, s'élabora peu à peu la poétique de notre école moderne. Esthéticien avant tout, ses pièces, si même elles valaient par soi davantage, ne pourraient nous expliquer la grande influence qu'il exerça sans conteste sur l'évolution de la poésie contemporaine.

. Ce qu'elles ont, à vrai dire, de plus caractéristique, c'est leur obscurité. Des initiés, paraît-il, y découvrent la pensée du poète sous les voiles dont elle s'est volon-

1. On nous dit que, dans les derniers temps de sa vie, il finit par adopter le vers libre, et qu'il composa même en ce genre quelques pièces dont le public n'eut pas communication. (Cf. Camille Mauclair, VArt en silence, p. 82.)

tairement enveloppée. Après les avoir relues avec attention, avec réflexion, j'avoue que presque toujours le sens m en échappe. Incompréhensibles dans leur ensemble, on y trouve des vers isolés dont j'oserais dire qu'ils me semblent beaux, d'une beauté énigmalique sans doute, mais captivante, et qu'ils éveillent dans l'ûme de lointains, de profonds échos. Ces vers mêmes, quel prix ont-ils, si ceux qui les précèdent et les suivent ne présentent aucune signification? On ne saisit nulle part rien de lié. Sur certains passages on se hasarde à des conjectures plus ou moins vraisemblables; et, là même, on ne peut apercevoir une syntaxe quelconque, reconnaître la fonction des mots ou s'en expliquer l'ordre. Ce ne sont par tout qu'ellipses, anastrophes, constructions revêches et bizarres, que les grammairiens cataloguent peutêtre, mais qui, du moment où elles forment la trame d'un style, le rendent impossible à entendre.

Lorsque Mallarmé, se détachant du Parnasse, inaugura une nouvelle manière, son obscurité en fit une espèce d'hiérophante. Alors il devint illustre. Qu'on ne l'accuse pourtant pas de charlatanisme. Ceux qui le connurent, voire les moins suspects de dévotion, s'accordent tous à louer sa sincérité parfaite, la hauteur de son esprit, la noblesse de son caractère, et même son dédain de la gloire. Il n'est pas obscur pour se poser en prophète. Cette obscurité lient à son esthétique, qu'il appliqua de parti pris avec une obstination jalouse. On veut voir en lui un Imaginatif, un sentimental, sinon une sorte de visionnaire; ce fut surtout un logicien, un théoricien, un

architecte de raisonnements subtils, qui, dans ses poèmes, ne laissait rien au libre cours de la veine et se souciait uniquement de mettre en pratique certaine discipline. Et lui même, au reste, ne les donnait que pour des études.

Nous pourrions croire, en lisant telle pièce de Stéphane Mallarmé, que les termes y sont disposés à l'aventure, sans autre rapport que des convenances de sonorité ou de couleur. Mallarmé, qui avait le culte des mots considérés en soi, subordonnait volontiers leur signification logique à leur valeur musicale. Et cela sans doute suffirait pour le rendre obscur. Mais il y a autre chose. Il y a que l'art des vers lui apparaît comme « abscons » par essence. Si la clarté peut bien convenir à la prose, ou, du moins, à certains genres de prose tout pratiques, il la tient incompatible avec la poésie, dont l'objet propre exige une langue particulière. La poésie, telle qu'il l'entend, doit exprimer au moyen d'analogies extérieures ces « idées » que symbolisent les choses réelles. Elle est la langue du « mystère », et, comme toute langue hiératique, elle a des règles à part, soit pour le rythme et pour le choix des mots, soit aussi pour la syntaxe.

Mais ce qui surtout rend Mallarmé inintelligible, c'est la complication des pensées, qu'il exprime simultanément et non dans leur ordre successif. Il prétend attacher à chacune de ses pièces, et, pour ainsi dire, à chacun de ses vers, plusieurs sens associés et confondus. Trois au moins, nous dit-on : le premier qui serait uni et accessible ; le second, qui est « déjà spirituel » ; le troisième, qui est vraiment

ésotérique. Ne nous étonnons pas que ces trois sens se fassent réciproquement tort, et que le premier lui-même, obscurci par la préoccupation des deux autres, ne soit pas facile à saisir.

Nous devinons en Mallarmé une sorte de génie confus qu'opprima et martyrisa sa baroque poétique. Et nous voudrions bien l'admirer. Seulement notre admiration ne sait pas à quoi se prendre. Il est peu probable que rien demeure de son œuvre. Reconnu comme leur maître par les jeunes poètes de la dernière partie du siècle, cela suffira du moins pour que sa mémoire ne soit pas ouLiliée.

Ainsi que Mallarmé, Paul Verlaine subit tout d'abord l'influence de Baudelaire, qu'il imite visiblement dans ses premières pièces en affectant une précoce dépravation. Vers l'âge de vingt ans, il se lia avec les parnassiens, fréquenta, le samedi, chez Lecontede Lisle, le jeudi, chez Théodore de Banville, et apprit à leur école les secrets de son art. Nous trouvons le disciple de Leconte de Lisle dans les Poèmes saturniens, où il se vante de « ciseler les mots comme des coupes » et de « faire des vers émus très froidement », où il proclame que l'Art ne consiste pas à « éparpiller son âme », et, apostrophant les élégiaques transis, leur demande d'un air de triomphe :

Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo?

C'est de Banville que procède plutôt son second recueil, les Fêtes galantes, où il s'amuse à des fantai-

sies légères, à de coquets pastiches du genre Watteau, et, sous la lune rose, nous montre Tircis et Aminle échangeant des madrigaux précieux.

Pourtant son originalité propre se fait parfois jour. Ceci, dans les Poèmes saturniens^ est bien du Verlaine :

Chanson d'automne.

Les sanglots longs

Des violons

De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur

Monotone.

Et je m'en vais Au vent mauvais

Qui m'emporte De ci, de là, Pareil à la

Feuille morte.

Et ceci encore, dans les Fêtes galantes :

Clair de lune.

Votre âme est un paysage choisi Que vont charmant masques et bergamasques Jouant du luth et dansant et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur L'amour vainqueur et la vie opportune, Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur» Et leur chanson se mêle au clair de lune.

Au calme clair de lune triste et beau

Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres

Et sangloter d'extase les jets d'eau,

Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.

Ces morceaux, et quelques autres du même genre, nous laissent déjà voir la vraie nature de Verlaine.

Un singulier mélange de candeur et de subtilité; tantôt des tendresses naïves, tantôt des bizarreries, d'étranges associations, des incohérences déconcertantes, qui trahissent ce que son génie intime a de fantasque et de dissolu.

La Bonne chanson suivit les Fêtes galantes. Elle fut écrite en d'heureux jours, ceux des fiançailles. On y rencontre beaucoup de petits poèmes qui dénotent une nouvelle manière par leur simplesse ingénue et leur douceur, par la fluidité de leur forme, par je ne sais quelle gaucherie. Même si les circonstances ne l'y eussent pas amené, le poète devait bientôt rompre avec le Parnasse, dont la rhétorique contrainte répugnait à son naturel.

Voici que l'Année terrible disperse les parnassiens. Quatre ans après, Verlaine, qui se trouvait alors à Mons', publie les Romances sans paroles où il est devenu tout à fait soi. Le titre du recueil annonce une poésie moins plastique que musicale. Et, en effet, ce sont ici de fugitifs états d'âme, non point analysés, non pas même notés par des traits précis, mais indiqués par des « allusions », par des images lointaines et vagues, qui n'ont d'ailleurs entre elles aucun lien logique. Sept ans plus tard, paraît Sagesse. Verlaine s'est converti : il fait maintenant des vers dévots, des sortes de litanies dans lesquelles s'exhale son mysticisme natif. Les Romances sans paroles j Sagesse ^ et quatre recueils suivants, Jadis et Naguère^ Amour, Parallèlement^ Bonheur^ voilà tout Verlaine.

^. 11 avait quitté Paris avec Arthur Rimbaud en 1872, pour aller en Angleterre, puis en Belgique.

Nous n'avons pas môme besoin de signaler ses autres oeuvres; elles renferment sans doute quelques pièces délicieuses, mais rien de nouveau.

C'est vers 1885 que Verlaine fut reconnu comme leur précurseur par les poêles opposés au Parnasse. Cherchant le secret d'une forme moins raide que celle des parnassiens et plus apte à traduire le rêve, les symbolistes se tournèrent vers l'auteur des Romances sans paroles et le prirent pour maître. Cependant, si Verlaine est sans aucun doute un initiateur du symbolisme, n'en faisons pas un chef d'école. Il ne put jamais s'imposera soi-même aucune règle. Revenu à Paris après dix années de vagabondage et de basses débauches *, on le rencontrait, dès le matin, errant de cabaret en cabaret, déjà peu sûr de son pas; et, lorsqu'il tenait ses assises, c'était dans quelque brasserie de Montmartre ou du quartier latin. Chef d'école, ce poète à face de satyre, ce bohème, cet impulsif n'obéissant jamais qu'à l'impression du moment? Pouvait-il avoir des disciples, lui qui n'avait aucune discipline? « Quand je suis malheureux, disait-il, j'écris des vers tristes; quand je suis heureux, j'écris des vers gais. Et voilà. Je n'ai que mon instinct pour règle. » Toute sa « doctrine », il la résume dans cet alexandrin :

L'art, mes enfants, c'est d'être absolument soi-même.

Pourtant une pièce célèbre de Jadis et Naguère nous donne ce que lui-même appelle son « art poé-

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