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LE SYMBOLISME
dente ! Certes Leconte de Liste devait trouver en ce jeune homme un disciple bien surprenant. Mais quel barbare aurait le cœur de résister à la molle douceur de tant de syllabes liquides montant comme un brouillard d'automne pour redescendre aux quatre mots : (( la lune qui pleure » avec la linq^idité d'un croissant étroit miré dans un lac?
L'idéal constant du poète fut de renoncer à tout ce qui rappelle le tableau de genre, l'anecdote, aussi bien que le tableau d'histoire. Lui aussi tient à (.( prendre l'éloquence et tordre son cou ». La crainte de tomber dans les vaines histoires éternellement ressassées le pousse à lexcès opposé. Romantique en cela, il ne cherche point l'abstraction où elle est — je veux dire dans l'idée philosophique — mais dans soi-même. 11 croit la rencontrer dans la velléité, dans l'action possible, mais non réalisée. U Après-Midi d'an Faune n'est pas autre chose qu'un rêve de désir longuement raconté :
Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m'attends ! Moi, de ina rumeur fier, je vais parler longtemps Des déesses, et par d'idolâtres peintures A leur ombre enlever encore des ceintures ; Ainsi, quand des raisins j'ai sucé la clarté, Pour bannir un regret par ma feinte écarté, Rieur, j'élève au ciel d'été la grappe vide Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide D'ivresse, jusqu'au soir je regarde au travers.
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On songe, maigre soi, au V'ir(jilc fnirrsd où l'irrëvérencieux Searroii trouva son Enfer burlesque •
Je vis roinltrc d'un cocher Qui, de l'oiubre d'une brosse, Brossait l'ombre d'un carrosse.
Cependant, après un sourire que tant de subtilité arracbe à notre appétit lai in de lumière, la beauté du vers nous ramène et nous relisons le poème, et plus d'une illusion renaît à voir le faune, comme nous tous, cherclior son rêve en sa musique.
0 bords siciliens d'un calme marécage Qu'à l'envi des soleils ma vanité saccage, Tacite sous les ileurs d'étincelles, contez ce Que je coupais ici les creux roseaux domptés « Par le talent, quand sur l'or glauque des lointaines « Verdures dédiant leur vigne à des fontaines, « Ondoie une blancheur animale au repos ; « Et quau prélude lent où naissent les pipeaux, « Ce vol de cygnes, non ! de naïades se sauve (S Ou plonge »
Déjà la forme de pensée mallarméenne, cette conception platonicienne de l'être existant hors de toute forme, dans une sorte de non-etre, est complète et définitive. Elle s'afTirme encore dans Hérodiade, poème dramatique, lequel ne fut point terminé. En vers d'une beauté cherchée et qui ferait songer à Gustave Moreau, la vierge parle de sa beauté, de
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sa possession possible, comme un avare d'un trésor :
« J'aime l'horreur d'être vierge et je veux
« Vivre parmi l'efïVoi que me font mes cheveux
« Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
(( Inviolé, sentir en la chair inutile
« Le froid scintillement de ta pâle clarté,
« Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
« Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle. »
Avant d'arriver aux pièces volontairement obscures, qu'on nous permette de souligner dès à présent la hantise de la glace, de la blancheur et du froid qui reparaît sans cesse dans la suite des poèmes et que Mallarmé a concrétisée dans son sonnet du Cygne, trop présent à toutes les mémoires pour que nous le placions ici. D'autre part, dans YAprès-Midi cran Faune, sans doute à l'imitation de Villiers de l'Isle- Adam pour qui ce fut un procédé quotidien, remarquons le mélange de caractères typographiques, pour souligner ou renforcer, comme d'une voix nuancée, telle parole à son sens plus capable de suggestion.
Car, à mesure qu'il avance dans la plénitude de son talent et de la forme qu'il a créée, Mallarmé se refuse à dire ce qu'il pense. Le symbole, la fugace pensée jetée avec l'image lui suffît et doit nous suffire. Il veut donner à son lecteur le plaisir de le découvrir. D'une comparaison venue à son esprit, il supprime à son gré l'un des termes. D'une part, il savoure le sentiment qu'il éprouve à la causerie de
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\ illiors : u la jouissance goûtée par raclniis s'avivait de l'incompréliension de tous ! ' » Eu outre, riioneur du lieu couiniun, de l'éloquence profanée, le rendait timide sur le clioix des termes. C'est ainsi que Flaubert méditait et commença un Dictionnaire des Idées rerues où il eut si sévèrement consigné les opinions sottes, les phrases toutes faites, que personne ou presque n'eut osé parler.
Restreint à lui-même par sa haine du récit, Mallarmé fuit également la digression. Il veut donner sa sensation nue, dégagée de a littérature )). L'habitude de son rêve et l'amour des ellipses charmantes dans la causerie entre amis qui se comprennent le portent à se croire suivi par le lecteur : celui-ci, souvent, perd pied et s'égare. Les plus intelligents, les plus artistes des disciples de Mallarmé — Camille Mauclair, Albert. Mockel, Charles Morice — confessent qu il y a chez lui des pièces incompréhensibles. Si telles elles sont pour les élus qui eurent part à l'esprit du maître, combien le sont-elles davantage pour le malheureux lecteur livré à ses seules lumières ! Une baigneuse nue dans un ruisseau champêtre le fait-elle songer à un cygne, celui-ci lui rappelle Bruges où tant de blancs oiseaux longent les pierres grises. Il écrit :
Quelconque une solitude
Sans le cygne ni le quai.
I. Stéphane Mallakmé, \'i(liers de ï" Isle-A<Uim. Bruxelles, Lacoinblez.
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Mais langoureusement longe Comme de blanc linge ôté Tel fugace oiseau se plonge
Exultatrice à côté Dans l'onde toi devenue Ta jubilation nue.
Le don précieux de l'analogie, sans lequel il n'est point d'images, se tourne ici contre le poète. Il oublie que, presque autant que les perles, le fil est utile au collier ; il l'omet volontairement, il se refuse aux explications, aux transitions et, du coup, rejoint quelquefois la redoutable périphrase des classiques les plus funestes. Il est certain qu'avec de l'imagination, on peut reconnaître l'orange dans « l'emblème de ce désir qui nous fait trouver un goût délicieux à toute clarté )). Tant d'effort n'amène-t-il pas à une sorte de charade ? Mallarmé le dit nettement à Edmond de Goncourt, qui le cite dans son Journal de 1898 : (( Un poème est un mystère dont le lecteur doit chercher la clef. » Il dit par ailleurs : (( Le livre, c'est la parole sous la figure du silence. »
Plus il avance dans sa carrière, et plus cet incorruptible se renferme dans sa manière. Muré dans sa solitude, il pousse jusqu'au système sa conception du poème abstrait. Il supprime même la ponctuation qui donnerait quelque lumière dans sa poésie. Il ne veut devoir qu'à la musicalité de sa phrase poétique
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les sensations c|u il cvév en nous. Deux de ses sonnets u obscurs )) le feront comprendre mieux que toutes les explications.
Mes bouquins roferniés sur le nom de Paphos,
11 m'amuse d'élue avec le seul génie
L no ruine par mille écumes l)énie
Sons I hvacinthe au loin de ses jours Irionqjliaux,
Vienne le froid avec ses silences de faulx, Je n'y hulul(M'ai pas de vide nénie Si ce très blanc ébat au ras du sol dénie A tout site riionneur du paysage faux.
Ma faim qui d'aucuns fruits ici ne se régale Trouve en leur docte manque une saveur égale : Qu'un éclate de chair humain et parfumant !
Le pied sur quoique guivre où notre amour tisonne, Je pense plus longtemps peut-être éperdument \ l'autre, au sein brûlé d'une antique amazone.
Ici le procédé est sensible : le poète avoue sa pensée et son mécanisme de réalisation. Traduit en langage vulgaire, le sonnet équivaut à dire : le nom de Paphos, pris au hasard d'une lecture, me fait rêver d'une île heureuse entre les flots chanteurs et les belles ruines. Je ne me plains pas de l'hiver, puisque sa blancheur uniforme elTace tout réel paysage et laisse carrière à mon imagination. Je ne désire nul bien accessible, et si rien de tangible — même l'amour
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— s'offrait à ma possession, je ne ne souhaiterais que plus fort le seul bien parfait : l'irréalisable. Voici le second sonnet :
Viclorleusement fui le suicide beau,
Tison de gloire, sang par écume, or, tempête!
0 rire si là-bas une pourpre s'apprête
A ne tendre royal que mon absent tombeau.
Quoi ! de tout cet éclat pas même le lambeau S'attarde, il est minuit à l'ombre qui nous fête Excepté qu'un trésor présomptueux de tête Verse son caressé noncbaloir sans flambeau.
La tienne si toujours le délice ! la tienne Oui seule qui du ciel évanoui retienne Un peu de puéril triomphe en t'en coiffant
Avec clarté quand sur les coussins tu la poses Comme un casque guerrier d'impératrice enfant Dont pour te figurer il tomberait des roses.
Lisons : Maintenant que le soleil s'est couché — tel le suicide d'Hercule (flammes, sang, or, tempête), je souhaiterais mourir, triomphant, ne laissant même pas un cadavre à la lerre, — aucune lueur ne persiste. Seuls, dans l'ombre heureuse, tes cheveux, dans leur soie que ma main caresse paresseusement, retiennent un peu de toute cette gloire, pour t'en faire ce casque de petite impératrice hors duquel ton visage entrevu semble un bouquet de fleurs dans l'ombre.
M. Thibaudet a appliqué la même méthode de tra-
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duclion à la Prose pour des Esselntes et les autres sonnets obscurs. Ici, cela ferait longueur... Notons seulement l'étrange construction de la phrase et les mots sans suite « Quoi! » — lamentation un peu étonnée — et « Oui » que nous retrouvons souvent dans l'œuvre, même dans les Mots anglais, œuvre destinée aux élèves, on cette affirmation isolée étonne et qui manifeste la réponse de l'écrivain à une objection tout intérieure et qu'il ne formule pas.
La prose de Mallarmé n'est pas sensiblement plus claire que sa poésie. Nous ne rirons pas de la Pénultième, encore que cette hantise d'un son, obsédant jusqu'à créer des images, ait amusé des générations de nos devanciers. Ce sont, d'ailleurs, les mêmes qui se pâment aux hallucinations du Horla. Mais faut-il demander de l'impartialité aux critiques.»^ Ce serait une exagération de mauvais goût et qui aurait tendance à se singulariser.
Mieux vaut prendre dans l'unique volume de prose : Divagations — encore un titre qui fit rire, les rieurs n'ayant pas voulu voir le sens étymologique : Promenades au hasard — l'étude relativement au vers. Mallarmé dit expressément :
« Parler n'a trait à la réalité des choses que commercialement : en littérature, cela se contente d'y faire allusion ou de distraire leur qualité pour incorporer quelque idée. A cette condition s'élance le chant qu'il soit la joie d'être allégé ! »
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(( A quoi bon la merveille de transporter un fait de nature en sa presque disparition vibratoire selon le jeu de la parole, cependant : si ce n'est pour qu'en émane, sans la gêne d'un proche ou concret rappel, la notion pure?
(( Je dis : une fleur ! et hors l'oubli oii ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d'autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l'absente de tous bouquets \ » Notons ici le mot « Idée » pris dans le sens platonicien d'image, de forme abstraite, ce qu'en art plastique on nommerait stylisation, non dans la forme, mais dans l'essence : la fleur-entité, si je pédantise.
C'est, à travers Hegel, remontant aux néo-platoniciens— à ce Gorgias de Leontium qui enseigna: i"que rien n'existe; 2^ que, quand même une chose existerait, nous ne pourrions pas la connaître; 3" que, quand même nous la connaîtrions, nous ne pourrions )a démontrer, — la doctrine de la négation absolue. Restent, comme Socrate l'affirmait, les idées, réminiscences d'une existence antérieure et de qui la source est en Dieu. Tout ce que nous voyons n'est que symbole et songe ; il n'y a de vrai que les types éternels et ceux-là nous échappent. La perfection accessible à l'homme est dans l'art, donc dans la phrase, dans le mot qui traduisent le plus exactement