ETE
J'ai vu des poètes infâmes Dire des vers sur des tréteaux Dans un bouge aux noirs escabeaux, Parmi la puanteur des femmes.
Figés en des poses d'extase, Les cheveux longs et les veux blancs, Immobiles comme en des rangs Que le regard d'un chef écrase,
Ils disaient, la voix monotone, Des riens fades comme un encens.
Où criait, giflé, le bon sens.
Sous le vers boiteux qui détonne.
Des faces pâles et ridées Ecoutaient ce vague discret.
Prenant comme un plaisir secret Aux piètres avortons d'idées.
Puis on applaudissait, farouche.
Tandis cjue, raide et lentement, L'homme aux vers faisait, en partant, Don'd'un sourire de sa bouche.
Moi, connne pris d'un vin cpii grise.
-= ^ LE SYMBOLISME ^ =-
Rcvant de succès généreux,
Vain et lâche, j'ai ("ait comme eux :
J'ai déballé ma marchandise* !
Ce n'est pas ainsi qu'il avait rêvé la gloire, et cette cohue de jeunes poètes qui « sortent » leur petit papier au moment opportun lui avait semblé souverainement ridicule. S'il y cède, c'est par une sorte de timidité vaniteuse qui entraîne le meilleur à « faire comme les autres ».
Il voit avec une grande lucidité, lui qui, en plein symbolisme, dépeint Mallarmé « un sage qui divague » et trouve en Arthur Rimbaud (( le seul isomère avec Baudelaire ». Son Etude sur VArt allemand contemporain est admirable de clairvoyance et d'impartialité. Il discute Baudelaire sans grand emballement — chose rare à l'époque — mais sans diminuer en rien son génie qui ne lui plaît pas. Il retrouve en lui le romantique par la fréquence des comparaisons ; mais, pour Laforgue, la constante étude d'Edgar Poe l'a américanisé et ses comparaisons vont, à rencontre de la nature, du réel à l'artificiel :
Mais mon cœur que jamais ne visite l'extase
Est un théâtre où l'on attend Toujours — toujours en vain — l'Etre aux ailes de gaze^.
Ceci, à notre sens, ne viendrait pas d'Edgar Poe,