CHAPITRE XV LA PRÉCISION DU MOUVEMENT
On a fait beaucoup d'expériences pour déterminer l'exactitude de la perception du mouvement, dans différentes conditions : nous en avons parlé dans la première partie du livre. La question de l'exactitude avec laquelle un mouvement peut être exécuté y et de la façon dont on peut obtenir cette exactitude, n'a pas été étudiée par autant d'auteurs. Cependant elle en a tenté quelques-uns.
Les mouvements simples du bras et de la main ont été ordinairement employés pour l'étude de la précision motrice. Les formes de précision qu'on a examinées sont la précision de la longueur ou de l'étendue du mouvement, et la précision du but ou la direction du mouvement.
On a surtout employé deux méthodes : on exigeait par exemple qu'un mouvement ait une certaine longueur, et l'on mesurait les erreurs commises ; ou bien on demandait que le mouvement ait la forme d'un coup visé à un but ou une cible, on mesurait les erreurs, qui dans ce cas représentaient les erreurs de direction.
Nous avons déjà décrit plusieurs formes d'appareils
pourTctude de Tétendue du mouvement. On les a employées pour rechercher Texactitude de la perception du mouvement plutôt que l'exactitude de l'exécution du mouvement. Un procédé graphique m'a rendu de grands services*. Les mouvements employés dans mon expérience consistaient à tirer des lignes sur un tambour, auquel on imprimait un léger mouvement, et l'on pouvait aussi enregistrer des séries indéfiniment longues de mouvements. Au-dessus du tambour, qui tournait sur un axe horizontal, était placé un pupitre, cachant tout le tambour, excepté une fente, parallèle à l'axe du tambour. Le rebord de cette fente était formé par une bordure métallique, qui guidait la main dans le tracé des lignes.
Les expériences du bouclier diffèrent entre elles, dans la façon d'indiquer les inexactitudes.
L'appareil dont se sont servis beaucoup d'expérimentateurs consiste en une feuille de métal, dans laquelle est percé un petit trou rond, pour qu'on puisse y insérer un stylet en métal. La feuille de métal et le stylet sont en communication avec les pôles d'une pile électrique, de façon à ce que, toutes les fois que le stylet atteint les bords du trou, le circuit soit complet et qu'une sonnette trahisse l'erreur. Au lieu de la sonnette il peut y avoir une pointe, fixée à l'armature d'un électro-aimant, qui inscrive les erreurs sur un tambour en mouvement.
L'enregistrement peut être fait sur la cible ellemême. Chaque essai est enregistré par un crayon
I. The Accuracy of Voluntary Movement Psychol. Review. Monograph Supplément, n" i3, 1899. ^
tenu à la main, ou par tout autre moyen semblable. Après un certain nombre d'essais, la cible contient son propre enregistrement de l'exactitude avec laquelle les coups ont été portés. Dans Tune des formes de cet appareil, on détermine à l'aide d'un cbâssis placé au-dessus de la main la distance d'où le coup doit partir.
Une autre variante qui présente certains avantages consiste à tracer comme buts trois points sur une feuille de papier, à distance de i5 centimètres l'un de l'autre et formant ainsi un triangle équilatéral. Le sujet tient un crayon à la main et essaie de le placer d'abord sur l'un des points, ensuite sur le second, puis sur le troisième, et ainsi de suite, tout autour du triangle, en prenant le temps avec un métronone. L'avantage de ces trois points, c'est que la distance d'où le coup doit partir est déterminée, sans aucune distraction, par les i5 centimètres qui les séparent.
La précision individuelle du mouvement est sujette à moins de variations dans cette expérience que dans les autres formes d'épreuves ; c'est donc une excellente épreuve pour la psychologie individuelle.
L'exactitude des mouvements d'un individu est cependant sujette à plus de variabilité que son maximum de rapidité ; et la rapidité, déterminée par exemple, par l'épreuve des coups rapidement frappés, procure une épreuve plus importante pour la psychologie individuelle que l'exactitude K
Pour analyser comment sont exécutés les mouve-
I. Brya.\. American Journ. of PsychoL, 1892, V, ia3. — Voir aussi plus liaut, p. 34 1.
PRÉCISION DU MOUVEMENT SSq
ments précis, commençons par voir ce qui arrive lorsque la pointe, d'un crayon tenu à la main vient en contact avec ime tache très petite, faite sur la table ou sur une feuille de papier.
Nous remarquons d'abord que la distance du point de départ de la main à la tache qu'on a en vue est couverte rapidement, mais que vers la fin le mouvement ralentit et procède avec précaution, en cherchant sa voie, sous la surveillance des yeux, s'approchant de plus en plus de la tache, jusqu'à ce qu'il l'ait rencontrée exactement. Le processus est double : le mouvement est d'abord dirigé presque dans la direction exacte, et cela assez vivement ; ensuite, à ce même mouvement s'ajoutent d'autres mouvements plus petits, pour corriger la visée. La précision ne réside pas tout entière dans une innervation unique ; la première n'est qu'approximativement juste, et elle est corrigée par des innervations secondaires, sous la direction des yeux.
La première innervation, ou la visée, peut être appelée « l'accommodement initial »; les innervations postérieures peuvent être appelées « accommodements postérieurs » ou corrections.
On peut prouver et mesurer l'augmentation de l'exactilude, due aux corrections. On n'a qu'à laisser la main tracer sur une grande feuille de papier le chemin qu'elle prendra pour s'approcher du but; la direction initiale de la ligne est toujours plus ou moins inexacte ; les corrections faites ensuite modifient la direction. Si l'on prolonge la première partie de la ligne, en suivant le mouvement naturellement courbé du bras, mais en écartant les corrections subsé-
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quentes, on trouvera que Terreur de raccommodement initial peut être lo fois aussi grande que l'erreur commise à la fin. On n'obtient donc une grande exactitude qu'à l'aide d'accommodements postérieurs.
On voit (fig. 1 1) iine autre démonstration des ajustements initiais et postérieurs. Dans l'expérience où ce tracé a été pris, le mouvement consistait à tracer une ligne le long d'une marge tranchante, sur un tambour en rotation, ainsi que nous l'avons déjà décrit. Ces tracés ont été faits sur un tambour à rotation assez rapide et représentent les changements de vitesse du mouvement. Les courbes marquées par a montrent les changements de vitesse d'un mouvement libre, un mouvement dont la longueur n'avait pas été déterminée d'avance. D'un autre côté o? et ^ devaient avoir une longueur donnée, c'est-à-dire se terminer exactement à une ligne marqueté, que l'on voit sur les figures. On accordait le même temps aux deux sortes de mouvements, mais il ressort clairement des figures que l'emploi en était di fièrent. En a, la vitesse du mouvement en arrière était presque la même que celle du mouvement en avant, et l'accélération dans le départ est })resque en proportion du retard dans l'arrêt. Telle est la courbe de vitesse d'un mouvement qui est déterminé par un seul ajustement, ou une seule innervation *.
Les vitesses relatives de d et e sont beaucoup plus conq)liquées. Le mouvement en arrière est beaucoup plus rapide, parce que la plus grande partie du temps
I. Voir WooDwoRT». Paychol. Review, 1899. Monograph Siippl., 11*^ i3, p. 55.
On
WOODWORTH.
accordé a élé consommée pour le mouvement vers la ligne. La première partie de ce mouvement est rapide, mais la dernière est très lente. Ce ralentissement provient du contrôle que Ton exerce sur le mouvement, pour le faire terminer exactement à la ligne fixée. En examinant attentivement, nous découvrirons près de cette ligne quelques irrégularités dans les courbes de vitesse : la vitesse peut décroître et ensuite repartir pour un moment, ou bien elle peut s'arrêter subitement. Ces irrégularités trabissent la présence d'innervations postérieures, destinées à corriger le premier ajustement de Tétcndue des mouvements et à les rendre plus précis. Parfois ces corrections rendent le mouvement saccadé ; d'autres fois elles sont si légères qu'elles se confondent avec le mouvement principal. Cette dernière forme de correction est plus gracieuse, et probablement celle à laquelle on arrive par la pratique.
L'existence des corrections postérieures, ajoutées à rajustement initial, ne se limite pas simplement aux quelques mouvements que nous avons décrits. Lorsqu'on chante, le processus de correction pour atteindre ime note est, au début, des plus évidents. Chez les chanteurs consommés, le processus de correction est si léger qu'on a i)eine à le découvrir.
Plus un mouvement nous est habituel, d'autant plus la force, Tétendue et la direction en sont coiiiplètement déterminées par l'ajustement initial, et d'autant moins par des corrections postérieures .Cependant , dans des mouvements aussi usuels que l'accommodation de l'œil, les ajustements postérieurs jouent un grand rôle. C'est probablement l'explication du fait découvert par
Angelucci et Aubert*, que le temps employé pour qu'un objet arrive dans le foyer, déterminé subjectivement, est beaucoup plus long que le temps occupé par le mouvement visible de la lentille, déterminé par une observation objective du mouvement de Timage phacoscopique. Le mouvement visible de la lentille représente probablement le résultat de l'innervation initiale; le reste du temps d'accommodation est occupé par l'ajustement plus précis de la lentille, en accord avec les sensations visuelles.
En reconnaissant l'ajustement initial et les corrections postérieures comme les moyens qui assurent la précision d'un mouvement, nous serons à même de comprendre l'influence des conditions variées de la précision. Les tracés de la figure ii donnent un aperçu de plusieurs de ces influences.
D'abord l'augmentation de la vitesse tend à diminuer la précision, car elle rend difficiles les corrections postérieures, et pour les très grandes vitesses, même impossibles. On n'a pas le temps de voir, pendant la durée d'un mouvement rapide, quelles corrections il est nécessaire de faire, et de modifier le mouvement en conséquence. Si la vitesse augmente, la précision dépend de plus en plus de l'ajustement initial. Lorsqu'on accorde pour tout le mouvement, moins de la moitié d'une seconde (dans le cas où le mouvement aurait i à 2 décimètres d'étendue), on ne voit dans les courbes aucun signe de corrections postérieures, et la mesure de l'exactitude montre une décroissance correspondante.