L'harmonisation des textes patristiques
Le compilateur n'était pas en effet arrivé au bout de sa tâche, quand il avait réussi à aligner sur un sujet donné une riche série de textes patristiques. C'était alors que commençaitla difficulté ;car la juxtaposition faisait s'accuser davantage les manques de cohésion, voire les contradictions, au moins apparentes, entre ces diverses auctoritates . De plus, il y avait moyen de leur trouver des sens fort peu conciliables à première vue ; car, comme le dira plus tard Alain de Lille, la citation dans un argument d'autorité présente une réelle analogie avec un nez de cire ; on peut le faire dévier, d'un coup de pouce, à droite ou k gauche^. C'est
1. Sarti-Fattokim. De claris Archigymnasii Bononiensis Professoribus, t. I, 1888-96, p. 623.
2. (( Sed quia auctoritas cereum nasum hahet, id est in diversuni potest flecti sensiira, rationibusroborandum est» [De fide cathoUca conlra haereticos, I, 3o; PL. CCX, 333 A).
sur ce terrain de la conciliation des autorités patristiques que les théologiens et les canonistes se montreront encore une fois tributaires les uns des autres. Mais ici, les échanges seront réciproques, si bien qu'il serait difficile de déterminer chez lesquels la créance est supérieure à la dette.
Cette question de la conciliation des auctoritates n'était pas nouvelle dans les sciences ecclésiastiques ; l'on pourrait même dire qu'elle était fatale. Du jour où l'on se contentait d'aligner les citations relatives à une matière donnée, sans se soucier du contexte qui déterminait leur sens, ni des circonstances historiques qui fixaient leur portée, des oppositions souvent aiguës devaient inévitablement surgir des énoncés, désormais absolus, qu'elles présentaient. Les heurts et les conflits devaient fatalement se produire entre ces représentants d'un autre âge, auxquels un brusque isolement, ou une mutilation maladroite, avait enlevé t'^ute souplesse. Avec ses interminables dossiers patristiques qui documentent les champions de ses nombreuses controverses, l'Orient n'avait pas tardé à sentir la stérilité de ces luttes, qui opposaient, en les puisant aux mêmes sources, textes à textes, autorités à autorités; c'était l'hiératique attitude des icônes byzantines, figées dans l'immobilité, sur un ciel d'azur étoile d'or! Les noms fleuris d"E)tXoYa( ou de « Florilèges », qui souvent servaient de titre à ces recueils, dissimulaient mal les défauts du contenu. D'autres fois, une dénomination plus franche imitée d'Aristote, les présentait au public : c'étaient les 'Kizo^ioLi, dont les anciens manuscrits nous fournissent une liste fort abondante^.
En Occident, le travail de l'encyclopédie et de la codification qui marque les derniers temps de l'âge patristique, se heurte continuellement à la même constatation : les dissonances, tout au moins apparentes, entre les énoncés. Isidore deSéville le fait remarquer déjà et cherche des solutions^. Julien de Tolède écrit tout un ouvrage dans le même
1. Voir par exemple le travail de Heinrigi : Zur patristischen Jporienlitcratur^ dans les Abhandlungen de Leipzig, "9091 P- ^43; ou son article Scholiciiy dans la Realencyklopddie^ t.XVll, 1906, p. 736, 738, etc.