‹ Le Mouvements symbolisteChapitre 1 sur 26 · VII · texte numérisé non relu

VII

iig^ PRÉFACE ^ —

Pour elle, la meilleure manière de voir clair dans l'avenir, c'est de voir clair dans le passé. Avant de se dire : « Que ferons- nous demain ? » il sied de répondre à la question qui fatalement se pose : « Qu avons-nous fait hier? »

Pour le savoir, elle est allée puiser aux sources. Elle a consulté, non telle ou telle personnalité plus ou moins qualifiée, comme n'eût pas manqué de le faire un journaliste dans ces temps de reportage à outrance, mais ceux qui reflètent le mieux leur époque : les poètes et, parmi ces poètes, ceux dont la voix eut le plus de crédit sur les générations montantes , sur celles qui, parvenues aujourd'hui à l'âge d'homme, dans les tranchées ou au Parlement, sur les champs de bataille ou à la tribune, disposent des destinées de la France.

Af™" Osmont s'est surtout préoccupée du mouvement symboliste parce qu'en même temps qu'il est le plus caractéristique, ilest le seul qui, né dans l'intervalle des deux guerres, ait eu le temps d'y achever son évolution et de donner ses fruits les plus savoureux. Il est entité dans l'histoire. Ses précurseurs ont leur monument. L'Académie l'a consacré dans la personne du noble poète Henri de Régnier.

Le recul est suffisant pour qu'on en puisse porter de sang-froid un jugement impartial. Il est même tout à

'^S5.§Î3 VIII Ctg'ïvi. —

^ PUÉFACK <^ .

fdil SYmp(o/nafi(/iie (jaan écrivain de talent, M. André Barre, ait choisi en iqio le Svnibolismc comme thèse pour répreuve de doctorat es lettres : ce <pii ne Va pas empêché d'être reçu avec les félicitations du jury , que présidait, dit-on, M. limite Faguet.

.1 la vérité, il ne faut pas trop presser le sens du mot symboliste. Uopiidon commune range sous cette étiquette tous les poètes qui, vers i8S5, se réclamant de Verlaine et de M(dlarmé, entendaient protester contre le naturalisme triomphant. La critique, déroutée et mal instruite, essaya de les discréditer au début sous le nom de Décadents. C'est Moréas qui, dans une lettre au Figaro, le I S septembre 1886, proposa la dénomination de symbolistes comme la seule capable de désigner raisonnablement la tendance, à cette époque, de l'esprit créateur en art.

il/™* Osmont tente de nous donner du Symbolisme une explication. « J'appellerai symbolisme, dit-elle en substance, les œuvres conçues en réaction du romantisme et du naturfdisme et qui cherchent non plus à énoncer un fait, un sentiment, une idée, mais à les suggérer par l'image et la musique. » Cette définition est valable à condition de ne considérer du romantisme que son goût de l'anecdote, du fait-divers , son ton déclamatoire, sa phraséologie creuse. Les symbolistes

'^Sl.gja IX cîgQs^

ont gardé des romantiques l'abus de la couleur, du pittoresque, de Vétrangeté et la pente irrésistible à diviniser la sensation. Ils revendiquent Gérard de Nerval et Baudelaire . Gustave Kahn, l'un des théoriciens du symbolisme, s'en confesse nettement et avoue leur reprendre, en les conduisant à leurs dernières conséquences, leur subjectivisme et .leur idéalisation du (( Moi )). D'ailleurs il s'en faut de peu que chaque écrivain symboliste n'ait sa formule spéciale et différente. L'art raffiné d'Henri Bataille s'exprime en demiteintes ; celui du comte Robert de Montesquiou cherche le relief et la couleur. René Ghil se réclame de la science que Le Cardonnel traite d'intruse. Viélé-Griffîn exalte la vie et ses joies ou Albert Samain ne trouve qu'un goût de cendre et d'amertume. Francis Jammes traduit directement ses impressions. Maeterlinck les transpose .

Le trait d'union de ces poètes était moins l'unité de doctrine que le même souci d'indépendance et d'originalité. Ils s'entendaient pour affranchir la versification de trop d'entraves traditionnelles. Ceux même qui, comme Laurent Taïlhade, restaient fidèles à la métrique parnassienne, la renouvelaient en lui donnant plus de souplesse ; y apportaient des effets de rythmes neufs et de vocables imprévus. Cette fièvre d'innovation indisposa les esprits routiniers, mais n'était pas inutile. Elle déblayait le chemin et préparait les voies pour l'avenir. Le reproche d'être obscur n'a pu être lancé contre les

^ iyi':FACE «^

symholistes que par i[cs esprits superficiels et (jui ne lisent (ju'eu surface Jll y a toujours un côté par oii les plus herméti(jues. comme Stéplta/ie Mallarmé et René Ghil, s'illumiiwnt soudain. Le classi(pie Jouhert n\i-t-il pas écrit que Vohscurité, en (wt, pourait être une vertu? Le public aujourdliui ne s'étonne plus du vers libre. Il acclame les ternaires de M. Edmond Rostand, et leurs rimes libérées nempécJient pas M. Fernand Gregk ni .!/""■ la comtesse de Nouilles d'être en faveur dans les milieud' les plus académiques.

yme Qgj^iQjii (f étudié toutes les nuances du symbolisme. Avec Mallarmé, Villiers de VIsle-Adam, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Jules Laforgue, Jean Moréas, ces grands disparus, elle en a fait le tour, nous en a découvert tous les aspects. Son originalité, c'est de les avoir considérés avec cette sensibilité spéciale , cet état d'âme que nous créent la guerre actuelle et le sentiment du danger. C'est, en réalité, une redoutable épreuve qu'elle a fait subir à ces hommes qui écrivaient, pour la plupart, dans une sorte d'exil et pour ainsi dire hors du monde, que de les examiner sous la pression des circonstances et de voir si leurs vertus s'adaptent aux nécessités de l heure. Avec un grcmd courage, devant leurs autels encore fupfiants, J/™" Osmont, à côté de leur valeur, a noté leurs faiblesses et n'a pas cru inu-

tile de nous me tire en garde contre certaines tendances. Peut-être y aurait-il profit pour nous, certes, à nous dépouiller désormais d'un excès de pessimisme, d'indifférence pour la vie publique, à ne point céder si facilement à toutes les suggestions du rêve ; mais oseraisje dire que l'image de ces grands morts ne sort pas si maltraitée de T aventure qu'on aurait pu le craindre? Sans doute ils témoignent que la France fut atteinte à un certain moment d'une crise de langueur, mais ils gardent leur principale noblesse qui est la persistance de la foi au milieu de ténèbres et leur incorruptible désintéressement à travers une vie de misère et de privations. Ont-ils exercé, après tout, une action si déprimante, ces poètes qui n'ont pas empêché de se lever une génération éprise de sports, de grand air et d'exercices violents ? L'exemple de Verhaeren prouve ce qu'ils auraient été capables de faire s'ils avaient survécu. Verlaine lui-même nous conseille de nous méfier de (( trop d'artisterie » . On entend chez lui la voix de la Patrie :

0 prodige ! en nos cœurs le frisson radieux

Met à travers réclat subit de nos cuirasses,

Avec un violent désir de mourir mieux,

La colère et Vorgneil anciens des bonnes races.

Allons, debout! Allons, allons, debout ! debout!

Assez comme cela de hontes et de trêves !

Au combat ! au combat ! Car notre sang qui bout

A besoin de fumer sur la pointe des glaives.

"^^âï» XII cîg'^^

^ ^ l'KKKVCl-; ^ «

Et il rsf une JUjure où ^7"'" Osinont trouve ellctncme motif cVcspércr, qui se lève grandie et magnifiée de ré preuve. C'est celle de Jean Moréas. Tandis que tous s'ingéniaient à fouiller les territoires étrangers à la recherche du trésor inconnu, lui. sans bouger, avait fait la découverte la plus précieuse, la plus sensationnelle : il avait découvert la vieille France. Ce Grec venu d'Athènes nous conseillait de nous enraciner le plus profondément dans notre propre sol pour nous y imprégner de ses vertus. Il déterrait nos anciens fabliaux, ramenait nos poètes oubliés. Il sortait de la poussière des bibliothèques et d'un injuste oubli Thibaut de Champagne. Ronsard, Du Bellay.

Même il osait ressusciter Malherbe. « Je l'ai réconcilié avec Ronsard, » disait-il, plein de cette entraînante conviction qui est sa marque. C'est ce solide bon sens, ce fond de rcdson saine et résistante qui lui attirent, avec la sympathie de tous les esprits droits, l'adhésion de ceux qui estiment que le premier devoir d'un écrivain est d'obéir au génie de la race et de se plier à ses conditions essentielles. Ainsi il mérita d'avoir pour hérauts premiers de sa renommée naissante an Anatole France, un Maurice Barrés, un Charles Maurras, tous ceux qui se sont constitués, malgré leurs divergences politiques, les gardiens de la tradition et de r honneur national.

Ainsi encore il mérita l'applaudissement du poète étincelant qui a fait revivre chez nous cette qualité bien

'^^§ï> Mil ^'î^

française da panache. J'ai nommé Edmond Rostand, qui ne dédaigna pas de m' écrire en réplique à /'Apothéose de Moréas que je venais de publier :

Je Vaime de chérir cette haute mémoire,

Car je sais quel surcroît de murmure et de gloire

Vint d'une abeille grecque au vieux rucher français

Et, da creux d'une main lumineuse, je sais

Qu'un peu de VEurotas est tombé dans la Loire.

La façon dont Moréas sut tremper les caractères éclate chez son disciple Lionel des Rieux, tombé au champ d'honneur, au cours d'un héroïque exploit qui lui assure une gloire immortelle. Quel poème vaudrait le simple récit de sa mort qu'un journal nous apporte en ces termes ?

(( Tous l'avaient vu debout, bondissant en avant sans se défiler ni s'abriter Il tombe brusquement La balle était entrée à droite et sortie à

gauche de la poitrine en traversant le cœur Ses

soldats pleuraient de douleur et de rage. »

Ah! Madame Osmont, que vous avez eu raison d'exalter ce lumineux Moréas et de nous montrer le chemin, le pont sauveur qui nous mène de l'Erreur d'hier au Devoir de demain ! Mais laissez-moi, tout en partageant votre inquiétude et vos angoisses, solliciter un peu d'indul-

'^^^ XIV Cîg'^N^

yencc pour ccihr (jue vous n clés pas loin d'exiler, tout en les couvrant si élégamment de fleurs. Sont-ils tellement chargés de maléfices? Ils ne sont plus les rois de r/ieure ; mais il sied de rappeler que ces poètes, en accomplissant jusqu'au bout leur devoir qui était de chanter, en dépit du sort contraire, en dépit de U indifférence ou de rhostilité de tous nous ont donné quand même une leçon d'énergie. Laissez-moi croire que leurs mânes sont encore sensibles aux choses d'ici-bas, qu'ils tressaillent, comme nous, au bruit des batailles où se joue notre destinée, et qu'ils se relèveront, vêtus d'un sens nouveau, le jour ou, dans l'air délivré, éclateront les clairons de la Victoire.

Ernest Raynaud.

STEPHANE MALLARMÉ

J'appellerai symbolisme non seulement les œuvres de Mallarmé et celles qui furent conçues sous son influence directe, mais aussi toutes celles qui, en réaction contre le romantisme et le naturalisme, cherchèrent non plus le fait, l'anecdote, la confidence personnelle, mais l'évocation du sentiment et de la sensation par l'image et par la musique. Tous ne partagèrent pas le néo-platonisme de Mallarmé, ni, comme on le verra plus loin, sa stricte technique parnassienne, mais tous, de Mallarmé à Verlaine, de Samain à René Ghil, renoncèrent à conter des faits, résolurent de trouver dans le vers des formules incantatoires pour suggérer la pensée qu'ils avaient eue, ou, pour rester dans la phraséologie de l'école, Vidée qu'il fallait faire partager. La technique des Verlainiens, que l'on nomma décadents, plus souple et plus détendue que la technique romantique, fut si

-^ LE SYMBOLISME <^-

souvent mise au service de la pensée mallarméenne, que, malgré quelques dissidences, il est bien des poètes que Ton ne saurait où classer, si l'on n'élargissait les classifications d'écoles établies, jadis, non sur la forme ou la pensée, mais sur les amitiés et les liens mondains. Ce qui restera, quand ces préférences de personnes seront oubliées, ce sera le mouvement commencé vers 1870 et qui eut sa floraison vers i885, qui eut sa beauté et ses travers et qui vaut d'être rappelé, même après son règne fini.

La donnée hégélienne, dont nous parlerons en plus grand détail à l'occasion de Villiers de l'Isle- Adam, fleurissait dans les cerveaux jeunes, à qui la littérature toute de confidences, alors à la mode, semblait une sorte d'impudeur, et l'exaltante symphonie de Wagner n'était pas faite pour éloigner tous ceux — plus littéraires encore que musiciens — qui en vinrent à trouver un peu trop « chevau de bois » la musique officielle.

Cette tendance n'est point nouvelle dans notre pays 011 la gaillardise populaire des fabliaux, la claire vision, parfois un peu rude, de Molière, ont coudoyé le haut idéal des chansons de geste, l'adorable maniérisme des premières précieuses, de celles qui lisaient la Princesse de Clèves dans le salon bleu d'Arthénice.

Le romantisme, né de Rousseau avec des influences germaniques, avait mêlé toutes les écoles, brisé les fortes disciplines latines. Il posait l'individu, n'im-

-» S^ STKPHANE MALLAUMK ^

porte lequel, et le pire était le mieux comme plus démonstratif, en antagonisme avec la société, celle-ci ayant tons les torts. C/est avec orgueil que llngo revendique cet honneur, peu banal, d'avoir mis à la scène

Le boiilTon, le valel et la prostituée.

Le premier drame romantique, Aiitoiiy, inaugura la série des bâtards revendicateurs dont la race ne s'est pas encore épuisée, après tant d'années de déclamations et la loi désastreuse permettant le divorce. Les poètes répandirent leur belle ame en phrases lyriques, ne laissèrent rien ignorer de leurs moindres comportements, spécialement en ce qui touche aux passions de lamour. Ils délirèrent, pétrarquiscrent, perdirent pied dans tous les nuages d'Ossian et des légendes allemandes, tant que Champfleury crut bien faire en parlant de natw alisnip : de retour à la vérité. Mais la vérité est générale et I esprit romantique tenait fort au particulier. Les naturalistes donc cherchèrent des (( cas » dignes d'intérêt et nous les avons vus descendre d'Eugène Sue à Zola, puis à l'école de Médan, enfin aux dramaturges du Grand-Guignol, de la crapule au vice, du vice à la folie, jusqu'aux pires aberrations; des Mystères de Paris à Pot-Bouille, de Boule de Suif à Là-Bas, des Sœurs Vatard au Beau Bécjiment, ou tout autre

Un courant si violent devait avoir sa réaction. Déjà

l'un des plus Imgolâtres jDarmi les romantiques, Théophile Gautier, peintre autant que poète, avait donné l'exemple d'une poésie moins confidentielle et plus pittoresque. Malgré le culte fanatique conservé au (( Père, là-bas, dans l'Ile », c'est surtout de Gautier que s'inspirèrent les poètes qui, groupés sous le titre de Parnassiens et sous la firme de Lemerre, décidèrent d'astreindre la Muse à la plus stricte perfection comme à l'impersonnalité absolue ^ Théodore de Banville fut un des dieux de ce cénacle : nul plus que lui ne le méritait. Mais une ardente joie, une jouvence heureuse faisait éclater ses œuvres. Romantique impénitent, modèle des rythmes purs, il n'avait pas à se rendre parfait et ne consentit pas à sortir de lui-même. Le porte-drapeau de l'école nouvelle fut le très parfait mais glacial Leconte de Lisle, austère et magnifique génie que l'accoutumance des traductions grecques avait comme isolé dans une* tour de marbre blanc, sur le promontoire escarpé oli s'érigent les dieux hellènes. L. -Xavier de Ricard, José-Maria de Hérédia, Léon Dierx, François Coppée, Catulle xMendès, Sully Prudhomme, H. Cazalis, Armand Silvestre, Louis Ménard, Anatole France, Yilliers de

1 . Cf. le Parnassiculet, où la parodie montre plus à découvert le sentiment essentiel du groupe. Entre autres histoires, celle du mandarin, fl[ui, pour sortir de soi-même, dit les amours du sapeur et de sa payse, étrangers pour lui, Chinois.

-= -5^ stkpiivm: m\iim;mi; <^

1 Islo-Ailani. Mallarnié et Verlaine comptaient parmi les jennes illustrations du groupe.

Ces trois derniers poètes, pour des motifs de complexion et de culture, trouvèrent bientôt la règle trop stricte, s enfuirent du cloître lyrique et clierclièrent leur voie hors des sentiers battus. Villiers, plus philosophe encore que poète, abandonna le vers pour la prose, une prose qui n'appartient qu'a lui, pleine de sonorités étranges, évocatrice de songes et de visions, voisine, par certains cotés, de la prose de Baudelaire dont toute la jeune école et tous les poètes jusqu'à ce jour ont senti la grande inlluence.

Verlaine, nature spontanée, aussi prompte aux élans qu aux chutes, quitta ses atours des Fêtes galantes pour se mettre en quête de lui-même parmi les multiples détours de sa carrière aventureuse.

Enfin Mallarmé ne put supporter Femphase, le côté déclamatoire et anecdotique des poèmes rétrospectifs. Du Parnasse qu'il renonçait, il ne conservait que la forme, la rime riche jusqu'au calembour', l'alexandrin à césures infiniment variées. Il en renia l esprit, la précision mécanique et ce contour précis de marbre ou de joyau qui faisait la gloire du lieu.

Page 1