Les Pleurs du Mal : L'Irréparable
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mais de lu leiiurc fivquentf des poètes latins de la décadenee dont e'cst tout à fait la manière et que le poète des Fleurs du Mal chérissait avant toutes elioses. Mais ce qui. aux yeux de Laforgue, met Baudelaire hors de pair, c'est ce dandysme sans pli, ces cris harmonieux et singuliers. Il dit avec une certaine injustice, excusahle dans un adolescent : « Ce n est pas un f/rand cœur ni un grand esprit, fnais quels nerfs plainlifs '. quelles narines ouvertes à tout ! quelle voix magique! » Il ajoute, pressentant comhien sera diilicile, avec une sensibilité moindre et un moindre dandysme, l'imitation d'un tel génie : « Ses élèves me font l'effet de carabins d'estaminet. » Lui, son idéal, comme celui de sa génération, encore que par des moyens dilTérents. a été de supprimer la comparaison, de suivre le conseil de Verlaine : « Prends-moi réioquence et tords-lui son cou. »
Dans ses Notes posthumes, nous trouvons le petit poème en prose Coup de foudre, qui l'analyse pleinement dans sa force et dans sa pensée. « J'aime, j'aime : j'ai Iju un coup de vertige. Moi si analyste, d'une âme si myope, je me sens tout solennel. Et je vais par les rues. Le Luxembourg est plein d'une grande allégres.se de cloches. Si elle ne m'aime pas, si je ne dois pas l'avoir absolument, qu'importe? J'aime, et cela me suffit : je me sens généreux, céleste, humain, palpitant, si plein de choses que je n'ose me regarder entre quatrez-yeux. Et tout ça sans blague. »
-= ^ LE SYiMBOLISME <^ ■
Est-ce pour Miss Leah Lee, à Tlieure adorable des premiers aveux, qu'il s'est ainsi laissé aller à la tendresse de son âme? « Le petit personnage » le méritait bien, et lui, pauvre enfant gonflé d'une orgueilleuse timidité, il y avait si longtemps qu'il attendait cette venue ! Déjà, à trois reprises différentes, il avait, en termes presque identiques, appelé la même tendresse réelle qui passe par-dessus tous les protocoles, quitte à se moquer de lui-même, tant le rêve lui semblait fou.
Voici la seconde version, semblable à la première :
« Oh ! Baptême !
Oh ! Baptême ou ma raison d'être,
Faire naître un « Je t'aime! »
Et qu'il vienne à travers les hommes et les dieux
Sous ma fenêtre
Baissant les yeux ! »
Plus tard, en serrant un peu plus la forme de l'alexandrin, décorseté toutefois d'une césure trop étroite, il reprend le thème chéri :
Oh ! qu'une, d'Elle-même, un beau soir sut venir, Ne voyant plus que boire à ma lèvre ou mourir !
Je m'enlève rien que d'y penser, quel baptême
De gloire intrinsèque, attirer un « Je vous aime ! »
L'attirer à travers la société, de loin
Comme l'aimant la foudre : (un', deux, ni plus ni moins)
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Je t'aiiiu' ! ('oinprcrul-on ;* i*our moi. lu n'es pas comme Los autres ; iuscju'iri, c'claiiMil des Messieurs... l'Ilomine.
Ta houche uie l'ail baisser les veux, el Ion port Me transporte ! (et je m'en découvre des trésors !)
Et c'est ma destinée immuable et dernière D'épier uu battement à moi de tes paupières.
Ob 1 je ne songe pas au reste ! j'allendrai Dans la simplicité de ma vie faite exprès.
Te dirai-je au moins (pie depuis des nuits je pleure Et que mes parents ont bien peur que je ne meure?
Je pleure dans les coins, je n'ai plus goût à rien ; Ob 1 j'ai tant pleuré dimanclie, en mon paroissien !
Tu me demandes pourquoi Toi et non un autre... Je ne sais, mais c'est bien Toi el point un autre,
J'en suis sûre comme du vide de mon cœur Et... comme de votre air mortellement moqueur.
Ainsi elle viendrait, évadée, demi-morte.
Se rouler sur le paillasson qu'est à ma porte.
Ainsi elle viendrait à moi, les yeux bien fous, Et elle me suivrait avec cet air, partout.
Cela, c'ost son cœur tout nu et tout neuf, qu'il essaie à la fin de tourner en ridicule, comme il fera dire au chœur, dans le Concile féerique :
Hélas ! tout cela, c'est da^ bistoires de muqueuses !
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--5^ LE SYMBOLISME <^-
ou comme il dira, par la bouche de son Hamlet funambulesque et d'autant plus triste : (( Il n'y a plus de jeunes filles, il n'y a que des gardes-malades. »
C'est que, comme la plupart des jeunes hommes, de ceux surtout que la vie a isolés de leur famille, il avait connu la femme sous des apparences à la fois charmantes, absurdes et fausses. Il y avait alors, au Pays Latin, des Muses à longs bandeaux qui jouaient convenablement leur rôle de poupées esthétiques et qui n'avaient de la vraie femme que le costume — et encore ! — C'est pour elles qu'il écrivait :
Complainte sur certains ennuis.
Vn couchant des Gosrnogonies !
Ah ! que la Vie est quotidienne
Et, du plus vrai qu'on se souvienne, Gomme on fut piètre et sans génie !
On voudrait s'avouer des choses Dont on s'étonnerait en route Qui feraient une fois pour toutes Qu'on s'entendrait à travers poses.
On voudrait saigner le Silence, Secouer l'exil des causeries :
Eh non ! Ces dames sont aigries Par des questions de préséance.
Elles houdent là, l'air capable,
Et, sous le ciel, plus d'un s'explique
.11 i.KS f.\F()Hr;( M
Par ([iit'l i;i\chis surestliôtiqnc Ces êtres- là sont adorables.
Justeiiieiit une nous appelle
our
lai
cler a (
lierche
r sa ba^ue
Perdue (où? dansée terrain vai^MiC:*), Un souvenir d'amour! dil-elle.
Ces ètres-là sont adorables!
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Il a pris là un dégoût elTroyahle de la femme qui l'a conduit, le long des eaux amères, jusqu'à la réalité merveilleuse de son amour ; mais pouvait-il l'espérer, lorsqu'il aspirait à la chasteté et qu'il écrivait, à la
louange du roi Louis de Bavière :
Il était un roi de Thulé
Immaculé Qui, loin des jupes et des choses, Pleurait sur les métempsychoses
Des lys en roses
AV^^viA-v4A^
Et
(|uels palais
Et le roi lamente la même peine qui attriste le poète, et il regarde leau dolente oii le cygne, plus blanc qu'aucune neige d Alpe, lui a ramené Parsifal du fond des légendes mystiques, puis
Il dit, et, le Voile étendu,
Tout éperdu, Vers les coraux et les naufra^^^es, Le roi raillé des doux corsages
Beau comme un Mage
Est descendu.
^ LE SYMBOLISME <^
Braves amants ! aux nuits de lait
Tournez vos clés.
Une ombre, d'amour pur transie, Viendrait vous gémir cette scie :
« 11 était un roi de Thulé
Immaculé ! »
Il est impossible d'aller plus avant dans la musique. Il s'y noie, le poète, comme le roi- vierge dans son lac encore ennobli d'avoir miré le profil d'aigle de Wagner. Il ne rit plus. Et c'est ici qu'on voit Laforgue, exquis de pudeur inquiète et d'amertume inavouée ; mais on n'a voulu voir de lui que ses très volontaires négligences de prosodie.
Combien se sont dits ses disciples qui l'auraient mis en fuite s'il les avait connus ! Il se fût sauvé de leurs parlotes, des (( hurles » où se débitent — et parfois autour de son nom — tant de bourdes retentissantes •
Les Dieux s'en vont; plus c^ue des hures; Ali! ça devient tous les jours pis; J'ai fait mon temps, je déguerpis Vers l'inclusive Sinécure.
Cette (( inclusive sinécure », cette mort qu'il appelait, est venue trop tôt. De tous ceux qui se réclament de lui, un seul mérite ce parrainage (et qu'on nous pardonne si nous péchons par omission) par le tour à la fois railleur et spontané qui ne consent à révéler sa tristesse que pour sourire, sourire de soi comme
■^ Il Li:S LAFOIK.LK ^-
des autres : j'ai nommé Fernaïul Divoirc. Le poMe (1(* la Mdli'diciion des enfants esl allé plus loin que personne au fond des douleurs inavouées.
Ils no sont ni lordns par le mal, ni transis
Par 1(> IVolil, par la lai ni, ccnx-ci, Mais, grandis an hasard cl nourris de scandales, Jamais eux, les jolis enfants propres et pâles, Ils n'auront connu les chansons, Les vieilles rondes des grand' mères, Kt, quand l'iieure attendrit leurs âmes solitaires,
Jamais de baisers, des bonbons.
Ils ont mûri dans leurs cœurs, qui pourrissent, Les lourds refrains de bêtise et de vice Des cuisines et des oHlces.
Jouets pomponnés et bouclés.
Enfants dorlotés par caprice Qu'un cœur plein d'eux jamais n'a consolés, Eux aussi, témoignant et jugeant, vont parler. Notre rancune est devant vous dressée, Pères, hommes de sport, stupides et dandys. Mères, faites de riens, de cliilfons, d'organdis, De balivernes amassées, Car nous nous souvenons que nous avons grandi Dans le fumier de vos pensées^.
J aurais voulu mettre en re2:ard de cette douleur sincère et poignante la svelte et méprisante ballade Un Monsieur comme vous et moi, mais je ne sais en quel lieu du monde la fantaisie du poète effeuilla ce
I. Fernand Div(»ikk, Anthologie des Poètes contemporains. Sansot éditeur.
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petit chef-d'œuvre. Je trouve dans V Amoureux une note plus belle encore, le triomphe dans la douleur.
Mais aussi, très chère, il arrive
Qu'un blessé guérisse et revive Et qu'alors, dans la nuit, un homme réveillé,
Touchant du doigt avec délice
Le sillon de sa cicatrice, Attende en paix le jour ensoleillé.
Et je suis cet homme, et je porte Ma blessure close — et ma paix est forte.
Ceci, c'est une forme de pensée toute récente, qui a manqué aux écrivains de la génération de Laforgue. C'est cette hautaine volonté, cette active jeunesse qui l'eût guéri peut-être et eût tiré de ceux qui l'ont suivi autre chose que des (( Déliquescences » où se sont enlisés tant de vrais et délicieux talents. Après la tourmente actuelle, les poètes qui auront su capter les énergies de la terre, les révoltes de la ville, la calme résolution de l'Homme éternel, ouvriront une ère nouvelle pour la poésie, qu'elle vole ou qu'elle marche, qu'elle chante l'épopée de Verdun ou le retour des laboureurs. Une volonté forte vibre sur le monde rajeuni et c'est parmi les transfuges du camp symboliste même que nous allons en voir la première éclosion.