‹ Le mouvement littéraire contemporainChapitre 70 sur 76 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Vers 1875 ou 1880, l'influence dominante dans la critique était celle de Taine. Rappelons brièvement les traits essentiels de sa philosophie générale, en tant qu'elle s'applique aux œuvres d'art.

Taine part de ce principe, qu'il n'y a aucune difî'érence de nature entre le monde physique et le monde moral : les phénomènes moraux, qui, plus complexes, plus délicats, se laissent moins facilement observer et classer, sont soumis au déterminisme tout aussi bien que les phénomènes physiques. L'histoire humaine rentre dans l'histoire naturelle et doit, par suite, en pratiquer la méthode. Or, si l'homme est un animal qui fait des poèmes de la même manière que les abeilles font leur ruche ou les oiseaux leur nid, l'œuvre d'art ne nous apparaît plus comme je ne sais quel jeu fortuit de l'imagination, mais comme le produit de certains facteurs.

Parmi les lois auxquelles l'homme est assujetti, il y en a deux capitales, d'où procède tout le système

de Taine. D'abord, la loi des dépendances : de même que les divers organes d'un animal forment un ensemble dont aucune partie ne saurait subir de changement sans que toutes les autres subissent un changement analogue, de même les diverses aptitudes de l'homme sont entre elles dans un rapport nécessaire. Ensuite, la loi des conditions qui, appliquée aux œuvres d'art, peut se formuler ainsi : toute œuvre d'art est déterminée par des conditions antérieures et par la nature propre de l'artiste, laquelle, à vrai dire, résulte ou fait partie de ces conditions. Il y a liaison entre les choses simultanées, et, de là, la première de ces deux lois; il y a aussi liaison entre les choses successives, et, de là, la seconde. A l'une se rattache la théorie du caractère essentiel ou de la faculté maîtresse; à l'autre, la théorie des trois forces primordiales, qui sont la race, le milieu, le moment '.

Nous ne discuterons pas ici le système de Taine au point de vue métaphysique. Admettons de prime abord que tous les produits de l'activité humaine sont « déterminés » : il ne s'en suivra ni que nous ayons les moyens d'atteindre leurs facteurs, ni que la méthode employée par Taine soit la meilleure pour les atteindre.

On peut sans doute croire que, parmi les caractères de l'individu humain, comme parmi ceux de l'animal ou du végétal, les uns sont subordonnés et accessoires, les autres dominateurs, et qu'il y a en lui une

1. Cf. le Mouvement littéraire au XIX' siècle, p. 307 et suiv.

faculté maîtresse. Mais, môme si cette faculté se laisse reconnaître, nous le représenterons-nous tel qu'un mécanisme de pièces commandées par un moteur unique? A la faculté maîtresse, Taine substitue je ne sais quelle faculté proprement génératrice, d'où procéderaient toutes les autres. Voilà une psychologie un peu bien simple, la psychologie, non d'un moraliste, mais d'un logicien et d'un géomètre. Or, sur cette matière si complexe qu'est l'âme humaine, la logique et l'esprit de géométrie n'ont pas de prise : il y faudrait l'esprit de finesse, qui manque totalement à Taine.

De môme pour les influences primordiales. Si l'on ne peut contester que ces influences existent, n'échappent-elles pas à l'analyse? Et, si même l'analyse en saisit quelque chose, est-ce assez pour que nous prétendions établir là-dessus des règles fixes? Étudions telle race, tel milieu, tel moment, avec toute l'application possible et dans tout le détail dont notre science est capable : cette étude nous mettra-t-elleen état de déterminer d'avance quelle sera la nature intellectuelle et morale des individus qui s'y produiront? Non certes ; et combien d'individus qui, loin de s'expliquer par les influences primordiales, nous semblent au contraire les démentir 1 La race, d'abord, n'a rien de précis, rien de fixe, et ne nous permet que des conjectures plus ou moins vraisemblables. Pierre Corneille est l'auteur du Cid, et son frère Thomas, l'auteur de Siilicon. L'influence du milieu se marque davantage ; mais niera-t-on que nous ne puissions le modifier en l'accommodant à notre personnalité

propre? Voici deux poètes — et pourquoi changer d'exemple? — voici Pierre et Thomas Corneille, qui ne se ressemblent guère. Il faut bien admettre que l'un ou l'autre, sinon tousles deux, n'a point subi cette influence. Dira-t-on que le milieu de l'un ne fui pas celui de l'autre? On en viendrait bientôt à reconnaître autant de milieux que d'individus. La science contemporaine, qui n'accorde presque plus rien à l'influence de la race, a, du reste, réduit sensiblej ment celle du milieu. Quelque vertu qu'on veuille i leur attribuer, elles peuvent sans doute fournir à un critique habile d'intéressantes considérations, mais ne sauraient se formuler en aucun cas avec une exactitude catégorique. Quant à l'influence du moment, c'est la plus notable des trois. Pour bien comprendre une œuvre, nous devons la rapprocher des œuvres antérieures. Malherbe ne se comprend pas sans Ronsard, ni Racine sans Corneille, ni Voltaire, en tant que tragique, sans Corneille et Racine. Mais gardonsj nous de trop abonder en ce sens. D'une part, l'écri- ] vain qui se modèle sur ses devanciers n'existe vraiment pas; et l'écrivain, d'autre part, qui ne s'applique qu'à les contredire, ne fera rien de durable. Voir, par exemple, dans le romantisme, comme le veulent certains, je ne sais quelle contre-partie systématique du classicisme, c'est se rendre incapable d'en expJiquer la vigueur native et la fécondité. Et puis, quelle que soit l'influence du moment, elle ne peut, pas plus que les autres, se déterminer d'une façon précise. Prétendra-t-on que, si deux écrivains de la même race n'ont rien entre eux de commun, c'est que le

milieu n'est pas le même; ou bien, inversement, que si deux écrivains du même milieu ne se ressemblent pas, leur différence de nature se rapporte à la différence de la race; ou bien encore, si la parité de race et de milieu n'empêche pas les aptitudes d'être diverses, que cette diversité a sa cause dans la diversité des moments? On doit reconnaître tout au moins que les trois influences se croisent, s'emmêlent, se contrarient, qu'il est impossible de les distinguer, de noter chacune d'elles avec précision. Elles échap- s pent, encore un coup, à notre prise, ou, du moins, elles ne peuvent pas se réduire en formules. Affaire d'art et de tact, non de procédés mécaniques.

Sans doute l'individu doit en partie s'expliquer par les trois influences primordiales. Mais son fond même, voilà ce qui reste toujours insaisissable. Voulant faire de la critique une science, Taine le néghge, car l'idiosyncrasie n'a pas de lois, ou, si elle en a, notre science imparfaite ne saurait encore les établir. L'individu le gênait; il l'a supprimé. Et pourtant nous i sommes bien obligés de recourir en fin de compte à ' ce que Sainte-Beuve appelle la monade. « Il n'est qu'une âme, qu'une forme d'esprit pour faire tel ou tel chef d'œuvre. » Vous aurez beau vous enquérir de la race, du milieu , du moment, ces influences, si habile que vous soyez à les déterminer, laisseront toujours en dehors de soi quelque chose de particulier à la personne même de l'écrivain. Et quoi donc? Ce qui leur échappera, c'est justement ce qu'il y a d'essentiel, ce qui fait que Pierre Corneille a écrit, non Stilicon, mais le Cid.

Le système de Taine n'est plus d'accord avec la science moderne, et sa méthode ne convient pas à la critique littéraire, qui ne cessera jamais d'être un i art. Ajoutons d'ailleurs qu'il fut surtout un philosophe et un historien. Il étudia les œuvres en tant que « signes », pour leur intérêt documentaire et non pour leur valeur artistique. Entre la critique de Taine et celle, par exemple, d'un Sainte-Beuve, il n'y a vraiment de commun que la matière sur laquelle porte le travail. Taine mesure la valeur des œuvres à leur signification historique et ne leur demande guère que des renseignements sur l'époque où elles ont paru. Sa méthode et son système, comme la nature même de son esprit, l'amenaient à négliger, dans les monuments de la littérature, ce qu'ils ont de littéraire.

Après Taine, on pouvait croire que le temps était passé des théories et des formules générales. Cependant M. Ferdinand Brunetière, appliquant à la critique sa faculté d'abstraction, en a fait, lui aussi, une sorte de doctrine. Logicien et géomètre comme Taine, il se donne, comme Taine, pour naturaliste, et prétend inaugurer une méthode nouvelle en substituant à la critique fondée sur l'histoire naturelle de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier une critique qui se fonde sur l'histoire naturelle de Darwin et de Haeckel.

La méthode de M. Brunetière est une application

spéciale de l'évolulionnisme. Il recherche comment les genres littéraires se dégagent de Tindétermination primitive, puis se fixent pour un temps plus ou moins long, puis se désagrègent et disparaissent tôt ou tard, évincés par d'autres genres qui auront eux aussi leur croissance, leur maturité, leur déclin. Nous reconnaissons là les mêmes lois qui président à la différenciation, au perfectionnement, à la décadence des espèces animales. Il n'y avait qu'à transporter dans la littérature les procédés de l'histoire naturelle. Et rien sans doute n'est plus légitime. Si même l'évolutionnisme reste encore une hypothèse, il suffit que cette hypothèse ait renouvelé l'histoire naturelle pour qu'on soit en droit de l'appliquer à l'histoire littéraire.

M. Brunetière ne devint évolutionniste qu'assez tard, voilà une dizaine d'années. Mais, voilà dix ans, sa doctrine était déjà établie, et il ne semble pas que la méthode évolutive puisse s'y accommoder.

La doctrine de M. Brunetière est au fond très simple. Elle consiste tout entière dans la tradition, dans l'assujettissement du sens propre au sens commun. Les « quelques idées fondamentales » où lui-même ramenait sa critique peuvent aisément s'expliquer par là. Ce qui l'intéresse n'est pas ce que tel ou tel écrivain a de particulier, mais ce qu'il s'est approprié des choses communes. Une œuvre littéraire ne vaut selon lui que par ce qu'elle renferme de général, et l'originalité d'un artiste n'est louable que s'il se borne à marquer de son empreinte un fonds universel

Celte doctrine s'appuie sur l'immutabilité de la

iaison humaine, sur la constance de la tradition. Au |j;ontraire, la méthode évolutive suppose un changetnent perpétuel. N y a-t-ilpas contradiction entre l'une jit l'autre?

I Reconnaissons que , si l'évolutionnisme, comme ( jious l'avons dit, accorde peu d'importance à la race 'îtau milieu, il en accorde beaucoup au moment; or, l'influence du moment, c'est ici celle des œuvres sur jes œuvres, et les œuvres antérieures représentent lustement la tradition. D'autre part, M. Brunetière, nême avant d'introduire l'évolutionnisme dans la iritique, n'avait jamais prétendu que les formes littéraires fussent immobilisées par des règles invariables. Pourtant, le point de vue évolutionniste ne s'accorde loint avec celui de son dogmatisme antérieur. C'est e point de vue de la « relativité » ; et le dogmatisme de M. Brunetière suppose, non pas sans doute un absolu métaphysique, mais du moins, si je puis dire, un absolu qui se rapporte à l'homme en tant qu'homme. Avec certain esprit de finesse, ces deux points de vue peuvent se concilier; un esprit de géométrie, qui pousse sa logique à bout, accusera leur contradiction.

Et c'est ce qui arrive à M. Brunetière. On en signalerait aisément beaucoup d'exemples. Un seul suffira, qui est capital. L'évolutionnisme considère l'individualité comme un facteur essentiel pour la modification des genres. Mais cette individualité ne peut tenir beaucoup de place dans une doctrine qui, sacrifiant le particulier au général, doit nécessairement restreindre le rôle du « moi ». Devenu évolution-

niste, M. Brunelière est obligé, lorsqu'il explique sa méthode, de mettre en pleine lumière le rôle de ridiosyncra-ie. Il reconnaît alors que toute variation constitutive d'un nouveau genre en littérature, comme d'une espèce nouvelle en histoire naturelle, a pour point de départ une particularité nouvellement apparue chez tel ou tel individu. Et nous le féliciterions d'avoir sur ce point corrigé Taine ; mais sa doctrine réduit à presque rien cette individualité dont sa méthode le forçait à signaler l'importance. Même après qu'il est devenu évolutionniste, le sens propre lui demeure aussi suspect et le « moi » aussi haïssable. Il exagère l'influence du moment pour enlever au « génie » tout ce que le génie peut avoir de vraiment original. Il diminue le plus possible la part de l'invention; il exalte, au détriment des autres, ceux d'entre nos écrivains qui lui apparaissent comme les fidèles interprètes de l'humanité moyenne; il se complaît dans l'apologie du lieu commun.

La doctrine de M. Brunetière prévaut constamment sur sa méthode. Pourquoi devint-il évolutionniste? En appliquant à la littérature son dogmatisme classique, il eût répété Nisard ; il eût été un Nisard moins exclusif. En introduisant la méthode évolutive dans la critique, il prétendait se faire sa place à soi, inaugurer, après Taine, une « époque » nouvelle; et cette légitime ambition le séduisit.

A vrai dire, l'évolutionnisme n'a, chez M. Brunetière, rien que de factice : le fond de son esprit, et, par suite, le fond de sa critique ne subirent aucun changement. Il y a dix ans, M. Brunetière reprochait à

tels « jeunes >> de croire que, pour s'êlre un peu froltés

Ide science dans la fréquentation de Darwin et de Spencer, ils reproduisaient les choses quand ils imitaient les mots. On pourrait, en parlant avec plus de révérence, lui adresser un reproche semblable. Car enfin les analogies qu'il découvre entre les genres littéraires et les espèces animales se traduisent dans son vocabulaire par l'emploi de certains mots que tout à l'heure il déclarait vains; mais, pour intéressantes que soient ces analogies, elles n'ont en définitive aucune valeur documentaire. Considérer les genres comme de véritables entités, leur attribuer « une vie indépendante du caprice des écrivains et des artistes », c'est là faire ce qui s'appelait jadis de la scolastique. Cette assimilation des espèces animales et des genres littéraires est toute superficielle, et les termes de concurrence vitale, de persistance du plus apte, de sélection naturelle, expriment sous une forme pédantesque des idées qui, si elles fournissent d'ingénieux rapprochements, ne comportent pas ici la précision des formules scientifiques *.

Dans un article spécial sur la méthode évolutive, lui-même s'est appliqué à en signaler les avantages. 1» Elle substitue le point de vue généalogique au point de vue successif. — Mais ce n'est là que l'influence du moment, laquelle avait été mise en lumière par Sainte-Beuve et par Taine. 2° Elle écarte la théorie du progrès continu. — Mais a-t-on vraiment besoin

1. Ces idées, du reste, n'avaient rien de nouveau que leur coordination en système.

d'être évolutionniste pour repousser en matière d'art celte étrange théorie d'après laquelle Campistron, postérieur à Racine, lui serait nécessairement supérieur? 3° Elle exclut les médiocrités qui encombrent l'historien de la littérature. — Mais ne peut-on, sans se convertir à l'évolutionnisme, faire la différence des écrivains médiocres aux écrivains originaux, et débarrasser de ceux-ci l'histoire littéraire? 4" Enfin elle expulse de la critique ce que la critique a encore de subjectif et confère par suite à ses jugements une autorité qui jusqu'ici leur faisait défaut. — Mais il ne suffît pas d'avancer une telle proposition, il faudrait encore la démontrer. D'après M. Brunetière, les adversaires de la méthode évolutive auraient peur qu'elle n'introduisît dès maintenant quelque certitude dans la critique, qu'elle n'établît une façon de penser définitive sur les écrivains. Seulement, de quelle manière introduirait-elle cette certitude, établirait-elle cette façon de penser? Voilà ce qu'on ne saisit pas. M. Brunetière confond visiblement l'art et la science. En histoire naturelle, par exemple, il y a des faits universellement reconnus, des caractères dûment constatés; en littérature, les faits et les caractères que la critique alléguerait pour constituer je ne sais ■quelle hiérarchie sont justement ceux sur lesquels porte la discussion.

On ne rendrait certes pas justice à M. Brunetière, si l'on se contentait de montrer en quoi son évolutionnisme est superficiel et artificiel. Nous avons discuté sa méthode, nous discuterons plus loin sa doctrine : il faut pour le moment signaler les mérites

et les services qui lui valurent, entre les critiques contemporains, une place éminente.

Reconnaissons tout d'abord à M. Brunetière de très hautes qualités morales et intellectuelles : d'une part, l'indépendance et la vigueur de caractère, la rectitude dans l'affirmation, le courage dans la négation; de l'autre, le savoir, l'activité d'esprit, la puissance démonstrative. Ensuite n'oublions pas ce que lui donne de force son exacte discipline; toutes les idées, chez lui, se soutiennent mutuellement, de façon que chacune, à sa valeur propre, ajoute celle des autres. Quand venait de mourir Sainte-Beuve, quand Taine s'absorbait dans son œuvre historique, nul n'était mieux fait que M. Brunetière pour rendre à la critique l'autorité qu'elle avait perdue. Les dilettantes n'y voyaient guère qu'une distraction pour eux-mêmes et un amusement pour leurs lecteurs. Il la conçut d'une façon toute différente. Telle qu'il la conçut, la critique devait non seulement diriger l'éducation du public et montrer la voie aux écrivains, mais entretenir et perpétuer, comme lui-même le dit, l'identité de la conscience héréditaire. Il en faisait une véritable fonction sociale, et, s'il prétendit lui donner des règles, c'était pour en autoriser les arrêts.

Parmi les nombreux services que rendit M. Brunetière, nous en signalerons trois des plus importants. D'abord, tandis que les autres critiques, cherchant dans les livres leur seul plaisir, n'avaient aucun souci de le contrôler et d'en estimer la valeur, il maintint hautement la nécessité de juger, fût-ce contre son

propre goût. Et, si même les jugements qu'il porte étaient au fond l'expression catégorique de préférences tout individuelles, il n'en différerait pas moins des impressionnistes par le soin qu'il a d'expliquer ces préférences et de les justifier. — Puis, prenant à partie l'érudition dans un temps où elle menaçait de transformer la critique en je ne sais quel inventaire de faits souvent négligeables, M. Brunetière a plaidé la cause des idées générales, a remontré que, si les faits ont de la valeur, cette valeur tient justement aux idées générales qui peuvent s'en dégager. — Mais ce n'est pas seulement de l'érudition qu'il devait distinguer la critique. Il la distingua aussi de l'histoire. A l'époque de ses débuts, les disciples de Taine ne voyaient dans la littérature qu'un ensemble de documents ; ils faisaient au besoin plus de cas d'une ineptie qui avait eu du succès que d'un chef-d'œuvre méconnu. Sans contester leur droit, M. Brunetière rappela opportunément que les historiens peuvent bien se mettre au point de vue historique, mais qu'un poème ou un roman, avant d'être un « signe », a, comme roman ou poème, sa fin en soi, et que l'objet propre de la critique consiste à l'étudier en tant qu'oeuvre d'art.

Par malheur, si la méthode de M. Brunetière semble bien factice, sa doctrine ne laisse pas d'être dangereuse. On peut surtout craindre qu'il ne sacrifie le sens propre au sens commun, qu'il ne refuse à l'individu toute existence personnelle. Dans l'ordre moral, cette prédominance de la société sur l'individu a pour aboutissement une sorte de religion

politique et gouvernementale, et, dans l'ordre intellectuel, un dogmatisme d'État. Ainsi la société opprimerait la conscience et la science. En matière d'art, M. Brunetière fait trop bon marché du « moi ». II ne demande aux auteurs que d'être « humains ». Mais, au point de vue de la critique proprement littéraire, un auteur vaut surtout par ce qui lui est particulier, par ce qu'il a d'exceptionnel, de génial. Or, M. Brunetière diminue autant que possible la part du génie; tantôt, comme nous l'avons vu, il le sacrifie au « genre », sorte d'être organique qui recèle en soi le principe de son évolution, tantôt il le ramène à l'influence du moment et rend compte de son œuvre par les œuvres antérieures qui pèsent sur lui. Il le dépouille de ce qui le fait original, individuel, unique. II le réduit à n'être qu'un simple interprète de la raison universelle.

Et voici, maintenant, des défauts qui sont particuliers à M. Brunetière. Concevant la critique comme exclusivement rationnelle, il ne fait guère que discuter, juger, classer. Et c'est peut-être avec raison qu'il accuse les dilettantes de ne pas conclure. Mais on le voudrait lui-même plus sensible à la beauté des œuvres d'art. Elles l'intéressent uniquement par la preuve qu'il en tire. Sa critique n'est qu'une argumentation, une perpétuelle soutenance de thèse. Il prétend toujours démontrer quelque chose. Et, parfois, ce qu'il démontre se passerait fort bien de démonstration. Aussi peut-on dire que, s'il fît aux dilettantes une rude guerre, lui-même se rend coupable de dilettantisme en raisonnant pour le plaisir de raisonner.

Le rationalisme de M. Brunetière ne le garantit pas assez contre cette « subjectivité » qu'il reproche aux autres. Il n'est pas toujours équitable. Il a des préventions, des préjugés. Très intrépide dogmatisle, *rès personnel en même temps de tempérament et de tour d'esprit, comment ne lui arriverait-il pas d'ériger en dogmes ses propres appréciations? Au critique, chez lui, fait tort non seulement le théoricien, mais aussi le polémiste. Hostile par exemple au xviii® siècle, M. Brunetière considère comme des ennemis personnels les philosophes, ces contempteurs de la discipline, ces perturbateurs de l'ordre, ces adversaires du catholicisme politique et social qu'il a pris sous son patronage. Même dans le xvii^ siècle, il « préfère » tels écrivains. Et cela sans doute est permis. Seulement ses préférences le rendent souvent injuste. Ayant un véritable culte pour Bossuet, chez lequel il ne trouve rien de répréhensible que son gallicanisme, il prend plaisir à rabaisser Descartes, qui émancipa la pensée humaine, et Fénelon, qui fut un hérétique.

Quoique M. Ferdinand Brunetière ait toujours combattu le « sens propre », il ne lui déplaît point d'avoir une opinion qui le distingue et l'excepte, et, plus d'une fois, on l'a vu effrayer ses lecteurs par des ftaradoxes, même quand ces paradoxes devaient bientôt se ramener à des lieux communs*. Ce qui est pire, c'est que, sans en avoir conscience, il altère souvent la vérité des choses selon les besoins de

1. Cf., par exemple, les articles intitulés la Philosophie de Bossuet {Études critiques, V), Une apologie de la casuistique {Histoire et Littérature, I), etc.

sa thèse. Pour déprécier le cartésianisme, il fait iansénistes tous les écrivains du xvii' siècle, non seulement Bossuet, Boileau, Racine, mais La Bruyère et La Rochefoucauld lui-même. Pour démontrer la vitalité propre des genres, il réduit Malherbe à rien, prétendant que la transformation par laquelle notre poésie passa du « mode lyrique » au « mode oratoire » s'est opérée en dehors de lui *. Pour mettre dans tout son jour l'influence du moment, il explique la réforme poétique du xvi^ siècle en disant que la Pléiade a voulu faire autre chose après Marot, et celle du xix^ siècle en disant que les romantiques ont voulu faire autre chose après les classiques. Or, la Pléiade fît autre chose après Marot parce que la poésie lui apparaissait, non plus comme un jeu d'esprit, comme un élégant badinage, mais comme l'expression d'une âme généreuse et fervente; et les romantiques firent autre chose après les classiques parce qu'ils avaient une conception différente de la vie et de l'art. Et M. Brunetière le sait bien. Seulement, la préoccupation de sa thèse ne lui permet pas de s'en souvenir.

C'est pour avoir introduit dans la critique la méthode évolutive que M. Brunetière pourrait y marquer sa place. Mais, si le progrès de la critique a consisté depuis un demi-siècle à se rapprocher des sciences, je crains fort qu'il ne soit illusoire. Son progrès véritable consiste plutôt à répudier, dans

1. Il est curieux de comparer ce que M. Brunetière dit de Malherbe, quand il n'a plus de thèse à soutenir. Cf. Évolution de la critique, p. 61 et suiv.

ces derniers temps, la discipline étroite et stérile à laquelle Taine l'avait assujettie. Les tranchants axiomes de cet esprit vigoureux et autoritaire firent d'abord impression. A vrai dire, sa méthode n'avait rien de nouveau que d'être appliquée avec une rigueur dont ne s'accommode point l'extrême complexité des analyses morales. Et de même pour M. Brunetière. Nous sommes beaucoup plus près de Sainte-Beuve que de lui. M. Brunetière, déclarant que Sainte-Beuve parle par métaphore lorsqu'il appelle la critique une histoire naturelle des esprits, considère Taine comme ayant fait un pas décisif. On peut en juger tout différemment. Les essais de critique scientifique tentés après Sainte-Beuve montrent l'inanité des vastes généralisations; et, quant aux méthodes, la sienne est sans doute la meilleure parce qu'elle n'a, précisément, rien de systématique. Homme de goût et non de système, il n'oubhe jamais que, si la critique emprunte leurs procédés aux sciences, elle doit en user avec infiniment de tact et de précaution. Nous trouvons dans Sainte-Beuve toutes les vues que ses successeurs allaient coordonner pour établir une rigoureuse méthode. Mais il exclut les formules strictes qui ne peuvent s'approprier à la diversité des choses, et n'opprime point par une théorie exclusive et raide cet esprit critique qui est, de sa nature, « facile, insinuant, souple, compréhensif ». Taine et M. Brunetière font œuvre de géomètres : le véritable critique, nous l'avons en Sainte-Beuve. On prétend qu'il manquait de philosophie. Ne confondons pas l'esprit de système avec l'esprit philosophique. Sa

LA CRITIQIE. 245

grande supériorité sur les « philosophes » qui l'ont suivi, c'est de ne pas s'enfermer dans un cadre fixe, c'est d'ajuster chaque fois sa méthode à la forme d'esprit qu'il analyse, de la diversifier, si je puis dire, en une multitude de points de vue successifs, de détours et de retours, de circonvolutions qui peuvent bien paraître capricieuses, mais qui, serrant toujours davantage le sujet, finissent par nous en donner la connaissance exacte et complète. Et sans doute je n'ignore pas quels avantages peut offrir un système. Les systèmes les plus faux rendirent en leur temps des services, aidèrent à la découverte de vérités qui devaient y survivre, qui, parfois, les ont ruinés. Seulement, il n'en est pas de la critique littéraire comme des sciences. Dans les sciences, des faits, tout positifs, nous avertissent à temps et nous arrêtent : quel est, dans la critique littéraire, le fait qui, si nous sommes prévenus, ne pourra s'interpréter au gré de nos préventions?

Comme M. Ferdinand Brunetière, M. Emile Faguet est surtout un « intellectuel », je veux dire que l'intelligence prédomine chez lui sur la sensibilité. Mais M. Brunetière a un système et M. Faguet n'en a pas. Par là M. Faguet réalise beaucoup mieux cette objectivité que M. Brunetière exige du critique, et dont lui-même se départ trop souvent. Un système est en effet quelque chose de subjectif. Toutes les vérités ne pouvant y trouver place, il suppose un choix, nécessairement déterminé par le tour d'esprit, le

tempérament, riiumeur propre de celui qui l'opère. M. Faguet, lui, se garde avec soin des spéculations abstraites; et c'est, chez cet intellectuel, un trait qu'il fallait marquer d'abord comme très caractéristique.

Dirons-nous qu'il n'a pas d'idées générales? On pourrait, je crois, en recueillir assez dans ses études pour instituer une sorte de philosophie littéraire. Mais il ne prétend pas les relier logiquement entre elles. Toute théorie lui paraît quelque chose d'arbitraire et toute conclusion à longue portée quelque chose d'impertinent. M. Faguet se détache autant que possible de soi. Il n'a ni une thèse à démontrer, ni une cause à soutenir. Ce qu'il nous donne presque toujours, c'est une simple exposition. S'effaçant derrière les écrivains, il ne veut que les bien comprendre et les bien expliquer. Non seulement il n'étudie guère que des individus et fait des articles auxquels suffit pour titre un nom d'auteur, mais ses monographies n'affectent jamais une forme systématique. Elles peuvent même paraître mal composées; toute composition est un arrangement plus ou moins spécieux qui ne contente l'esprit qu'en lui dissimulant les diversités irréductibles de la nature. Quoique M. Faguet saisisse admirablement les caractères essentiels, et trouve même, pour les exprimer, des formules précises et décisives, aucune formule, trop générale en même temps et trop catégorique, ne lui dérobe les contrariétés intimes que comporte un « moi ». Sachant combien l'être humain est complexe, il n'a garde de tout rapporter à une faculté unique,

à ce que Taine appelait la faculté maîtresse. Chaque écrivain se caractérise par plusieurs formules, Tune tempérant l'autre.

Nous parlons ici des études qu'il a réunies en volume et non des chroniques théâtrales qu'il publie chaque semaine. Ce n'est pas que nous ne retrouvions dans ces feuilletons sa critique alerte, nette, pénétrante. Seulement, autre chose s'y ajoute et peut ne pas plaire. Le Faguet chroniqueur, qui a écrit sans doute beaucoup de morceaux très substantiels et très solides, affecte d'ordinaire une allure fringante, s'évertue à ne pas sembler un « pion ». Il fait des mots, lâche des gaudrioles, parle de sa pantoufle, cultive le calembour et ne dédaigne pas la calembredaine. Un chroniqueur doit être amusant, et le chroniqueur des Débats^ auquel ne manque aucune sorte d'esprit, a celle aussi qu'il faut pour amuser son public. Ce Faguet-là nous apparaît encore, à vrai dire, dans les sujets les plus graves, et jusque dans certains passages de Politiques et Moralistes. Mais, si parfois on l'y reconnaît à des cliquetis de mots un peu vains, plus souvent il trouve quelque rapprochement inattendu, il rend piquante une vue qui n'était que profonde.

Ce qu'on admire surtout chez M. Faguet, c'est la lucidité de l'intelligence. Et cette lucidité naturelle, aucun préjugé, aucun parti pris ne l'altère. Il a défini lui-même sa propre critique en disant que la critique « est un don de vivre d'une infinité de vies étrangères, avec cette clarté de conscience que ne peut avoir que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abs-

traire, et regarder en étranger sa propre âme » En louant son indépendance d'esprit, je ne voudrais faire d'exception que sur un point. On s'étonne qu'un moraliste sociologue comme lui ait si peu aimé le xviir siècle. Ses études sur la plupart des « philosophes », et notamment sur Voltaire, manquent d'équité. Dans l'étude sur Voltaire se trouvent entre autres quelques pages où il nous donne comme un pur égoïste le défenseur de Calas. Voici les raisons alléguées : 1° Voltaire n'exposait pas sa vie ; 2" il n'a fait que dix mémoires pour Calas et il en a fait une vingtaine pour M. de Morangiès; 3° toute sa campagne s'explique par cet esprit processif qui était chez lui une tradition de famille et une forme particulière de sa combativité. Après cela, nous n'avons plus, je pense, aucun doute. Mais pourquoi Voltaire prit-il toujours en mains la cause des malheureux? Rien n'est plus simple. Trouvant que les cris de misère sont un concert peu agréable sous ses fenêtres, il veut soulager ceux qui souffrent afin de ne plus entendre leurs plaintes. Ou bien encore, comme les pauvres gens opprimés et pressurés sont sans cesse présents à son imagination et lui donnent « la fièvre de la Saint-Barthélémy », il veut améliorer leur sort afin de n'avoir plus cette fièvre, qui est quelque chose de fort déplaisant.

Si quelque accès de mauvaise humeur, ou même si certaine prévention empêche parfois M. Faguet de se montrer équitable, son œuvre, dans l'ensemble, dénote une rare impartialité. Il est impartial parce qu'il n'est pas systématique. Et il n'est pas systé-

matique pour deux raisons essentielles. D'abord, M. Faguet a beaucoup d'idées. Or un système, comme il le dit, c'est le plus souvent « une idée chez ceux qui ne sont pas très capables d'en avoir plusieurs ». Son intelligence, à lui, merveilleusement fertile, abonde en aperçus vifs et prompts, qui ne s'accordent pas toujours entre eux, qui ne souffrent point d'enchaînement logique. Ensuite, M. Faguet n'a point de passions. Or un système, s'il est souvent une idée qu'aucune autre idée ne corrige, peut être aussi une passion « chez ceux qui, incapables de penser autre chose que ce qu'ils sentent », érigent en principe un penchant de leur tempérament. Pour lui, il ne pense qu'avec son cerveau. S'il s'oppose à M. Brunetière comme répudiant toute doctrine, il s'oppose d'autre part aux impressionnistes comme beaucoup moins sensible qu'intelligent, comme beaucoup plus intéressé par le fond des choses que touché par leurs formes. Eclectique aussi bien qu'eux, il sait que les règles sont justes ou fausses suivant la manière dont elles s'appliquent. Mais il est aussi peu impressionniste que possible. Ou, du moins, son impressionnisme n'a rien de voluptueux, n'a rien que de cérébral; c'est un impressionnisme très peu sensible et pas du tout sensuel,

M. Faguet, pour son propre compte, se soucie assez peu de « style ». On dirait qu'il laisse aller la plume bride sur le cou. Il bouscule la grammaire, déchiqueté ses phrases, les achève à peine, mêle parfois, /<ians la même page, l'argot de Gavroche et les archaïsmes de Bossuet. Certes, ses livres contiennent

beaucoup de morceaux écrits avec une régularité pleine et ferme. Mais ce qui le préoccupe uniquement, c'est de rendre l'idée. A quoi, d'ailleurs, il réussit le mieux du monde. Nulle qualité dans son écriture qui ne procède de son intelligence même. Et, comme cette intelligence est d'une extraordinaire alacrité, son écriture aussi est tout ce qu'il y a de plus vivant. On croirait l'entendre parler. On saisit les gestes, les moindres jeux de physionomie. Certains journalistes, très difficiles, lui reprochent de mal écrire. Quelle erreur 1 II n' « écrit » pas du tout. Et, quoiqu'il n'écrive pas, son style, qui n'a ni couleur ni nombre, est admirable par la justesse significative, par la vigoureuse précision, par je ne sais quel pittoresque intellectuel.

Trop exclusivement cérébral pour être artiste, ses études sur les purs littérateurs, sur les poètes, sont excellentes sans doute à beaucoup d'égards, mais enfin ne comptent pas entre les meilleures; et, là même, ce qu'il fait avec le plus de succès, comme avec le plus de plaisir, c'est l'analyse d'une conception théorique ou d'une forme d'esprit. En matière d'art proprement dit, M. Faguet est sans doute un très bon juge. Pourtant il saisit moins bien que d'autres ce qui se rapporte à l'imagination et à la sensibilité. Il saisit surtout ce que l'intelligence peut en saisir.

Les essais de M. Faguet sur « les politiques et les moralistes » sont supérieurs. Il se trouve là dans son domaine propre, et la méthode « idéologique » dont il fait usage convient parfaitement au caractère

de ces écrivains. Peu soucieux d'érudition ou d'anecdotes, leur vie ne l'intéresse que dans la mesure où elle rend compte de leur œuvre. Il n'étudie en eux que le mécanisme mental. On ne saurait mieux exposer un système philosophique ou sociologique, analyser avec plus de clarté et de précision le fonctionnement d'un cerveau. Dans un article sur Montesquieu, par exemple, ou sur Benjamin Constant, qu'importe que M. Faguet ne soit pas plus « sensible » et plus « artiste »? Du moment où il s'agit de comprendre et d'expliquer, nul autre ne le vaut. Si je devais le définir par un seul trait, je dirais qu'il est le plus intelligent des critiques.

M. Anatole France et M. Jules Lemaître ont fait, l'un, des romans et des contes, l'autre, des comé dies * ; mais tous deux ont fait aussi de la critique littéraire, et tous deux sont ce qu'on appelle des impressionnistes. Ils s'opposent également à M. Faguet et à M. Brunetière : à M. Brunetière, parce qu'ils repoussent tout dogmatisme; à M. Faguet, comme nous l'indiquions plus haut, parce que les œuvres d'art émeuvent leur sensibilité et qu'ils en jouissent euxmêmes comme artistes.

M. Anatole France ne fut critique littéraire que par occasion. Rien chez lui de professionnel. Un amateur, pas autre chose. Il ne prétend point d'ailleurs au

1. Sur M. France romancier, cf. p. 60, et, sur M. Lemaitre auteur dramatique, cf. p. 140.

titre de critique; il l'a décliné plus d'une fois, très modestement , mais non peut-être sans quelque ironie. Ses articles de la Vie littéraire, lui-même les appelle des contes de lettres, comme on dit des contes de fées. « Je ne sais de quel nom il faudrait les appeler; à coup sûr le terme le plus impropre est celui d'articles critiques. Je ne suis nullement un critique. » Et, en effet, si l'on prend le mol au sens | que lui donne son étymologie, M. Anatole France a bien raison. Tout « critérium » lui fait défaut; comment jugerait-il, sans règle ni principe? Il ne juge pas, il nous confie ses impressions, les impressions du moment même, que celles d'un autre moment pourraient bien contredire.

Sa philosophie de la critique littéraire rentre dans son pyrrhonisme. L'homme, d'après lui, ne peut rien saisir d'objectivement réel. La nature se joue de nous en faisant paraître à nos yeux des phénomènes illusoires. Nous ne voyons l'univers qu'à travers nos sens, qui le déforment. Nous sommes incapables de sortir de nous-mêmes, d'atteindre autre chose que des rapports, de connaître ce qui n'est pas nous autrement que par une impression toute subjective et relative. Or, s'il n'y a pas de métaphysique, car les traités des métaphysiciens sont des romans, plus amusants que ceux des romanciers, aussi peu véritables, s'il n'y a pas de morale, car les mœurs changent de siècle en siècle et de pays à pays, s'il n'y a pas de science, car notre science prétendue ne va pas au delà de vains simulacres, — d'où tirerions-nous les éléments d'une crie tique ? Une critique vraiment digne de ce nom suppos-

des règles extérieures à nous. Ces règles-là, nous ne saurions les découvrir. M. Anatole France renvoie les dogmatistes à quelques millions d'années. « Quand la biologie sera constituée, on pourra peutjêtre construire une sociologie; après quoi, il sera loisible de créer sur des bases solides une science j esthétique. » Mais qui sait si nos descendants, le I soleil ne leur donnant plus alors que de faibles jrayons, n'auront pas cédé la place à des animaux moins frileux? En tout cas, soyons patients, soyons modestes ; et gardons-nous de fonder prématurément une esthétique en systématisant des sophismes.

A l'esprit de système, M. Anatole France oppose l'intuition, à la science il oppose le cœur, au raisonnement le sentiment. C'est le raisonnement qui nous trompe, car il démontre tout; tout, excepté ce que nous sentons véritable. Le sentiment, lui, ne nous trompe jamais; on ne peut être dupe de ses impres- Isions, puisque nos impressions, c'est nous-mêmes. Si la logique nous fourvoie en des erreurs d'autant plus fâcheuses qu'elles sont réfléchies et conséquentes, ce que nous sentons, au contraire, est quelque chose de certain. Certitude purement subjective? M. Anatole France la donne bien pour telle Y" a-t-il donc une autre sorte de certitude? Les mathématiques elles-mêmes ne sont vraies que par apport à nous, car le temps, d'où dépendent les nomjres, et l'espace, d'où dépendent les lignes, n'ont lors de nous rien de réel. Et pourquoi tous les lommes peuvent-ils se mettre d'accord sur la géolétrie? Parce que la géométrie considère des choses

virtuelles, imaginaires. En morale, ce qui est vérité dans tel pays, dans tel siècle, est erreur dans tel autre. En esthétique, tout est livré aux préférences individuelles. On allègue la tradition? M. Anatole France explique la fixité de la tradition par les préjugés, par l'ignorance, par la routine. Mais est-elle vraiment fixe? Il montre sans peine qu'elle varie et se contredit, et que, si les hommes ont des admirations communes, la discorde succède à la concorde dès le moment où chacun donne ses raisons. Or, en vertu de quelle autorité, de quel principe, de quelle règle, une opinion prévaudra-t-elle sur les autres?

La critique de M. Anatole France est une véritable confession, une sorte de journal intime. « Le bon critique, dit-il lui-même, raconte les aventures de son âme. » Au fond, chacun de nous refait les livres qu'il lit. Un livre a autant d'exemplaires que de lecteurs. Son prix lui vient, non de ce qu'il renferme, mais de ce que ses lecteurs y mettent. Les meilleurs livres sont ceux qui éveillent en nous le plus d'idées, qui nous suggèrent le plus de rêves, qui mettent le mieux en branle notre sensibilité et notre imagination. A propos de Racine, de Pascal ou de Gœthe, c'est de soi-même que M. Anatole France nous parle.

Objectera-t-on qu'une critique toute personnelle et sentimentale est vouée par là même à l'inconséquence? Sans nul doute; et aussi à la contradiction. Mais croirons-nous que la critique dogmatique soit plus sûre et plus solide? M. Anatole France nous communique ses impressions sans même se soucier

(|de les mettre en accord. Il se moque fort d'être un i' logicien. La logique l'effraie chez les autres, et, pour I son propre compte, il n'en sent pas le besoin, i, D'abord, il la trouve inélégante, raide, brutale; j! ensuite, elle lui apparaît comme une maîtresse d'er- (ireuretde grossier fanatisme. Sa rectitude même la irend inhabile. La vérité, dont elle se croit l'instru-

I ment, n'est point une en soi et partout identique à

II elle-même; elle est diverse, variable, chatoyante, faite il d'un mélange d'erreurs; elle consiste en nuances qui il échappent à nos syllogismes. Il n'y a pas une vérité, I il y a des vérités. Souvent contradictoires entre elles, I nous ne pouvons les unir qu'en répudiant cette illogique exclusive et discourtoise qui, pour en affirmer

une, méconnaît toutes les autres.

Dans la critique de M. France, c'est M. France luimême que nous aimons. Sa grâce, sa délicatesse, l'élégance native de son goût, affiné d'ailleurs par la plus exquise culture, donnent à ses « causeries littéraires », je ne dis pas seulement un charme délicieux, mais une valeur que n'a pas, je crois bien, la critique dogmatiste maniée par un pédant. Si M. Anatole France raconte les aventures de son âme, on peut sans doute se faire une autre idée de la critique, ou même une idée toute contraire; mais l'âme de M.Anatole France est pourtant une âme charmante. En s'enlevant l'autorité que semblent donner les règles, il se laissait libre jeu. Aucune certitude incommode ne gêne l'heureuse versatilité de son esprit à la fois candide et subtil.

Pas plus que M. Anatole France, M. JulesLemaître ne se donne pour un critique de profession. « Ce n'est pas de la critique, écrit-il en parlant de ses études; eh bien, c'est autre chose. Je ne tiens pas au nom de ce que je fais. » Comme M. France, il est impressionniste. Mais si l'impressionnisme dérive du scepticisme, le scepticisme de M. Lemaître va moins loin que celui de M. France, et il a moins de raffinement. M. France est sceptique, sinon par système, du moins par inclination, par nature, par essence. M. Lemaître pourrait bien ne l'être qu'à la surface. Il nous exposa, un beau jour, son credo moral, vague sans doute, mais qui suffit après tout pour établir une discipline. Son credo littéraire doit avoir plus de précision, même s'il ne le formule pas. C'est par bon ton qu'il en dissimule les articles, et par une sorte de pudeur délicate. Il joue au scepticisme pour se préserver du pédantisme. Son ironie ne recèle pas d'aussi profonds « dessous » que l'ironie de M. Anatole France. Appelons-la , pour mieux dire , de la malice, une sorte de désinvolture badine. Honnête homme, et qui prétend ne se piquer de rien, M. Jules Lemaître est beaucoup plus décisif qu'il ne veut en avoir l'air.

Sous ses fantaisies et sous ses impertinences, nous devinons même un fond d'espsit pratique, un bon sens non seulement français, mais tourangeau. De là, le classicisme de M. Lemaître, et, si j'ose dire, son chauvinisme.

Son chauvinisme s'est plus d'une fois trahi par quelque mauvaise humeur à l'égard des Scandinaves,

Borusses ou Trévires, auxquels la scène française se trouvait naguère en proie. Évidemment la septentriomanie l'agaçait. On le sentait mal disposé pour ces K étrangers dont c'est à peine si nous pouvons prononcer le nom. Son impatience a fini par éclater dans un long article, plein d'esprit sans doute, mais — le chauvinisme nous joue de ces tours — très superficiel et dépourvu de toute équité *. D'après lui, ce que les Septentrionaux nous donnent, c'est ce qu'ils nous ont pris autrefois, ce dont nous ne voulions plus. Ibsen et Biôrnson? Du George Sand. Hauptmann? Du Zola. Allons ! nous pouvons encore passer devant la Colonne ! A vrai dire, ses explications ne le satisfont pas entièrement. Il reconnaît que Yaccent tout au moins diffère et qu'on ne grasseyé pas près du pôle comme à Paris. Mais sachons d'où provient cette diversité d'accent. Elle provient, lui-même le reconnaît, du sentiment religieux et de la vie intérieure. Ce n'est pas peu de chose.

Si le chauvinisme ne paraît chez M. Jules Lemaître que par accès, ses airs de détachement ne l'empêchent pas d'être un classique d'humeur et de goût. Les Contemporains nous le montrent déjà tel, esprit très curieux, très souple, sympathique en somme aux nouveautés, mais avec beaucoup de circonspection, d'abord par crainte d'être pris pour dupe, d'être « mis dedans », et puis par amour des qualités héréditaires, par aversion de ce qui est obscur, mal

1. De l'Influence récente des Littératures du Nord, Contemporains, t. VI.

équilibré, violent, tourmenté, dépourvu de mesure et d'harmonie. Dans ses Impressions de théâtre, M. Jules Lemaître soutient , avec plus de libéralisme que Sarcey, avec une intelligence plus ouverte et plus libre, la cause de l'art national et traditionnel contre les importations étrangères, celle de la pièce « bien faite » contre la pièce qui l'est mal ou qui ne l'est pas du tout. S'il se montre indulgent pour les tentatives des novateurs, c'est à condition qu'elles respectent les règles sacramentelles du genre, et que, sous prétexte de rajeunir l'art dramatique, elles ne le ramènent pas vers l'enfance.

Classique donc, par race et par éducation, M. Jules Lemaître n'en est pas moins très moderne. Il ne s'intéresse guère qu'à la littérature du moment même. Celle-là seule le fait « frémir d'aise ». Quand il parle des anciens, de Racine, par exemple, ou même de Virgile et d'Euripide, il les prend par ce qui les rapproche de nous, et peut ainsi leur donner place entre ses « Contemporains » ; mais, en général, il ne se plaît qu'avec les écrivains du temps présent, ceux de sa génération, et beaucoup, qui ne sont pas toujours les meilleurs, ont pour lui un irrésistible attrait. « Ouvrant au hasard un livre d'aujourd'hui, il m'arrive d'être pénétré de plaisir jusqu'aux moelles, tant j'aime la littérature de la seconde moitié du XIX* siècle... » Cette prédilection s'accorde parfaitement avec son genre de critique; caries écrivains des autres siècles ne peuvent être goûtés de nous que si nous sortons de nous-mêmes, et, chez les modernes, nous retrouvons nos propres manières de penser et de

sentir, de rendre nos sentiments et nos pensées. Pourtant il n'est jamais plus moderne qu'en expliquant ce qu'il goûte dans tel ou tel ancien. Et j'imagine que l'auteur de V Imitation, auquel il consacre des pages délicieuses, ne saurait s'empêcher de rougir en voyant quelles impressions son livre lui suggère.

Comme M. Anatole France, M. Lemaître ne fait que décrire sa propre sensibilité. Ce qui nous charme dans ses articles, c'est qu'ils réfléchissent l'âme et l'esprit de l'auteur, une âme fine et douce, un peu molle, insinuante, fuyante, un esprit singulièrement avisé, délicat, que son aptitude merveilleuse à tout comprendre empêche de rien affirmer. La critique est pour lui « un art de jouir des livres en affinant par eux ses sensations ». M. Jules Lemaître parle continuellement de soi, et ses lecteurs, du reste, ne paraissent pas lui en vouloir.

Si l'on pouvait montrer sans peine ce qu'il entre de subjectif dans les plus intransigeants dogmatistes, ce que leurs jugements empruntent de leur humeur, on montrerait tout aussi bien ce que les impressionnistes les plus dissolus, qui se défendent d'exprimer autre chose que leur goût particulier, doivent à leur culture et à la tradition. Le caractère essentiel de M. Jules Lemaître n'en est pas moins son impressionnisme. On l'a vu, dans le même article, soutenir le pour et le contre, puis conclure avec un sourire : « Et puis, ça m'est fort égal, » ou encore : « Qu'est-ce que ça peut faire à Sirius? » Il y avait là sans doute quelque espièglerie ; le plaisir de scanda-

liser les bonnes âmes et les dogmalistes. Mais il y avait encore autre chose. M. Jules Lemaître ne professant aucune doctrine, pourquoi nous cacherait-il ses doutes et ses contradictions? Les dogmatistes en ont aussi, qu'ils nous dérobent; ou, s'ils n'en ont pas, admirons alors la rectitude de leur esprit plutôt que sa fertilité ou son étendue. On taxe M. Lemaître d'inconsistance, voire de baladinage? A vrai dire, il lui manque cette fausse honte qui nous oblige d'être toujours conséquents avec nous-mêmes, et cet esprit doctrinaire qui nous tient enfermés dans une théorie. Indifférent à tout système, le critique impressionniste a du moins cet avantage, que la sincérité ne lui coûte pas. Ne partant d'aucun principe, ne soutenant aucune thèse, il ne demande aux livres que de toucher sa sensibilité et d'émouvoir son imagination.

Quelques efforts qu'aient pu faire, depuis un demisiècle, certains esprits décisifs et autoritaires pour instituer une critique dogmatique, nul progrès, nous l'avons dit, ne s'est fait en ce sens. Leurs tentatives mêmes nous montrent que tout dogmatisme est illusoire. Le puissant esprit de Taine n'a pas réussi à établir en critique des règles exactes, et son système, avec quelque talent qu'il l'applique, paraît aujourd'hui non moins enfantin, si j'ose dire, qu'arbitraire et factice. On se rendait compte tout à l'heure que celui de M. Ferdinand Brunetière n'est pas solide, qu'il n'y a rien de commun, sinon une vaine phraséologie,

eulre sa méthode et celle de l'histoire naturelle. Quant à Emile Hennequin*, je crois inutile d'en parler, car non seulement il n'a pas rendu la critique plus « scientifique », mais il faisait de la psychologie ou de l'histoire plutôt que de la littérature; et luimême convenait d'ailleurs que la critique littéraire est un art.

M. Brunetière non plus, même depuis sa conversion à la méthode évolutive, ne prétendit jamais que la critique fût une véritable science. Ce que prétendait M. Brunetière c'est qu'elle peut être objective et dogmatique. M. Jules Lemaître et M. Anatole France soutenaient contre lui l'impressionnisme, et le débat des impressionnistes et des dogmatistes a rempli ces dix dernières années.

Pour exposer une question si importante, écartons tout d'abord les considérations accessoires qui ne feraient que l'obscurcir. Dire qu'il y a une critique dogmatique, c'est dire qu'il y a un « critérium », un principe de certitude qui s'impose. Comment donc ne s'accorderait-on pas entre esprits également éclairés et cultivés, s'il y avait ce critérium? Peutêtre s'accorde-t-on. M. Brunetière a essayé de nier les variations et les contradictions de la critique, ou, tout au moins, d'en réduire l'importance. Il nous montre bien, en effet, qu'on est unanime sur beaucoup de points, sur ce point, entre autres, que Racine existe, comme il dit, ou même que ses tragédies sont supérieures à celles de Voltaire. Seulement, c'est là

Page 1