‹ Le Mouvements symbolisteChapitre 8 sur 26 · I. Vers et Prose. Didier-Perrin · texte numérisé non relu

I. Vers et Prose. Didier-Perrin

i^ STKPIIANK MALLAHMK <^ --

1 iiiiairr à peino entrevue, dans le raisonnement inéta- |)liysi(|ue ou dans l'inspiralion lyrique, de 1 insaisissable vérilé.

Donner au mot tant d importance, lui conférer, et à lui seul hors de tout sens, un tel pouvoir évocatoire, n'est-ce pas lui doimer un rôle suprême? Mallarmé n'y manque point. Le mot même est trop grand. Ses habitudes philologiques lui font étudier toutes les consonnes selon leur puissance d'expression. Ce n'est pas la partie la moins curieuse des Mots anglais. On se demande — bien qu'aucun disciple, même Camille Mauclair si averti de toute chose, n'y fasse une allusion lointaine — si Mallarmé ne chercha point à transporter dans la poésie profane les idées de la Kabbale. Le sens qu'il donne à chaque lettre n'a rien de commun avec la valeur des lettres hébraïques, mais le rapprochement s'impose et, dans son livre de juvénile enthousiasme : Stéphane Mallarmé, Un héros, Albert Mockel nous laisse entendre que Mallarmé aurait pu, si la mort ne l'eût ravi jeune encore à l'admiration de ses disciples, donner la clef de ses poèmes et révéler de grands arcanes. Il se pourrait. En tout cas, il estimait que le poème définitif, absolu, ne pourrait avoir lieu tant que le monde ne posséderait point une langue universelle. Ce grand et timide orgueilleux n'eut pas assez d'orgueil pour croire à l'universalité de la sienne, et ce fut un motif encore à son noir découragement.

-= -5^ LE SYiMBOLISME ^ -»

Sa dernière œuA^e : Un Coup de dés jamais n'abolira le hasard, est un chant de désespérance. La forme en est plus abstraite que jamais, et, dans un propos liminaire, il explique qu'ici tout est significatif : les cliangements de caractère et les marges et les blancs même qui représentent l'inexprimé, l'inavoué, l'inexprimable. Le fond, c'est la même pensée qui inspire la Bouteille à la Mer d'Alfred de Vigny : le hasard oii l'œuvre d'art est jetée vers la postérité lointaine. Mais qu'il accorde peu de chances à cette œuvre qui lui coûta de longues et cruelles peines ! Verlaine avait grand'raison de comprendre Mallarmé dans ses Poètes maudits : il l'est de la malédiction des épines, de la malédiction du doute et de la stérilité.

Il avait dit : (( Je 1 exhibe avec dandysme, mon incompétence en autre chose que l'Absolu. » Ce fut l'Absolu qui le tua, parce qu'il le voulut trouver seulement en soi-même. Il avait des dons déHcieux, la technique la plus exquise, le sens le plus rare des images. Il ne lui manqua qu'une foi pour l'animer, lui donner une entière aisance, le mettre de plainpied avec la vie sans se laisser coudoyer par elle : le dandysme d'un chevalier chrétien comme Barbey d'Aurevilly. Fut-il alors demeuré Mallarmé, Mallarmé tel qu'on l'admire, net et brûlant comme un glaçon, obscur par la lumière même qui s'y brise en faisceaux sans pouvoir traverser pour venir jusqu'à nous.^ On est en droit de se le demander et l'on regrette-

^ STKPHANE MALI.ARMK ^

rail, à constater son absence, cette fi^^uie de mystère, Sphinx lie glace aux confins des terres inconnues.

.Mallarmé groupait autour de lui toutes les jeunes intelligences, toutes les énergies que soulevait d'horreur (( l'alTreux naturalisme ». Ses maj-dis avaient j30ur familiers assidus : Ed. Du jardin, Th. Duret, Félix Fénéon. René Ghil', (îustave Kahn, Jules Laforgue, Albert Mockel. Cliarles Morice, Henri de Uégnier, Laurent Tailhade, F. iiélé-GrifFm, Ch. Vignier. T. de Wyzeva, P. Claudel, André Fontainas, André Gide, A. -F. Hérold, Pierre Louys, Camille Mauclair, Stuart Merrill, Adolphe Retté, P. Valéry, Marcel Schwob, sans parler d illustres passants.

C'est là que fut baptisé le Symbolisme, et son nom lui vint de Jean Moréas. Il en parla, le premier, dans une lettre retentissante dont nous publions par ailleurs les plus importants passages. Car, ainsi que nous l'avons dit, les dénominations étaient encore ilottantes : témoin le sonnet de Verlaine, qu'on trouvera aux Dédicaces, où le poète s'étonne d'apprendre que Mallarmé est symboliste et qu'on l'a promu déca-

1. S. Mallarmé écrivit « l'Avant-dire » de son Traité du Verbe.

-=» -5^ LE SYMBOLISME ^

dent ; il ne sait j^as très bien pourquoi. Le sonnet est dédié à Mallarmé lui-même.

La seule différence des deux groupes fut dans la métrique — et encore, — car nous trouvons l'impeccable Laurent Tailhade au Décadent. D'ailleurs Mallarmé fut le seul de son groupe à garder la règle impassible et stricte. Les plus symbolistes de ses disciples cherchèrent des effets nouveaux, une musicalité plus fluide dans les procédés verlainiens. Presque tous collaborèrent indifféremment au Symboliste et au Décadent, portèrent leurs ardents hommages au correct salon de la rue de Rome aussi bien qu'au cabaret ou à l'hôpital oii l'on rencontrait Paul Verlaine.

Le vrai centre du symbolisme, parce qu'il fut le seul aie professer intégralement, dans sa plus austère doctrine, fut Stéphane Mallarmé. Aussi avait-il conquis l'estime et l'admiration des poètes qui l'entouraient.

Albert Mockel nous a décrit sa causerie : (( La causerie naissait vite. Sans pose, avec des silences, elle allait d'elle-même aux régions élevées que visite la méditation. Ln geste léger commentait ou venait souligner; on suivait le beau regard, doux comme celui d'un frère aîné, finement sourieur, mais profond, et oii il y avait parfois une mystérieuse solennité. Nous passions là des heures inoubliables, les meilleures sans doute que nous connaîtrons jamais ; nous y assistions, parmi toutes les grâces et les séductions de la parole, à ce culte désintéressé des idées qui est la joie religieuse

^ STKIMIAM: MVI.IAKMl': <^ —

(le l esprit. Va celui (jui nous aecueillait ainsi était le type al)S(^lu du poète, le ccmir ([ui sait aimer, le front qui sait comprendre, inférieur à nulle chose et n en dédaignant aucune, car il découvrait en chacune un enseignement ou une image de la Beauté'. »

On comprend à cet enthousiasme de cpicl poids étaient, pour des esprits et des cœurs jeunes, les paroles et les exemples d'un maître religieusement aimé. L'emprise fut grande et profonde et ceux qui en fuient dignes la conservèrent longtemps. Nous lui devons hien des oeuvres délicates et pensées. Cependant la vie est ainsi faite qu'elle reprend toujours ses droits. Le maître disparu, les brebis furent dispersées. Déjà (iustave Kahn avait érigé le drapeau révolutionnaire du vers libre, si contraire à la métrique parnassienne du maître. Plusieurs des disciples, et des meilleurs, Mauclair et Mockel entre autres, s'y rallièrent pour l'amour des musiques fluides et de la liberté du sens n'obéissant qu'à la musique intime de la phrase. De nouveaux venus les rejoignirent, entre autres Ch. \an Lerberghe, dont le poème :

Dans une barque d'Orient

S'en revenaient trois jeunes filles :

Trois jeunes tilles d'Orient

S'en revenaient en barque d'or 2...

est à la fois si près de la pensée et si loin de la mé-

1. Stéphane Mai.larmk. Un héros. Edition du Mercure de France.

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