CHAPITRE PREMIER
Introduction, résumé et divisions de la période.
Il ne peut être question de retracer en résumé dans ces pages l'histoire proprement dite de cette période théologique. Toute la partie critique et littéraire de ce vaste domaine exige au préalable un travail de déblayement, qui n'est pas encore assez avancé : les nombreuses questions de chronologie, de provenance, d'authenticité, accumulées autour du nom de beaucoup d'auteurs et de leur œuvre, sont loin d'avoir reçu chacuneleur réponse, et le terrain de l'inédit réserve encore plus d'une surprise. Il faudra donc se contenter de dégager quelques caractéristiques de cette époque et de les grouper selon l'ordre de leur développement historique, sauf à laisser à des travaux ultérieurs le soin d'apporter les correctifs ou les compléments nécessaires : simple revue, qui enregistre quelques-uns des points acquis aujourd'hui. Aussi bien ce modeste aperçu ne sera pas, croyons-nous, sans utilité : toute science ne peut que bénéficier d'un coup d'œil, même rapide, jeté sur son propre passé. N'est-ce pas ainsi que se rectifient les méthodes, que se codifient les résultats et que celles-là comme ceux-ci, éclai-
rés par l'étude de leur genèse, ouvrent la voie à de nouvelles conquêtes?
Vers I i5o, à Paris, après trois ou quatre siècles d'un pénible enfantement théologique, une œuvre vient au jour, dont la célébrité dépasse assurément la valeur, mais dans laquelle il est permis de voir le point d'arrivée de toutes les tentatives précédentes : en même temps, c'est de cette œuvre que prennent leur point de départ tous les travaux ultérieurs. Nous voulons parler des Quatuor Libri Senteri'tiarum de Pierre Lombard, héritiers d'une longue lignée d'ancêtres intellectuels, et que le xiii® siècle place déjà à côté de la Bible — Roger Bacon ^ disait « au-dessus d'elle » — dans l'enseignement de la théologie. Par les facteurs qui préparent son élaboration, l'œuvre plonge ses racines jusque dans les écoles carolingiennes; parle rudimentaire programme de connaissances qui forme sa préhistoire, elle se rattache aux législations réformatrices du x^ et du xi® siècle ; par ses matériaux et ses modèles, elle dépend de tous les travaux qui la précèdent et peut même remonter, au moins médiatement, jusqu'au déclin de l'âge palrislique. Par contre, son énorme diffusion par toute la chrétienté et les multiples commentaires, parfois rimes, qui l'expliquent dans les universités pendant près de quatre siècles, lui assignent dans l'histoire du développement de la dogmatique — l'on peut même dire du dogme — une place considérable, dont à lui seul nous est déjà garant le nombre immense des manuscrits qui nous ont perpétué son texte, et les diverses consultations théologiques qui s'appuient sur ses idées ou les supposent, au moment du concile de Trente 2.
1. Opus minus, \ers 1267 (Opéra qiiaedani hactenus médita^ ëdit. Brewer, clans les Rer. Brit. Script., t. XV, p. 328). Le texte se trouve aussi dans Denifle-Chatelain, Chartulariiun, t. I, Paris, i88g, n. 419, p. 473-474.
1. Le lecteur trouvera plus loin, dans les pages relatives à Pierre Lombard, la preuve de ce qui est dit ici au sujet du succès des Libri Sententianuii. Rappelons seulement qu'en 1598, les Statiita facidlatis sacrae theohgiae recommandent encore l'œuvre de Pierre Lombard : VI. Fiant autem ciusmodi prelectiones ex veteri et novo Tcstaniento, additis antiquorum ecclesiae Patrum scholiis et interprctationibus, tum
Tout cela nous autorise à faire converger ces pages vers l'œuvre du Magister Sententiarum et vers les circonstances qui préparent sa composition. L'ensemble de la période qu'elle couronne pourrait s'intituler le « stade de son élaboration » ; non pas que cette manière d'envisager la théologie de ces siècles donne une vue complète de toutes ses particularités. Il est un certain nombre de tentatives qui n'ont certes pas pris germe dans le sillon dont sont sortis les Qua^ tuor Libri Sententarium ; et même aux époques de pure reproduction comme le haut moyen âge, l'esprit humain a eu des représentants dont l'originalité tranchait sur les tendances imitatrices des contemporains. Jean Scot, au ix^ siècle, et Rathier de Vérone sont en littérature des personnalités que leur milieu n'explique pas; même des écrivains comme Alcuin, Raban et d'autres, accusent dans leurs pensées et dans l'expression qu'ils lui donnent, un certain caractère original. Mais, pour qui veut appliquer le procédé régressif, il y a dans l'ensemble des productions intellectuelles de ces siècles, un certain nombre de notes caractéristiques dans lesquelles l'œuvre compilatrice de Pierre Lombard trouve ses points d'attache avec la pensée de ses prédécesseurs; disons plus, il en est comme l'aboutissement naturel. Autour de ce fait central, pourront se grouper les considérations subsidiaires sur renseignement scolaire, les controverses doctrinales, les matériaux canoniques, ou les événements d'ordre interne ou externe, en relation avec le travail compilateur du Lombard et sa préparation.
La période de l'apogée patristique n'avait pas vu se prolonger longtemps les années de fécondité créatrice : au lendemain de la mort d'Augustin (43o) ou de Cyrille d'Alexandrie (444)? s'accusaient déjà les signes de la décadence, que devait précipiter, en Occident surtout, l'immense
etiam ex Pctro Lombardo Parisiensi episcopo^ Magistro Sententiarum {Réfonnation de l' Université de Paris, Paris, 1611, p. m).
bouleversement politique et social dû aux invasions. L'activité littéraire, même s'il s'agit d'écrivains marquants, qu'ils soient d'origine romaine ou de race nouvelle, se jette sur la compilation et l'encyclopédie ; tels, à côté de Cassiodore (t ^7^)» ^^ ^® Boèce (f 524-26), Isidore de Séville (f 636) et Grégoire le Grand (f 6o4) % plus tard Julien de Tolède (f 690) ^ et Bède le Vénérable (735) ^, pour ne pas faire ici mention des simples copistes.
En Orient, les tendances compilatrices stimulées par une horreur farouche de tout ce qui n'est pas copie ou redite, multiplient les recueils à séries de textes, fort peu fleuris d'ailleurs, que l'histoire enregistre sous le nom de Florilèges ou d"Ey,XoYa(^. Chaque nouvelle discussion, et l'on sait si les monastères byzantins en virent éclore, provoque de ces dossiers contradictoires, quand elle n'a pas recours à des arguments d'allure moins pacifique. La littérature profane d'ailleurs n'échappe pas à cette vogue de l'abrégé et de la transcription : pour vivre de la vie intellectuelle des siècles antérieurs, ou pour s'en donner l'illusion, il n'y a qu'à dresser le catalogue ou l'inventaire de leurs idées. Toutes les littératures en décadence en sont là : Alexandrie l'avait fait jadis avec une érudition patiente qui nous étonne encore; Byzance renouvelle cette phase de l'histoire litté-
1. Sur l'œuvre littéraire de ces écrivains, voir Babdenhewer, Patrologie^ Fribourg, 1910, p. 4^7, ôSg, etc.; Manitius, op. cit., p. 22-70 et 92-106; 'Fixeront, op. cit., t. 111. p. 817 et suiv.
2. Rappelons par exemple ]e Prognosticon futiiri sacculi (PL. XCVI, 454 et suiv,), ou les collections de textes du Liber responsionis, avec les débats qui l'accompagnent (Gams, Kirchengeschichte von Spanien, Ratisbonne, 1874, t. 11, 11, p. 28 1-288; Leclercq, L' Espagne chrétienne , Paris, 1906, p. 35i-852).