Enquête sur l'évolution littéraire, par J. Huret, p
2, Ibid., p. 67.
des poètes français ». Ce titre, bien magnifique pour convenir au « pauvre Lélian », suppose d'ailleurs je ne dis pas plus de génie, mais un talent plus maître de soi, plus sûr et moins inégal. Tout ce qui restera de Verlaine peut tenir dans une centaine de pages. Les douze ou quinze volumes dont se compose son œuvre poétique trahissent à chaque instant l'embarras de la pensée et les maladresses de la facture. Maints poèmes n'offrent aucun sens appréciable, et la plupart de ceux qui se laissent entendre sont tantôt plats, tantôt alambiqués, ou même concilient l'insignifiance avec le conlournement. Ses derniers recueils, très lâchés en général, ont je ne sais quoi de sénile tout ensemble et d'enfantin. Disons le mot : il s'y trouve beaucoup de niaiseries.
Qu'importe? Un petit nombre de pièces, vraiment exquises et d'un accent jusqu'alors inconnu, suffisent pour lui assurer sa place entre les plus grands poètes de ce siècle, et le font considérer à juste titre comme l'initiateur de la moderne poésie. Écoutez, a-t-il dit,
Écoutez la chanson bien douce!
Une douceur ineffable donne à certaines chansons de Verlaine leur charme propre. Effusions tout instinctives d'un faible cœur, qui a gardé jusque dans les pires déportements quelque chose de naïf, elles ne sont d'aucune école et l'on peut à peine les appeler des œuvres d'art. C'est justement par là que, s'opposant à l'art parnassien, elles inaugurent une poétique nouvelle.
Ceux qui revendiquèrent Verlaine comme leui maître n'ont point son ingénuité. Mais, artistes très conscients, ils veulent retrouver cette fraîcheur et cette candeur d'âme qui, chez lui, sont natives. Ils s'inspirent de Verlaine en répudiant la discipline des parnassiens, leur méthode analytique, leurs procédés oratoires, leur syntaxe précise et rigide, leur versification correcte et dure, en créant un art qui, moins exprès dans sa matière et plus « soluble » dans sa forme, traduit le mystère, le songe, l'inconscience elle-même
A toute évolution de la poésie répond une évolution analogue et de la métrique et de la langue. C'est ainsi que Ronsard et ses amis furent des grammairiens avant d'être des poêles; c'est ainsi que le romantisme transforma en quelques années une langue et une métrique qui semblaient avoir été fixées par deux siècles de chefs-d'œuvre.
De même, les symbolistes modifièrent l'instrument poétique selon leur sensibilité propre et selon l'idée qu'ils se faisaient de l'art. La versification était encore assujettie à beaucoup de règles étroites, purement arbitraires , dont ils devaient tout d'abord s'affranchir pour réaliser leur conception d'une nouvelle poésie. Quant à la langue, les changements qu'elle subit ne sont guère moins profonds. Sans doute nos prosateurs impressionnistes l'avaient déjà enrichie et assouplie . Pourtant , sans parler de maints jeunes poètes qui, les uns, innocents et
hagards, les autres, pour le plaisir de mystifier le public, parlaient un ramage plus ou moins inintelligible, le symbolisme ne laissa pas de marquer à son empreinte la syntaxe et le vocabulaire en y apportant certaines modifications dont nous devons indiquer au moins le sens général.
Si chaque symboliste a des procédés syntactiques qui lui sont propres, tous, chacun à sa manière, accordent leur phrase avec cet impressionnisme musical qui est le caractère essentiel de la poésie moderne . Victor Hugo avait dit dans un vers célèbre :
Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe!
Mais notre jeune école, qui veut créer une poésie « suggestive », une poésie « évocatoire », altère plus ou moins la grammaire rationnelle en exprimant, au lieu d'idées systématiquement ordonnées, des émotions vagues et diffuses. Elle ne se contente pas de rejeter tout ce qui pèse et pose^ elle sacrifie les règles à l'expression directe et synthétique de l'âme. Sa phrase abonde en anacoluthes, en brusques dissociations, en audacieux raccourcis. Et c'est par là que maints symbolistes sont incompréhensibles. Ceux qui veulent bien se laisser entendre, ceux-là mêmes qui, comme M. Henri de Régnier, comme Albert Samain, comme M. André Rivoire, mettent beaucoup de discrétion à modifier notre syntaxe traditionnelle, ne l'en assou plissent pas moins et lui donnent une flexi-
bililé qu'elle n'avait jamais eue chez les parnassiens.
Quant au vocabulaire, la poésie moderne, si nous ne parlons que des poètes qui comptent, se montre naturellement plus réservée que la prose. Elle exclut un grand nombre de termes empruntés par nos prosateurs aux langues étrangères ou aux diverses sciences. Car il ne s'agit point ici d'exprimer des idées nouvelles. Mais il s'agit de traduire certaines inflexions sentimentales; et, quand les mots en usage y conviendraient mal , nos symbolistes n'hésitent point à en inventer d'autres. Ceux-ci, d'ailleurs, sont souvent très heureux , parce que leur forme et surtout leur son s'accordent, en vertu de je ne sais quelle affinité subtile, avec telle nuance de sentiment. Chez quelques poètes vraiment artistes, c'est là une tentative intéressante pour moduler leurs plus délicates et leurs plus fugaces impressions.
Les symbolistes ont aussi restauré maints vocables tombés en désuétude. Ce procédé, tout à fait légitime, Ronsard l'appliqua jadis non sans succès, et les romantiques, Chateaubriand tout d'abord, puis Victor Hugo, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, ne s'interdirent pas d'en user. Mais il y faut de la mesure. Un groupe de poètes forma, voilà quelque dix ans, l'école dite romane, qui prétendait restituer le vocabulaire de l'ancienne langue, mêler au français moderne celui de la Renaissance et du moyen âge. M. Jean Moréas en fut le fondateur et le principal représentant. On a souvent besoin d'un dictionnaire pour le comprendre : beaucoup de ses pièces sont tout uniment des pastiches ou presque des centons. Une
pareille entreprise ne saurait réussir; nous ne pouvons pas plus retourner à la langue de Charles d'Orléans, voire à celle de Ronsard, qu'à leur façon de sentir et dépenser'.
Il y a d'autres formes de néologismes et d'archaïsmes que pratiquent les jeunes poètes. Ils prennent souvent les mots, M. de Régnier notamment, dans une signification plus voisine de l'étymologie, ou en rajeunissent le sens par des alliances ingénieuses, comme ont fait de tout temps les maîtres. Telles figures leur sont familières, qui conviennent particulièrement au caractère de la poésie nouvelle. C'est ainsi qu'ils passent de l'acception propre à l'acception figurée en prêtant aux choses leurs propres sentiments; et ce procéda sans doute n'est point nouveau, mais ils l'emploient plus souvent que leurs devanciers et avec plus de hardiesse. Verlaine dit : Le son du cor s'afflige vers les bois 2,