Mallarmé, Poésies complètes. Bruxelles, Deman
effréné des jeunes. Ses jugements, toujours métaphysiques ou techniques, étaient écoutés rehgieusement. Non quil s'imiDOsât à la volonté : sa timidité farouche en eût elle-même pris ombrage, mais l'intégrité de sa vie, le travail constant qui la remplissait, la certitude d'une conception poussée à ses dernières limites, fanatisaient les jeunes hommes, et c'était un bain de soleil pour cette sensibilité maladive et hésitante.
Eux partis, l'horizon de la pensée se refermait. Les soucis réapparaissaient, un moment chassés par le bon mirage; il revoyait toutes ses peines, les images tristes des heures vécues (( avec la pauvre bien-aimée errante, en habits de voyageuse, une longue robe grise couleur de la poussière des routes, un manteau qui collait humide à ses épaules froides, un de ces chapeaux de paille sans plume et presque sans rubans, que les riches dames jettent en arrivant, tant ils sont déchiquetés par l'air de la mer et que les pauvres bien-aimées regarnissent pour bien des saisons encore ». Se rappelait-il, écrivant cela, le fastueux pensionnat d'Auteuil et souffrait-il des « chapeaux sans plume )) sur les chevelures aimées, lui qui avait si délicatement chiffonné dans la Dernière Mode, en réponse aux questions des femmes ?
On ne sait. Il se renfermait de plus en plus. Le papier blanc sur sa table lui semble une présence hostile, un ennemi à terrasser. Son souci de la perfection lui fait craindre ces pages vierges qu'un autre,
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moins scrupuleux, eut peut-être emplies de chefsd'ieuvre. C'est une question de savoir si le scrupule amène l'impuissance ou limpuissance le scrupule. Il est certain (juc Mallarmé eut gagné à sortir de soiluéme, à viviller, même dans la foule, sa pensée desséchée par l isolement. Tel ne fut jamais son désir. Il se pelotonnait chez lui. y suhissait avec angoisse le charme des soirs de Paris et leur douceur poignante où lame se dissout. Il savourait celte tristesse, le charme coutumier de ses meubles amis. Il faut lire, entre bien d'autres, Frisso/i cV hiver, pour voir combien le poète s'hypnotise dans cette contemplation, épuisante à l'égal d'une crise de larmes. Une hantise lui vient du tiers de jour brouillé qui s'attarde a l'horizon froid : « De singulières ombres pendent aux vitres usées. »
(c Le charme des choses fanées » l'enchante, il les aime pour elles-mêmes et aussi pour le long effort qu'atteste cette vétusté : « Les objets neufs te déplaisent; à toi aussi ils font peur avec leur hardiesse criarde, et tu te sentirais le besoin de les user, ce qm est bien difficile à faire pour ceux qui ne goûtent pas l'action. »
Cette rêverie constante — venue peut-être de la fatigue coutumière attachée à une besogne ingrate — Mallarmé la porte en toute chose. En amour, ce qui l'attire, c'est le moins matériel, le plus nuageux des attraits, c'est la chevelure des femmes. Il y revient
-== ^ LE SYMBOLISME <^
sans cesse : « Quelque folie, originelle et naïve, une extase d'or, je ne sais quoi ! par elle nommé sa chevelure, se ploie avec la grâce des étofles autour d'un visage qu'éclaire la nudité sanglante des lèvres ^ » Et le sonnet fameux :
Quelle soie aux baumes de temps Où la Chimère s'exténue Vaut la torse et native nue Que, hors de ton miroir, tu tends !
Les trous des drapeaux méditants S'exaltent dans notre avenue :
Moi j'ai ta chevelure nue Pour enfouir mes yeux contents.
Non ! La bouche ne sera sûre De rien goûter à sa morsure S'il ne fait, ton princier amant,
Dans la considérable touffe Expirer, comme un diamant, Le cri des gloires qu'U étouffe^.
Cette (( considérable touffe » oii son désir se noie, c'est la caresse lente oii son rêve s'enlise, où sa vie s'endort dans la maison muette. Le bruit de la vie l'épouvante, il craint un tapage quelconque plus que les mauvaises odeurs. Tout, pour le poète, s'efface. Fumeur obstiné, il s'entoure d'un nuage odorant qui
1. Le Phénomène futur. Vers et Prose. Didier-Perrin, éditeur,