‹ Le mouvement littéraire contemporainChapitre 66 sur 76 · Épisodes · texte numérisé non relu

Épisodes

pénélranle, par ce quils ont de voilé, d'amorti, de « crépusculaire ». Dans Aréthuse se trouve r Homme et la Sirène, où nous sentons le charme et la grâce propres d'une poésie vraiment nouvelle. Assez large pour ne pas répondre à chaque détail de la fable, le symbole n'y a pourtant rien d'obscur; et cette fable en elle-même est des plus poétiques. Quant à la versification, elle s'accorde fort bien avec un tel genre. Ce sont tantôt des alexandrins réguliers, tantôt des vers libres. Mais M. Henri de Régnier assouplit l'alexandrin du Parnasse. Et, d'autre part, il porte dans les vers libres un sens du rythme et de la cadence qui sauve chez lui des hardiesses périlleuses à d'autres ; son goût foncièrement classique d'ordre et de clarté le préserve d'incohérences et de bizarreries où se fourvoie trop souvent la jeune école.

L'auteur d" Aréthuse demeura fidèle à ses premiers maîtres. S'il professe une admiration fervente pour Mallarmé, il n'en honore pas moins Leconle de Lisle et M. de Heredia; il ne se crut jamais obligé, comme beaucoup des jeunes poètes, à traiter Victor Hugo de prodigieux rhéteur. Ses plus récents recueils indiquent, soit pour le fond, soit pour la forme, un retour vers le Parnasse. Il a mis le dernier, qui s'intitule Médailles d'argile, sous l'invocation d'André Chénier, et l'on pourrait en citer maintes pièces dans lesquelles l'auteur de la Jeune captive reconnaîtrait son art élégant et subtil. M. de Régnier s'est rapproché du Parnasse soit en empruntant des images et des tableaux à la vie antique, soit en reprenant le vers traditionnel, qui s'accorde mieux

avec ses nouveaux sujets. Il lui arrive aussi de composer parfois des morceaux exclusivement plastiques, dont tout le mérite tient à la perfection de la facture. Mais sa poésie, même dans les derniers recueils, a pourtant une couleur bien moderne. Si M. de Régnier, laissant là le moyen âge, s'inspire maintenant de la mythologie antique, cette mythologie, toute décorative chez les parnassiens, revêt chez lui, presque toujours, un caractère de symbolisme moral. Il ne se borne point à exprimer des images superficielles et vaines. Dans ce qu'il écrit de plus alexandrin, nous sentons une âme contemporaine de la nôtre par sa mélancolie intime. Et la forme elle-même y a quelque chose de discret et de nuancé qui ne ressemble en rien à du Leconte de Lisle ou à du Heredia.

M. Henri de Régnier est souvent mièvre et précieux. Il cherche volontiers des effets un peu bien puérils dans les allitérations, dans les assonances, et affecte des antithèses verbales où l'on sent l'artifice. Il ne se défend pas assez d'une facilité naturelle qui tourne au délayage ; il a, surtout dans ses premières œuvres, certains « poncifs » de vergers, de prairies et de fontaines qui reviennent par trop souvent. Enfin nous le voudrions quelquefois plus clair. Ses défauts ne l'empêchent pas d'être au premier rang parmi nos poètes modernes. Il a fait des vers sonores et luxueux. Mais là n'est pas son originalité. Son originalité, c'est d'allier au symbolisme ce que la poétique nouvelle pouvait admettre de l'art parnassien. Les meilleures pièces qu'il ait écrites tiennent encore du

La PoésiE. , 213

Parnasse et n'en sont pas moins symbolistes. Elles n'ont ni la sèche rectitude d'une poésie formelle, ni l'inconsistance et la diffusion par lesquelles pèchent beaucoup des novateurs. A la fois musicales et plastiques, elles unissent harmonieusement l'Indécis au Précis •.

Après M. Henri de Régnier, il faut citer au moins deux autres poètes de la même famille, Albert Samain et M. André Rivoire, celui-là mort il y a quelques mois, dans la pleine maturité du talent, celui-ci, qui, après ses Vierges, faisait récemment paraître un charmant recueil, le Songe de V Amour.

Albert Samain a subi, comme M. de Régnier, J'influence des parnassiens; mais ses maîtres directs sont Baudelaire et Verlaine. Il y a dans son premier livre des morceaux d'une rhétorique fastueuse : Mon âme est une infante en robe de parade^.

Ce qui domine pourtant, c'est un singulier mélange de « baudelairisme » et de « verlainisme », tantôt l'affectation de raffinements maladifs :

Fleurs suspectes, miroirs ténébreux, vices rares! s

tantôt, et plus souvent, le goût des « impressions grises » :

J'adore l'imprécis, les sons, les couleurs frêles*.

1. Rien de plus cher que la chanson grise 0& l'Indécis au Précis se joint

(Verlaine, Art poétique.)

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