Comparaison des deux œuvres
Parmi les personnages qui ont le plus bénéficié des révélations de Denifle ^ sur l'ancienne école théologique de Bologne, figure assurément le canoniste Gandulphe. Connu seulement par les brèves notices que lui avaient consacrées Sarti-Fattorini-, von Schulte^ ou d'autres, le canoniste-lhéologien se présentait jusque-là dans l'histoire théologique et canonique du xii** siècle, comme une énigmatique figure dont les lèvres se refusaient obstinément à nous livrer leurs secrets ; on pouvait même ne pas soupçonner les problèmes qui se rattachaient à son nom. Quelques fragments, des gloses, des affirmations parfois sensationnelles, qu'enregistrent les premiers commentateurs du Décret de Gratien, ou que portent en notes les marges des manuscrits, étaient à peu près tout ce qui nous restait de son œuvre ^ :
1. Denifle, Abaelards Sentenzen und die Bearbeiiungenseiner Théologie^ dans VArchiv fur Literatiit und Kirchengeschichte des Mittelalters ^ t. I, i885, pp. 621 et suiv.
2. Sarti-Fattorini, De claiis Archigymnasii Bononiensis Professoribus, 2« édit. Bologne, 1888-96, t. I, p. 369.
3. VON ScHULTE, Geschichte der Quellen des canonistischen Redits^ Stuttgart, 1875, t. I, p. i32; Mazzetti, Répertoria di tutti i Professori, Bologne, 1848, n. i365^ p. iSg.
4. Voir, entre autres, von Schulte, Die Glosse zum Dekret Gratians von ihreii Anfàngen bis auf die jungsten Ausgaben, dans les Denkschriften der k. Akademie der JFissenschaften^ Philos. -histor, Klasse, t. XXI, II, p. b2, Vienne, 1872.
phénomène d'autant plus surprenant que l'auteur avait dû jouir d'une haute considération. Ces extraits seuls nous le font déjà soupçonner; la preuve nous en est fournie par le témoignage d'un glossateur contemporain qui nous a été conservé, ou peut-être d'un de ses lecteurs, car le texte est d'une autre main que le reste de l'écrit. Il nous dit le grand renom qui entourait le canoniste dans l'église : cuius est magna in Ecclesia Dei auctoriias * ; ainsi s'exprime la Somme de Simon de Bisiniano.
Actuellement, nous nous trouvons, semble-t-il, en meilleure posture, au moins pour ce qui regarde l'écrit théologique. Si l'incendie de 1904 a failli détruire les heureux fruits des recherches de Denifle, au point de faire croire à la disparition complète des manuscrits de Gandulphe, il nous reste en réalité plusieurs témoins de l'œuvre théologique du maître bolonais. Deux manuscrits au moins, non mentionnés par Denifle, ont survécu 2; ce sont les n^® lat. A. 57 et A. 11 5, de la Bibliothèque Royale de Turin, l'un et l'autre anonymes; mais la comparaison avec les extraits cités par le savant Dominicain ne laisse aucun doute sur leur identité. Un autre manuscrit vient d'être découvert par M. Grabmann, actuellement professeur à l'université de Vienne ; c'est le ms. 242 delà bibliothèque de Heiligenkreuz, abbaye cistercienne de Styrie 3. Des Flores de la bibliothèque de Bamberg, ms. B. IV. 29, donnent un résumé assez médiocre. Gela nous permet de reprendre une question restée longtemps sans réponse et qui n'a pas
1. Ms. de Bamberg, D. II, 20, fol. 43^"; von Schulte n'a pas remarqué l'addition [Zur Geschichte clcr Literatur iiber das Dekret Gratians^ Ente Beitrag,ddLns les Sltzungsberichte der k. Akademie der Wissenschaften, Philos. -histor. Klasse, t. LXIII, p. i3i, Vienne^ 1870). Nous devons cette remarque au D'' Heyer, de Bonn.
2. Ce sont les anciens numéros cxxxvi (d. iv, 35) et clxi (d. m, 3i) de l'ancien catalogue Pasinus, Rivantella, etc. {Codices manuscripti Bibliothecac Taurinensis Athenaei^Twvm, 1749J. UInventario dei Codici superstiti (Turin, 1904) les mentionne sous les n»** 229 et 286, p. 465, 466.
3. Histoiisches Jahrbuch, t. XXXI, 1910, p. 75. Ce ms. n'est pas explicitement cité dans le catalogue de 1874 (ms. de Saint-Gall, 775, fol. 107, publié par G. Meier, dans VArchiv fur ôsterreichischc Geschichte^ t. XC, 1901, p. 4o3).
manqué d'intriguer tous ceux qui se sont occupés de l'histoire du dogme et de la théologie au moyen âge^ : l'œuvre qui porte le nom de Gandulphe a-t-elle été utilisée par le Lombard, comme beaucoup le croient? faut-il admettre entre les deux recueils la relation inverse ? ou bien, les deux œuvres sont-elles indépendantes?
La question ne manque ni d'importance ni d'intérêt : la compilation du Lombard, qui a nourri toutes les universités du moyen âge, que le Docteur angélique a fait passer en grande partie dans son œuvre, et dont, par suite, nous vivons encore aujourd'hui, mérite, en raison même de cette survivance si féconde, qu'on se livre à une étude approfondie des éléments qui l'ont constituée. De plus, le Libe?^ Sententiarum du Lombard fut le premier qui répandit la formule précise d'un certain nombre de doctrines, étroitement liées au dogme, ou consacrées plus tard par les définitions conciliaires ; est-ce au Magister qu'il faut attribuer définitivement la paternité de ces progrès? ou bien les a-t-il trouvés déjà réalisés, ou esquissés, dans une œuvre qui, plus et mieux que toutes les autres auxquelles il a donné rendez-vous dans sa compilation, lui aurait fourni son plan, ses doctrines et ses principaux matériaux? Mais alors surgit une nouvelle question : où s'est inspiré ce modèle de Pierre Lombard? Est-ce à Paris, à Bologne, ou ailleurs, chez Abélard, chez les Victorins, qu'il faut chercher les sources de son inspiration? Les chapitres sur la christologie notamment et sur les sacrements, jouent ici un rôle
I. Sans \ouloir fournir ici une bibliographie complète, nous nous contentons d'indiquer H. Denifle [article cité) ; R. Seeberg, dans la Realencyklopàdie f. proies tantische Théologie und Kirche^ t. XI, p. 63o et suiv. ; Baltzer, Die Sentenzen des P. Lombardus^ dans les Studien zur Gescliichte der Théologie und der Kirche ^ t. VII L, m, 1902, p. 10; Es- PENBERGER, Die PhUosophie des P. Lombardus^ dans les Beitrdge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters^ t. III, v, 1901, p. 7 ; Loofs, Leitfaden der Dogmengeschichte^ Halle, 191 3, p. 627, n. 4, De Wulf, Histoire de la Philosophie médiévale, Louvain, 191 2, p. 268, n. 3; Saltet, Les Réordinations, Paris, 1907, pp. 3i6 et suiv.; Schmoll, O. F. M., Die Busslehre der Frûhscholastik, Mùnchen, 1909, p. 65 et suiv. • Grabmann, Geschichte der scholastischen Méthode^ Freiburg, 1909, t. I, p. 39, et t. II, p. 389 et suiv.
prépondérant, dont l'importance dans l'histoire des dogmes et des doctrines ne peut échapper, pour peu qu'on se soit familiarisé avec le cercle d'idées où se meut la théologie du XII® siècle. Ajoutons que le problème littéraire n'est pas moins intéressant : aux sources déjà connues de Pierre Lombard s'en ajouterait une nouvelle, qui aurait échappé jusqu'ici à toutes les investigations; ou bien, l'œuvre de Gandulphe ne serait elle-même qu'une copie plus ou moins résumée du Lombard, une sorte de plagiat, comme la littérature théologique du moyen âge en offre abondamment.
Dans l'état actuel des connaissances, il serait prématuré de vouloir trancher la question en quelques pages. Un minutieux examen des deux œuvres s'impose; il faudrait aussi confronter toutes les données, plus ou moins harmonieuses, accumulées jusqu'ici autour des écrits et de la biographie de Gandulphe. Nous nous contenterons d'examiner ici les points de contact entre les deux ouvrages : on les a niés, ou tout au moins révoqués en doute ; d'autres fois, on les a affirmés sans trop en fournir la preuve. Une étude de confrontation comme point de départ, ne nous semble donc pas inutile : Y a-t-il eu utilisation d'une œuvre par l'autre ? ou les deux recueils sont-ils indépendants? Ce sera en même temps l'occasion de faire connaître le contenu de l'œuvre de Gandulphe. Nous réservons pour le paragraphe suivant le problème de la priorité chronologique.
Il n'y a pas lieu de s'arrêter à la méthode employée par les deux auteurs : cet examen n'aboutirait vraisemblablement à aucun résultat, car tous les Sentenciers sont ici d'accord dans la pratique. Ils suivent la voie depuis longtemps ouverte par les canonistes, qui leur fournissent la grande part des matériaux patristiques et l'idée d'un ensemble systématisé; puis, a la suite d'Abélard, qui, lui-même, ne fait que développer les principes émis par des canonistes comme Yves et d'autres, ils donnent à la dialectique un rôle important dans l'harmonisation des textes et une part, variable en étendue
ou en portée, mais toujours appréciable, dans la discussion des doctrines. Pas plus que Pierre Lombard ou Robert de Melun, Gratien et ses successeurs canonistes n'y font exception ; Gandulphe est dans le même cas, bien que le Magister affectionne plus que lui les attaques contre les garruli ratiocinatores .
Un coup d'œii sur le plan des ouvrages sera plus concluant.
La division en quatre livres, inspirée par l'exemple des fleuves du paradis, au dire de quelques annotations marginales*, est commune aux deux ouvrages.
Dans le premier livre de Pierre Lombard, nous trouvons la doctrine sur Dieu et la Trinité, les attributs divins, la théologie des trois personnes, la science divine, la prédestination, la volonté divine. Le second nous présente, après l'angélologie, l'œuvre des six jours, l'état primitif de l'homme, sa chute, la liberté et la grâce, le péché originel, le péché actuel et la moralité des actes, les péchés capitaux, etc. A l'incarnation qui fait l'objet du troisième livre, se rattachent les vertus théologales, ainsi que les dons du Saint Esprit, avec la question spéciale qui sert d'introduction : le Christ a-t-il été orné de ces dons et de ces vertus? Les commandements de Dieu interviennent ici avec la charité. Enfin, le quatrième livre nous fournit la théorie sacramentaire, les généralités d'abord, avec une étude sur les sacrements de l'ancienne loi, la doctrine spéciale à chacun des sept sacrements ensuite et, pour finir, l'eschatologie.
Les quatre livres de Gandulphe ne s'écartent pas de cette division- : mais le chapitre des fins dernières fait défaut ; un jour peut-être le retrouvera-t-on, quand les bibliothèques achèveront de nous révéler leurs mystères; les manuscrits
I. On les trouve dans le ms. 88 de Heiligenkreuz (début du livre IV), et dans le ms. 28 de Pembroke Collège, à Cambridge, fol. lôo'"'.
a. Sauf indication contraire, nous citons d'après le ms. de Turin, lat. A. 57.
de Turin se terminent en effet assez brusquement sur un des empêchements du mariage, le raptus. Le ms. de Heiligenkreuz ne dit pas clairement si l'œuvre est complète ; il ne donne rien après le traité du mariage. Les notes marginales du Liber Sententiarwn de Pierre Lombard (voir plus loin) n'indiquent jamais de références à Gandulphe dans le chapitre De noçissiinis. Par contre, les manuscrits cités par Denifle ne contenaient pas l'eschatologie, et l'un d'eux portait, après le chapitre du mariage, les mots : ExpliciuntSententie Gandulfi^ , De plus, ce n'est pas sur les commandements que se ferme le troisième livre; cette matière ne figure pas chez Gandulphe dans le manuscrit A. 57 de Turin, bien qu'elle se rencontre dans les Flores de Bamberg2; mais ici, elle figure au deuxième livre, intercalée, évidemment hors de sa place, dans les chapitres de l'angélologie. En outre, dans le chapitre des dons et des vertus, Gandulphe reste plus fidèle à l'idée qui servait de transition; il rattache davantage ces matières à la personne du Christ (fol. 60-^0 •
Malgré ces divergences, dont nous n'examinons pas le détail en ce moment, il reste vrai que le plan d'ensemble chez les deux auteurs est visiblement commandé par les mêmes grandes lignes ; cette ressemblance réclame un moment l'attention.
Ce plan n'est plus celui des Sommes abélardiennes, qui commencent par la foi à laquelle se rattachent les mystères (Trinité, incarnation, création, péché originel), puis exposent la charité et les préceptes, et finissent par les sacrements; la formule, « tria sunt in quitus humanae salutis summa consistit^ fides scilicet, sacramentum et caritas », leur sert de principe de division ^. Ce plan n'est pas non plus
1. Denifle, article cité, p. 622 ; ms. de Turin, A. 67, fol. 97 ; A. 11 5, fol. II 5^.