I. Loeb. Pfliigers Archi\'f 1890, XL VI, i
LA PERCEPTION DU MOUVEMENT Io5
nière portion de l'écart est sur-appréciée par rapport aux autres.
Nous trouvons que ce qui précède n'est pas entièrement conforme à tous les faits connus, mais rend bien cependant les faits exposés par Loeb.
LoEB lui-même préfère généraliser, par rapport à la contraction musculaire. Il dit : De deux mouvements exécutés par la contraction des mêmes muscles, celui-là sera le plus grand au début duquel les muscles sont le moins contractés. Ou bien, plus les muscles sont contractés au début du mouvement, plus ils tendent à exécuter un mouvement court. Il explique ces faits en disant que moins un muscle est contracté, plus Tirritabilité en est grande, et plus il répond fortement à une innervation. L'intention d'exécuter des mouvements égaux donne naissance à des courants d'innervation égaux ; mais la condition inégale des muscles les fait répondre par des sommes inégales de contraction. Cependant les mouvements paraissent égaux, parce qu'ils sont perçus à l'aide de courants égaux d'innervation. Les faits observés sont ainsi une confirmation apparente de l'existence des sensations d'innervation.
La généralisation de Loeb par rapport à la contraction musculaire est sujette à critique, car les différentes portions d'un écart total du bras ne sont pas exécutées absolument par les mêmes muscles. Si le bras, pendant d'abord de côté, s'élève ensuite à la plus grande hauteur possible, les muscles qui terminent ce mouvement ne sont pas entièrement les mêmes que ceux qui l'ont commencé. Par exemple, la paralysie du muscle deltoïdal, tout en permettant au
malade d'élever son bras latéralement jusqu'à la position horizontale, Tem pêche de l'élever plus loin. Les faits ne peuvent donc pas être exprimés en termes de degré de contraction musculaire.
Nous devons ajouter encore que la généralisation, en quelques termes que ce soit, est trop vaste. Les mouvements au début d'un écart, ne tendent pas toujours à excéder ceux que l'on exécute encore pendant l'écart. Les exceptions sont si importantes, qu'elles modifient les résultats de Loeb.
C'est Delabarre qui a observé la première exception ^ L'erreur décrite par Loeb n'apparaît que lorsque les deux mouvements sont exécutés dans des parties bien distinctes de Técart du bras ; ou lorsque les mouvements eux-mêmes ont une très grande étendue. Les mouvements courts montrent l'inégalité contraire : faits près de la fin de l'écart, ils excèdent ceux qui sont faits près du début.
La cause de cette sorte d'erreur constante, Delabarre la recherche dans Yaisance différente des différentes portions de Técart. Une partie peut être plus libre et plus à son aise et donner moins de sensations qu'une autre portion égale; la portion qui donne moins de sensations est sous-appréciée, et donc est faite plus longue. Cette explication est certainement plus probable que celle de Loeb, qui semble croire que les sensations d'innervation sont accompagnées par une anesthésie périphérique.
Une autre exception à la généralisation a été obser-
I. £. -B. Delabarre. Ueber Bewegungsempfindungen. Inaug. -Dissert. Freiburg i. B., 1891, p. 99.
vée par l'auteur*. Les mouvements les plus longs ne sont pas, comme le prétend Loeb ceux du commencement de l'écart, mais ceux du milieu.
Par exemple, dans une expérience, une personne tenant un crayon à la main, inscrit sur un tableau noir vertical les mouvements de son bras. Elle accomplit l'écart total de son bras droit, en avançant de gauche à droite, et en faisant le mouvement en plusieurs portions successives qu'elle a l'intention de faire égales. En réalité elles ne sont pas égales ; les deux premières portions de gauche sont les plus courtes, celles du milieu les plus grandes, et celles de droite sont courtes aussi.
Les moyennes des mesures pour chaque portion, en commençant à gauche sont les suivantes :
i" personne : i63°"" 190 2o3 196 i84 2® personne : i56 177 177 167
On obtient les mêmes résultats lorsque les mouvements ont été limités à la flexion ou à l'extension d'une seule jointure, comme le coude : les lignes les plus longues sont celles du milieu de l'écart.
Nous devons par conséquent modifier la généralisation de Loeb et constater que les mouvements du milieu de l'écart excèdent ceux des deux extrémités.
La portion du milieu de l'écart est celle dont on
I . R.-S. WooDWORTH. The Accuracy of Voluntary Movcment. Psychological RevieWy Monograph Supplément» n© i3, 1899, p. 78, 79-
se sert le plus souvent. Nous soumettons rarement un membre à une extension ou à une flexion complète. Les mouvements du milieu de l'écart sont par cela même plus aisés et plus libres et produisent moins de sensations par unité d'étendue que les mouvements des autres positions. C'est dans ces faits, ainsi que l'a remarqué Delabarre, qu'on trouve l'explication la plus probable de l'erreur constante observée.
La même explication est applicable à différentes erreurs du même genre, produite lorsque les deux mouvements sont exécutés dans des directions différentes, etc., malgré l'effort que Ton fait pour les rendre égaux.
Si, par exemple, la jambe essaye de reproduire le mouvement du bras, elle le fait trop long. Or la jambe fait ordinairement des mouvements plus longs que les bras, et ses mouvements sont plus libres et produisent moins de sensation.
Si, ensuite, on trace une ligne sur une surface horizontale du côté du corps, et une autre de gauche à droite, on trouvera probablement que la dernière est la plus longue. Si Ton examine les sensations qui proviennent de ces mouvements, on trouvera probablement que le mouvement de gauche à droite est plus libre que l'autre. La différence de liberté est probablement la cause de la différence d'étendue, car l'inégalité disparaît souvent si l'on fait attention pour exécuter les deux mouvements, soit avec une motion également libre et glissante, soit avec une motion également contrainte et prudente.
Nous pouvons résumer toute cette discussion sur
les erreurs constantes causées par les différences de position et de direction, en une loi qui est que lorsqu'un mouvement est plus libre et plus aisé que l'autre et produit ainsi moins de sensation, il est sous-apprécié par rapport à cet autre et tend à être plus prolongé. Et nous devons citer les conclusions de Delabarre à ce sujet — conclusions basées sur une variété de résultats expérimentaux et dont nous n'avons cité qu'une partie.
Les conclusions de Delabarre sont :
1. On perçoit les mouvements comme égaux, lorsque les sensations qu'ils produisent semblent égales. Il n'est pas nécessaire que toutes ces sensations prennent naissance dans le membre en mouvement, mais tant qu'on ne connaît pas si elles proviennent d'autre part, elles rentrent dans le complexe de sensations sur lequel est basé le jugement.
2 . Toute chose qui augmente la somme de sensations produites par un mouvement, augmente aussi l'étendue apparente du mouvement. C'est ici que se rapportent les effets de la fatigue, de la lenteur et de l'attention qui font paraître un mouvement plus long qu^il ne paraîtrait autrement.
3. Mais si la cause de la sensation augmentée est reconnue par le sujet, il connaîtra aussi que cette cause est propre à le tromper, et il en fera la correction. Dans ce cas, le jugement sur le mouvement ne repose pas complètement sur les sensations produites par le mouvement.
La petitesse des différentes erreurs constantes que nous venons de mentionner est plutôt un peu surprenante. Le pouvoir d'exécuter un mouvement
WOODWORTH. 7
no LE MOUVEMENT
d'étendue approximativement égale à une autre n'est pas perdu entièrement lorsque les conditions auxquelles ces deux mouvements sont soumis sont très différentes. Le jugement sur l'étendue ne dépend qu'en moindre partie de la direction, de la position, de la force, de la rapidité ou toute autre condition du mouvement.
L'exemple le plus frappant de cette habilité à reproduire l'étendue d'un mouvement, dans des conditions différentes a été découvert par Munsterberg*. II est parti de ce fait qu'un objet, comme un crayon, nous apparaît de la même grandeur s'il est à un mètre ou à un quart de mètre de nos yeux. Il voulut voir quelle correction pareille pouvait être faite, quant à la distance, lorsqu'un mouvement est effectué par les doigts. Il essaye de reproduire l'étendue d'une ligne vue, fixée à une distance constante des yeux, par les mouvements des extrémités des doigts, fait soit avec le bras complètement tendu, soit avec le bras replié de façon à ramener les doigts devant la poitrine. Les yeux étaient fermés pendant le mouvepient des doigts. Le résultat était que ces mouvements avaient presque la même étendue, qu'ils fussent faits avec le bras tendu ou replié. Il n'apparaissait point de tendance définie à une erreur constante. Nous apprécierons la signification de ce résultat, lorsque nous remarquerons que la rotation angulaire de la jointure de l'épaule, nécessaire pour conduire lesdoigts sur une distance linéaire donnée, est de 3 ou
I. MiJNSTERBERc;. Grosscnschatzung, dans ses Beitràge zur experimenlellen Psychologie, 189a, IV, 178-191.
4 fols plus grande lorsque le bras est replié devant la poitrine que lorsqu'il est complètement tendu. Il est évident que nous ne comparons pas les sommes du mouvement' linéaire, seulement à Taide des rotations de la jointure, mais nous faisons des corrections pour les dilTérentes positions de Tavant-bras.
Tous les mouvements ne sont pas perçus avec la même exactitude ; ceux du bras gauche le sont moins exactement que ceux du bras droit ; les mouvements du pied sont moins exacts que les autres. Les mouvements du bras en avant sont moins exacts que les mouvements en arrière. Les mouvements dirigés vers le bas sont spécialement inexacts \
Plusieurs auteurs, dont les œuvres se rapportent plutôt à l'étude de l'émotion qu'à celle du mouvement, ont prouvé que des conditions psychologiques centrales, comme les états émotionnels,*sont capables de produire des erreurs constantes dans le mouvement. Comme préliminaire à l'étude des effets des émotions sur les mouvements, MCnsterbeko^ apprit à faire de mémoire des mouvements du bras en le tendant et en le pliant, d'une étendue de lo à 20 centimètres. Il essaya ensuite d'exécuter ces mêmes mouvements pendant différents états émotionnels, lia trouvé que les émotions vives et excitantes, tendent à exagérer l'étendue de tous ces mouvements tandis que les émotions sérieuses et déprimantes ont la tendance
I. Voir surtout Dki-abarrk, ainsi que Kai.k et Woodwortu, opéra citata.
a. MûNSTERBERG. Lust und Unlust, in Beitrage, 1892, IV, ai6-îï38.
contraire. Le plaisir et les désagréments ont des actions opposées : le plaisir augmente les mouvements d'extension et diminue les mouvements flexionnels ; les désagréments, tout le contraire. Ces expériences n'ont été faites que sur un seul sujet. En essayant de confirmer les effets du plaisir et de la peine sur différentes personnes et par différentes méthodes, Dearborn^ n'a obtenu que de maigres succès. Cependant les mouvements involontaires prouvent plus clairement que l'effet des sensations agréables est d'augmenter l'extension ; et celui des sensations désagréables d'augmenter la flexion.
Les faits établis par ces études de la perception de l'étendue du mouvement sont :
Cette forme de perception est plutôt exacte, plus exacte que les sens tactiles, mais moins exacte que la perception visuelle de l'espace.
Mais cette forme de perception est sujette à différentes erreurs constantes ou à des illusions. Les mouvements d'un bras sont ordinairement sur- ou sous-appréciés, lorsqu'on les compare avecles mouvements simultanés de l'autre bras. Les mouvements contraints sont sur-appréciés, en comparaison avec les mouvements libres, les mouvements lents en comparaison avec les rapides, et les mouvements auxquels on prête une grande attention en comparaison de ceux pour lesquels on est moins attentif. Le second de deux mouvements courts est sous-apprécié en comparaison du premier, tandis que le second de deux
3. The Emotion of Joy. Psychological Review, Monograph Supplément, n» 9, 1899, p. 47 et suiv.
mouvements longs est sur-apprécié. Les émotions produisent encore d'autres altérations dans la perception.
Le temps du mouvement
Les travaux publiés sur l'exactitude de la perception du temps du mouvement sont moins nombreux que ceux qu'on a publiés sur l'étendue, quoiqu'il y ait une littérature assez vaste sur le sujet général de la perception du temps.
Fullerton et Cattell* ont néanmoins fait des expériences directes sur la perception du temps employé par un mouvement. Ils ont employé un appareil qui, avec l'aide d'un chronoscope Hipp, mesure la durée du mouvement du bras. Le bras se mouvait horizontalement le long d'un cadre pourvu de deux clés à circuit. L'une était une clé à ressort, que l'on maintenait ouverte, en la pressant avec la main jusqu'au commencement du mouvement, lorsqu'elle fermait et déclenchait l'indicateur du chronoscope. A une distance de 5o centimètres de la première clé se trouvait une barre mince, qui, étant repoussée de côté par le bras en mouvement, ouvrait le circuit, et arrêtait l'indicateur du chronoscope.
Ils employèrent la méthode de Terreur moyenne. Le sujet se familiarisait avec l'unité de la durée — I seconde, une demi ou un quart de seconde —
I. Fullerton et Cattell. On the Perception of Small Distances, p. io3-ii5.
par des essais préliminaires ; un mouvement était ensuite exécuté pendant environ l'unité de durée, et puis un second mouvement ayant surtout pour but de doubler le premier. Le mouvement le plus rapide possible sur la distance de 5o centimètres était aussi considéré comme unité, et il était d'environ i/8 de seconde.
Ils ont trouvé que le temps du mouvement était perçu moins exactement que l'étendue ou la force. L'erreur commise était due en partie à l'imperfection du contrôle moteur, et surtout à l'inexactitude de la perception même.
Il est intéressant de rapporter par quelle méthode les auteurs sont arrivés à séparer les erreurs de la perception de celles du contrôle moteur. Après chaque épreuve, ils demandaient au sujet de juger, ou tout au moins de deviner, si le second mouvement qu'il avait essayé d'exécuter de même durée que le premier, avait eu une durée plus grande ou plus petite ; lorsque le sujet ne faisait que deviner, il tomberait juste une fois sur deux, ce qui veut dire que l'inexactitude de l'acte entier doit être mise au compte de l'inexactitude de la perception. Si, au contraire, toutes les réponses étaient justes, aucune des inexactitudes ne serait le fait de la perception, mais toutes les erreurs seraient d'origine motrice. En réalité, la proportion des ré[)onses justes dépassait de beaucoup la moitié, ce qui veut dire qu'une partie des erreurs était d'origine motrice, et l'autre d'origine perceptive. Un examen mathématique, basé sur la théorie des cas exacts et inexacts, prouve que la plus grande part d'erreurs doit être attribuée à la perception.
On a trouvé que Terreur moyenne dans la reproduction de la durée était presque proportionnelle au mouvement-type reproduit ; la durée du mouvement se rapproche davantage de la loi de Weber que Fé tendue ou la force.
L'erreur constante du temps était négative dans la reproduction des durées de i/8 de seconde ; elle était presque nulle à un quart de seconde, positive à une demi-seconde, et encore plus positive à i seconde. Les mouvements rapides sont reproduits trop rapidement, et les mouvements lents trop lentement.
Parmi les expériences sur le « sens du temps » faites au moyen des mouvements de la main, il y en a qui sont certainement des expériences sur la perception du mouvement. Celles de Steye^js* ont relevé les mêmes erreurs constantes que nous venons de citer. L'expérience consistait a frapper avec les doigts en même temps qu'un métronome, et à continuer à frapper dans la même cadence, après que le métronome s'est arrêté. 11 a trouvé que les mouvements rapides étaient accélérés, et les lents ralentis. En d'autres mots, les intervalles courts donnaient une erreur de temps négative, et des intervalles longs, une positive; le « point d'indifférence » variait, selon les différents individus, entre 0,0-0,9 ^^ seconde ; le plus long intervalle employé dans l'expérience était de 1,5 seconde.
Ce changement de Terreur du temps du négatif au positif, tandis que l'amplitude du mouvement augmente, est une chose imique, car même dans la per-