‹ Le Mouvements symbolisteChapitre 2 sur 26 · I. Le sceptre des rivages roses · texte numérisé non relu

I. Le sceptre des rivages roses

Stagnant sur les soirs d'or, ce l'est, Ce blanc vol fermé que tu poses Contre le feu d'un' bracelet.

S. M. B., L'Éventail de M"« Mallarmé.

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Vers 1888, Verlaine écrivait à Louis-Xavier de Ricard :

(( Vous êtes sans doute au courant du mouvement, au fond, néo-romantique actuel. C'est très, c'est trop jeune, mais ça vit, n'est-ce pas? C'est bien la suite de notre Parnasse, et, dans tous les cas, ça casse un peu l'affreux Naturalisme. »

(( Casser l'affreux Naturalisme », tout était là, en effet, et Verlaine, romantique malgré lui, portait la révolution dans la pensée, mais surtout dans la forme du vers :

De la musique avant toute chose.

Ses Fêtes galantes, par l'inquiète fluidité du langage et des impressions sentimentales, détonnaient chez les impassibles, délicieusement, comme un liseron vivant et humide sur le socle d'un marbre grec.

Tel ne fut. pas l'idéal de Mallarmé. Les différences entre eux s'accusaient, d'ailleurs, immenses. Aussi, quand Gustave Kahn parla de a desserrer le vers » pour en arriver au vers libre, Mallarmé, tout en reconnaissant le mouvement pour intéressant et viable, affirma sa volonté de « resserrer encore sa technique jusqu'aux dernières possibilités ».

Sa très haute personnalité le poussait à subtiliser sur la forme et sur la pensée. La parfaite beauté de sa métrique, la noblesse de sa pensée et de sa vie, le posèrent comme un exemple aux yeux des jeunes

^ ^ STI-IMIAM: MAI.L.VIl.Ml': ^ •

hommes soucieux d'idéal el de perfection. Et ceci expli(|iie sural)()ndammcnt son autorité, sa séduction sur tout un groupe de poètes, le choix qu'ils firent de lui pour leur prince, quand, le 8 janvier 1896. la mort de Paul \ erlaine découronna notre poésie.

Mallarmé — par son père au moins — était d'une famille ancienne et parisienne. Dès avant la Révolution, nous trouvons un de ses ancêtres syndic de la corporation des lihraires parisiens. Il puisa dans cet atavisme ce goût de la conversation qui fut une grande part de son charme personnel et qui, par suite des ellipses si savoureuses entre causeurs familiers et hien appris, lui donna, pour son œuvre, l'habitude de se croire suivi du lecteur dans les méandres de sa pensée, indiqués seulement par quelques points saillants.

Ses études se firent dans un élégant pensionnat d'Aulcuil, mais la fortune de ses parents ne permettait pas de lui assurer l'avenir indépendant nécessaire à la poésie. Son tempérament n'avait rien du bohème : il chercha les moyens de se procurer par son travail cette liberté financière dont aucun artiste ne peut se passer. Ayant déjà travaillé l'anglais, il résolut de se perfectionner dans cette langue pour trouver dans

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l'enseignement un gagne-pain suffisant et sûr. II partit en Angleterre, de 1862 à 186/i, et revint à 22 ans, muni de tous les diplômes nécessaires à l'enseignement officiel.

C'était le moment où Ruskin instaurait l'école préraphaélite, où l'on commençait à préconiser, dans les milieux artistes, l'embellissement de la vie par la culture des arts mineurs et la subtilisation des sensations matérielles. Dante-Gabriel Rosselti, Burne-Jones et ceux de cette pléiade peuvent s'appeler symbolistes au même titre que Mallarmé. Ils ont recherché, par la peinture de la vie, l'expression d'idées élevées empreintes d'un vague mysticisme. Ce mouvement, qui devait devenir si ridicule quand il s'étendit aux bour geois esthètes dont Léon Daudet, puis Mirbeau firent si cruelle justice, était dans sa première fleur. L'esprit anglais, un peu rigide et susceptible d'un humour propre à tenir en bride toute exagération, contenait cette floraison dans les limites du dandysme. Il est bien vraisemblable — et plus — que Mallarmé fut sensible à un courant d'idées si proche de son âme. Ce qui, en tout cas, est certain, c'est qu'il ne dédaigna pas de rédiger presque à lui seul une revue d'élégances, la Dernière Mode, où il raffinait sur la vie esthétique : toilettes, bijoux, mobilier, et jusqu'aux spectacles et aux menus de dîner.

De cette école symboliste, il prit beaucoup dans le tour d'esprit, souhaitant l'allusion plus ou moins

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transparente de préférence à 1 alTlrmation. Son esprit (railleurs l'y portail, plus voisin de l'esprit de finesse que de l esprit de i^comélrie, heureux de trouver des rapports où les autres n en voyaient pas. Une excessive politesse jointe à de la timidité le rendait peu combatif et fort sujet à s'abstraire.

Il semble aussi que c'est outre-Manche qu'il contracta le goût bien anglais du canot. 11 s'y livrait avec passion et ce sport solitaire ne fut pas sans développer chez lui l'habitude de l'abstraction. Quoi de plus séduisant, pour cet esprit rêveur, fermé sur sa pensée avec une sorte de pudeur hautaine, que de suivre le fd de l'eau, s'hypnotisant à ses reflets, amusant ses yeux et son ame aux menus accidents du flot et de la beige ? Le Nénuphar blanc donne, en son entier, cet encliantement de la yole où se complurent ses dimanches.

(( J'avais beaucoup ramé, d'un grand geste net et assoupi, les yeux au dedans fixés sur l'entier oubli d'aller, comme le rire de l'heure coulait alentour. Tant d immobilité paressait que, frôlé d'un bruit inerte où fda jusqu'à moitié la yole, je ne vérifiai l'arrêt qu'à l'étincellement stable d'initiales sur les avirons mis à nu, ce qui me rappela à mon identité mondaine. ))

La fit-il courir sur le Rhône tumultueux, cette yole, asile de sa pensée triste, quand il professait à Tournon. parmi le bruit naissant du Félibrige.^ On

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ne sait. Mais il fut nommé à Besançon, puis en Avignon OLi ses goûts littéraires firent accueillir Stéphane Mallarmé par Mistral, Aubanel, Félix Gras et Roumanille. Puis, dès après 1870, il revint à Paris, continuant sa besogne fastidieuse de montrer l'anglais à des écoliers bien peu soucieux de l'apprendre. Entre temps, il élaborait des études philologiques sur les Mots anglais, la Grammaire anglaise, la Mythologie d'après l'anglais, qui témoignent d'une conscience dont peu de professeurs se montrent coutumiers. Les Mots anglais parurent en 1878. 11 est piquant de songer que cette œuvre de longue haleine dut frôler, sur la table de travail, les frivoles feuillets de la Dernière Mode et cet Après-Midi d'an Faune, écrit à l'instigation de Théodore de Banville pour être dit par Coquelin aîné ; mais la préciosité déjà peu accessible de la forme restreignit le succès du poème et ce n'est que dernièrement, sous les espèces d'un ballet 011 Nijinski fut admirable, que V Après-Midi connut la gloire de l'applaudissement public.

Marié, heureux dans l'intimité de sa famille, StéjDhane Mallarmé fréquentait peu le monde . Il avait été présenté à Victor Hugo, qui l'avait baptisé (( poète impressionniste», et, malgré les antipodes où leurs deux esprits se trouvaient, Mallarmé ne laissait pas d'éprouver certaine douceur à l'évocation de ce souvenir. Lentement le groupe se forma, vers 188/i, après l'apparition d'Hérodiade, qui est certainement le chef-

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d'œuvre du maîlrc. Quand le cénacle des « Mardis de la rue de Rome » lui formé, Mallarmé sortit de moins en moins. Peut-cMre létroitesse de sa vie lui pesaitelle : il ne s'en ouvrit jamais à personne. Il était fort secret, distant, amène cependant, d'une afTahilité parfaite, mais sans familiarité aucune. Personne moins que lui ne fut a camarade » dans le sens tutoveur et vulgaire qu'on donne à présent à ce mot. M. Tliibaudet. qui nous a donné une solide étude sur la Poésie de Mallarmé, nous le décrit excellemment. (( Il a vécu dans le rêve pour ne gêner personne, respectueux du motif commun, en tant que façon d'y montrer de l'indifférence. »

Et plus loin : « Le voici dans sa petite taille qui le fiiit discret, derrière la fumée du tabac qui le fait lointain ; de ses longues paupières, des portières vivantes, mouvantes ainsi que sous une main, qui derrière son rêve l'isolent, glisse et luit, pour vous seul, dirait-on, ce long regard de fleur assombrie, pensive. ))

On découvre une âme charmante à lire le très peu de lettres que l'on a publiées de lui. Celle à Pierre Louys, au moment de la cinquantaine, est délicieuse de joie ingénue. Cet homme qu'une cour de poètes entourait d'adoration s'étonne de se voir fêté : (( Comment avez-vous ainsi pensé à une date ? » Il y puise un fugace moment de confiance : « Il (le sonnet de Pierre Louys) me réconforte parce que mes noces

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d'or avec la Muse semblaient s'annoncer par un effondrement; on me rend de la foi. J'ai fait ma vie sur quelque chose, en solitaire, et voilà que cela intéresse donc: je ne puis pas perdre ! Merci ému, cher ami. ))

Etrange écriture nette, menue, précise, serrée peut-être par l'accoutumance "des notations sur les copies. Pas de panaches ni presque de boucles, mais une élégance infinie et, à la fin de chaque mot, le trait qui se relève comme pour s'isoler de terre, comme un coup d'épaule lasse qui remonte un fardeau trop lourd.

Les poèmes amoureux de Mallarmé, écrits dans sa manière obscure, nous révèlent peu sur la forme et l'ardeur de ses sentiments ; mais son poème sur V Eventail de Madame Mallarmé est d'une exquise poésie et VEvenfail de Mademoiselle Mallarmé le montre père affectueux jusqu'à cette teinte de galanterie qui nuance la tendresse paternelle moins sujette à des effusions que l'amour câlin des mamans.

0 rêveuse, pour que je plonge Au pur délice sans chemin, Sache, par un subtil mensonge.

Garder mon aile dans ta main.

Une fraîcheur de crépuscule Te vient à chaque battement Dont le coup prisonnier recule L'horizon délicatement.

-^ stkimi.vm: mallaumé ^-

Verli;;e ! voici que frissonne

L'espace comme un grand baiser Qui, fou de naître pour personne, Ne peut jaillir ni s'apaiser.

Sens- lu le paradis farouche Ainsi qu'un rire enseveli Se couler du coin de ta bouche Au fond de l'unanime pli !

Le sceptre des rivages roses Stagnant sur les soirs d'or, ce l'est.

Ce blanc vol fermé que tu poses Contre le feu d'un bracelet'.

Ces elTusions sont rares. Mallarmé apporte un dandysme, bien logique avec sa nature, à ne pas se raconter. Ce qu'il veut donner de sa vie, c'est le poème parfait dont le projet vaste a rempli ses heures. Ce poème, il le veut composer de vers pleins dont chacun représente un sens, non brutal, mais évocateur par des sonorités et des images : chaque mot, choisi comme une gemme précieuse, ne doit que concourir à l'efTet concerté. Le reste, c'est le gagnepain, le fardeau des heures pénibles, si lourd à son âme délicate, qu'il avouait à Paul Adam n'avoir pas une fois passé le viaduc des Batignolles — il le traversait tous les jours — sans la tentalion du suicide.

Son délassement et sa joie, c'étaient les soirées du mardi. Là, son esprit se réchauffait à l'enthousiasme

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