‹ Le mouvement littéraire contemporainChapitre 71 sur 76 · Auteur de la Critique scientifique · texte numérisé non relu

Auteur de la Critique scientifique

quelque chose que les impressionnistes peuvent lui accorder sans peine. Car la question ne consiste point à savoir si nous nous accordons parfois ou le plus souvent, mais si, quand nous sommes en désaccord, il y a un critérium qui tranche le différend. Or, oserat-on soutenir que nous nous accordons toujours? M. Brunetière ne le soutient pas, et lui-même cite des exemples de dissentiment qu'il serait oiseux de rapporter. Sans doute, les contradictions des critiques ne changent pas plus la valeur d'une œuvre que les contradictions des historiens ne modifient en soi tel ou tel événement. C'est ce que remarque M. Brunetière *. Mais que peut-il en conclure? Rien, certes, qui confirme sa thèse. Il ne s'agit pas de la valeur intrinsèque des œuvres, il s'agit des appréciations qu'on en fait. Or, reconnaître les divergences, c'est déjà nier le dogmatisme. S'il y avait un critérium, il ne saurait y avoir désaccord en critique pas plus qu'en géométrie.

Pourtant M. Ferdinand Brunetière prétend conférer à la critique une autorité magistrale. Cette autorité, il l'établit sur la raison. Les impressionnistes ne font qu'exprimer leur sensibilité; mais c'est leur raison qu'expriment les dogmatistes. Or, la sensibilité varie d'un individu à l'autre, tandis que la raison demeure la même chez tous les hommes.

1. Après avoir rappelé que La Harpe trouve Bossuet • médiocre» comme sermonnaire, et que Chateaubriand le trouve sublime : • Qu'est-ce que cela fait, dit-il, à la valeur des sermons? Il n'y aurait de contradiction que si Chateaubriand et La Harpe étaient le même homme. > Préface de la Critique littéraire, par Ricardou.

LA CRITIQUÉ. â63

Deux objections se présentent aussitôt. D'abord, et nous y reviendrons tout à l'heure, la raison ne doit pas être séparée ainsi de la sensibilité, comme si elles n'avaient l'une avec l'autre aucune communication. Même en y tâchant, on ne s'abstrait point du « moi » sensible. M. Brunetière prétend juger contre son propre goût. Et que veut-il dire par là? Nous pouvons, par exemple, préférer l'auteur de Monsieui Lecoq à celui à' Un ménage de garçon, tout en jugeant néanmoins l'auteur A' Un ménage de garçon supérieur à celui de Monsieur Lecoq. Rien de plus vrai. Mais est-ce là juger contre son goût? Non pas, car c'est notre goût qui nous fait mettre Gaboriau au-dessous de Balzac. Il y a là une équivoque ou un sophisme. Si, par goût, nous préférons Gaboriau, cela signifie tout simplement que nous trouvons plus de plaisir à le lire. Mais qu'est-ce donc qui nous le ferait juger inférieur, sinon notre goût? Ne jouons pas sur deux sens du mot. La raison n'a rien à faire ici, cette raison où les dogmatistes ne veulent admettre rien de sensible.

Et voici justement la seconde objection. En matière d'art, la raison, celle-là du moins, n'est pas juge. Quand nous lisons tel poète ou tel orateur, les admirons-nous pour des qualités qu'elle puisse apprécier? Prenons, par exemple, la plus belle oraison funèbre de Bossuet : qu'en resterait-il si nous retranchions tout ce qui n'est pas purement « rationnel »? Des lieux communs. Mais ce qui relève de la sensibilité et de l'imagination, ce qui exprime le « moi » de Bossuet, voilà ce qui la rend admirable.

N'invoquons pas la raison dans une matière qui n'est i point la sienne'.

Si la raison ne peut lui fournir un critérium, le dogmaliste recourt à la tradition, au consentement général. Mais, en admettant que la tradition décide, on demandera : « Quelle tradition? » Les Provençaux diffèrent des Picards, les Français des Allemands, les blancs des jaunes. Qui dira si les Picards ont raison contre les Provençaux ou les Provençaux contre les Picards, si les Français ont raison contre les Allemands ou les Allemands contre les Français, si les blancs ont raison contre les jaunes, ou les jaunes contre les blancs? A qui en appeler, à quel arbitre, à quel juge suprême? Le dogmatisle ne pourra retenir comme certains que les points sur lesquels l'accord est unanime II remarquera d'abord qu'il y a des points communs aux diverses provinces de France, et, sur ces points communs, il fondera une dogmatique française; puis, qu'il y a des points communs aux divers pays d'Europe, et sur ces points communs il fondera une dogmatique européenne; enfin, qu'il y a des points communs entre tous les hommes, et sur ces points communs il fondera une dogmatique universelle. Impossible de s'arrêter avant. Pourquoi exclure, en effet, les uns ou les autres? La

l. « Je fais, dit Kant, l'essai d'un mets sur ma langue et sur mon palais, et c'est d'après ma langue et mon palais, non d'après des principes universels, que je porte mon jugement. Les critiques peuvent bien raisonner plus spécieusement que les cuisiniers, ils ne doivent pas compter davantage sur la force de leurs preuves pour justiQer leur jugement; aussi désigne-t-on du nom de goût la faculté esthétique. >

raison n'est-elle pas partout la même, et cette identité de la raison chez tous les hommes ne sert-elle pas de fondement au dogmatisme*? C'est donc à une critique « humaine, » c'est au « traditionnisme » de l'humanité totale qu'aboutit nécessairement ledogmatiste. Mais, à mesure qu'on passe d'un groupe à un peuple, d'un seul peuple à l'ensemble de plusieurs, et, finalement, de cet ensemble à l'humanité, les points communs deviennent plus rares ; et ce que les règles où l'on reconnaît l'expression du génie humain gagnent sans doute en autorité, elles le perdent en valeur pratique, à cause de leur généralité môme, qui ne leur permet jamais de s'appliquer dans les cas où il y a controverse.

Reprenons maintenant et résumons. Deux juges d'intelligence et de culture égales, l'un impressionniste, l'autre dogmatiste, sont en désaccord. Si celui-ci veut imposer son opinion à l'autre, quel sera son critérium? Il se réclame de la raison; mais la raison n'a rien à faire en telle matière. De la tradition ; mais la tradition ne fournit de règles que sur les points incontestés. Alors?

En définissant le dogmatisme, nos dogmatistes croient définir la critique, dont la fonction, disent-ils, consiste à juger et à classer. Comme si les impressionnistes ne classaient pas et ne jugeaient pas! C'est ce que prétendent leurs adversaires; et, en vérité,

1. S'il y a désaccord entre les diverses races, sauf sur certains principes généraux, cela prouve que, comme nous le disions tout à l'heure, la raison abstraite, en matière d'art, n'est pas juge.

largument aurait beaucoup de force, car toute critique, le sens du mot en fait foi, suppose un jugement, et, par suite, une classification. Mais ces mêmes dogmalistes sont parfois entraînés dans la discussion à déclarer le contraire, à soutenir que les impressionnistes, bon gré mal gré, jugent et classent. « Les Contemporains de M. Jules Lemaître, écrit M. Brunetière, ne sont qu'un recueil de jugements. Qui donc a été plus sévère, ou plus dur, pour M. Georges Ohnet, par exemple, ou pour M. Emile Zola, que le sceptique M. Anatole France? Quelle est cette affectation de prétendre ne pas juger quand, en effet, on juge, de donner pour des impressions des jugements que l'on entend bien dans le fond de son cœur qui soient pris comme tels'? » Et, quand il s'agit de juger, il s'agit aussi de classer. Juger favorablement tel écrivain et défavorablement tel autre, c'est, en vérité, mettre le premier au-dessus du second!

Mais, déclarent les dogmatistes, le jugement d'un impressionniste ne peut avoir aucune autorité. — Il est vrai que les impressionnistes mettent dans leurs jugements plus de réserve, et prononcent d'un ton moins décisif. Eux qui n'invoquent pas la raison universelle et la tradition humaine, qui se bornent à dire de quelle façon les œuvres affectent leur sensibilité, ils ne sauraient juger catégoriquement sans blesser la modestie, en proclamant par là même

1. Essais sur la littérature contemporainCf la Cntique impressionniste.

l'excellence manifeste de leur goût. Mais pourquoi auraient-ils moins d'autorité que les dogmatistes? Ils ont l'autorité que leur donnent la justesse et la finesse de leurs impressions. Et personne n'a jamais soutenu sans doute que le premier venu, fût-il sans intelligence et sans culture, serait capable de juger. Tant vaut le juge, tant vaut le jugement.

Il y aura toujours deux formes de critique également légitimes, ou plutôt deux sortes d'esprits, les uns, chez lesquels domine la sensibilité, les autres, plus raisonnables que sensibles. Mais d'ailleurs on peut concilier dans une certaine mesure l'impressionnisme et le dogmatisme en les obligeant de se faire mutuellement des concessions.

Avant tout, impressionniste ne veut pas dire individualiste au sens exclusif du mot. M. Anatole France, en s'excusant de parler de soi, observe que, « si les grands hommes ont beaucoup de choses communes avec les autres hommes, » les hommes ordinaires sont encore mieux venus à se raconter et à se peindre, parce que « leur portrait est celui de tous et que chacun reconnaît dans les aventures de leur esprit ses propres aventures morales et philosophiques ». Et M. Jules Lemaître ne pense pas autrement. « Sans doute, dit-il, le critique impressionniste semble ne décrire que sa propre sensibilité physique, intellectuelle et morale dans son contact avec l'œuvre à définir; mais, en réalité, il se trouve être l'interprète de toutes les sensibilités pareilles à la sienne. » C'est ce que M. Brunetière reconnaît lui-même ingénument dans un de ses plus récents articles littéraires, en

reprochant d'ailleurs aux impressionnistes de croire leurs impressions quelque chose de rare. « Il n'y a pas, écrit-il, tant d'esprits singuliers en ce bas monde, et ce n'est pas nous, en nous, qui aimons ou n'aimons pas les drames d'Alexandre Dumas ou les romans de M. Zola, c'est toute une lignée d'aïeux, c'est toute une famille d'esprits, toute une espèce d'hommes... Nous ne pouvons juger qu'en troupe et sentir surtout qu'en groupe *. » Et certes le dogmatisme et l'impressionnisme n'en répondent pas moins à deux tendances diverses . Mais l'impressionnisme se rapprochera d'autant plus du dogmatisme que ces « groupes » renfermeront plus d'individus.

Ensuite, si nous posons la question à propos d'un impressionniste qui ait qualité pour juger, nous écarterons comme tout à fait chimérique le danger dont nous menacent les doctrinaires en criant à l'anarchie. On juge avec son goût; seulement ce goût est plus ou moins bon. Or, quand il s'agit d'impressionnistes tels que M. Anatole France ou M. Jules Lemaître, leur culture peut bien nous rassurer. Les impressions de M. Lemaître ou de M. France « sont

1. Préface à la Critique littéraire, par Ricardou. — Tel est, disons-le en passant, le dernier argument qu'ait trouvé l'éminent ■critique en faveur du dogmatisme, et cet argument contredit tous les autres. Car, jusqu'à présent, M. Brunctière avait fait fond sur ce principe, que l'impressionnisme est purement individuel et par suite ne saurait avoir d'autorité. 11 déclare maintenant que nos impressions ne nous appartiennent pas, ne sont pas à nous. Mais alors, toute son argumentation devient caduque. On ne voit pas d'ailleurs quel intérêt le dogmatiste peut avoir à établir que nous « sentons en groupe ». Il abolit ainsi des divergences individuelles; à quoi bon, si c'est pour retrouver entre les groupes d'autres divergences?

déterminées par l'éducation littéraire qu'ils ont reçue, et, dans leurs préférences personnelles, il y a toute une part de dogmatisme qui n'est point d'eux ni à eux *. » Ce fonds universel, chacun le marquera de son empreinte, mais il n'en restera pas moins commun aux impressionnistes et aux dogmatistes.

Enfin, la sensibilité et la raison ne sont point, comme nous l'avons déjà dit, deux « facultés » distinctes qui n'auraient entre elles aucun rapport. Peut-on seulement distinguer, dans 1' « opération esthétique, » ce qui procède de l'une et ce qui tient à l'autre? Ni la critique impressionniste ne se passe de la raison, ni la critique dogmatique de la sensibilité. Et celle-ci, réduite à la raison seule, n'aurait plus rien de littéraire; mais celle-là, qui comporte forcément « une part de dogmatisme », doit, aux yeux des dogmatistes, en tirer son autorité.

Les dogmatistes prétendent que la critique serait depuis longtemps morte, si elle n'exerçait une fonction extérieure et supérieure à l'idée que s'en fait l'impressionnisme. C'est ce qu'on ne voit pas très bien, surtout du moment où ils admettent que les impressionnistes jugent et classent, qu'ils traduisent les impressions d'un groupe. Mais ce qui apparaît manifestement, c'est que le triomphe du dogmatisme ruinerait toute critique littéraire. La critique ne consisterait plus que dans l'application des règles, et l'application des règles dispenserait de talent. Voilà

1. Ceci est de M. Brunetière, qui, par mégarde, réfute ses propres arguments.

qui n'est pas à souhaiter. Mais voilà qui n'est pas non plus à craindre. Tant que la littérature sera un art, la critique ne saurait être une science. Sous le nom d'impressionnisme ou sous n'importe quel nom, il y faudra toujours de l'esprit, du goût et du sentiment.

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