CHAPITRE IV
Ii*EMPIBi: «BEC
Justinien. — L'empire d'Occident était détruit; Vempire d'Orient
3u'on appelle aussi Vempire Grec, Vemp/re Byzantin, le Bas etnpire^ evail Un survivre près de mille ans, et, après de fréquentes périodes d'effacement et d'impuissance, compter encore des jours de gloire.
En 527, Tempereur d'Orient se nommait Justinien. Il est célèbre pour avoir bâti la magnifique église Sainte-Sophie à Constantinople, et avoir constitué le corps du droit romain, c'est-a-dire condensé et ordonné dans des recueils d'un u^age commode toutes les lois romaines qui s'étaient faites depuis dix siècles. Ces recueils ont pour titres le Code Justinien, les Noveîles ou Authentiques^ les Pandectes ou Digeste, les Institutes.
Réaction contre le monde barbare. — Justinien voulut aussi rattacher à l'empire les provinces qui s'en étaient détachées. En 533, son fameux général Bélisaire conquit l'Afrique et la Sardaigne sur le Vandale Gélimer. Kn 541, il battit et prit le roi des Oslrogoths Witigès; en 533, son^ successeur, Narsès, mit fin à la monarchie gothique du grand Théodoric et rattacha l'Italie à l'empire. En 552, Justinien s'était fait céder par
le roi des Wisigoths Valence et toute la Bétique orientale. II se décora alors des titres a'AfricanuSy Vandalicus^ Gothicus et Germanicus.
Justinien céda peut-être trop facilement à la passion des conquêtes. Il négligea ses frontières de Test et du nord, qui furent violées plus d'une fois par les Perses et les Bulgares. Il est vrai que les Perses furent le plus souvent battus et que les hordes hunniques et bulgares de Zaber-Khan furent exterminées; mais ces incursions, qui auraient pu être prévenues, coûtèrent la vie à environ trois millions de Romains.
Commerce. — On ne doit pas oublier les efforts faits par Justinien pour étendre au loin les relations commerciales de l'empire. C'est sous son règne que l'industrie de la soie se répandit en Europe. Deux moines nestoriens rapportèrent de Chine quelques œufs de vers à soie cachés dans l'intérieur d'une canne de roseau. Ce fut l'origine de cette culture précieuse (][ai se répandit dans le Péloponèse. Toute cette région fut plantée de mûriers et échangea son nom contre celui de Morée (le pays des mûriers).
La décadence. — Le règne de Justinien fut troublé à l'intérieur par des querelles religieuses et des querelles de cirque. La sédition Nika faillit même coûter la vie à Justinien. Sans l'énergie de sa femme Théodora, il était perdu.
La faiblesse de l'empire apparaît surtout sous les successeurs de Justinien. Justin II se laissa enlever le nord de l'Italie par les Lombards (572), qui créèrent une nouvelle monarchie barbare : l'empire faillit même succomber sous les coups des Perses unis aux peuples du Danube. Héraclius (610-641; en triompha dans deux campagnes mémorables. Mais presque aussitôt survinrent les Arabes qui arrachèrent, à l'empire grec épaisé, l'Egypte et la Syrie.
Le schisme d'Orient. — Deux siècles après, Constantinople, qui avait perdu ses plus belles provinces d'Asie, achevait de s'affaiblir en s'isolant de l'Occident. — Le patriarche de Constantinople et le pape de Rome prétendaient tous deux à la suprématie religieuse. L'empereur Léon L'Isaurien ayant aboli le culte deslimages ("726), le patriarche l'app^iya; le pape, au contraire, le condamna (querelles des Iconoclastes). Menace pai les Lombards et laissé sans défense par l'empereur, le pape trouva un protecteur dans le duc des Francs, Pépin, dont il fit un roi. L'acte de hardie politique,
3ui bientôt donna à l'empereur un rival dans le puissant Chartemagne, renit vaines les menaces de la cour de Constantinople. L'élection scandaleuse de Photius au patriarchat de Constantinople précipita le schisme. Le pape Nicolas \^^ l'ayant excommunié, Photius excommunia à son tour le pontife romain (869j. La séparation des deux Eglises ne fut toutefois définitive qu'en 1054, quand le patriarche Michel Ceriilarius eut rejeté à tout Jamais la suprématie romaine.
DeunL césars de fortune.
♦ (( Vers Tan 474, sous le règne de l'empereur Léon, étaient arrivés de Bédériana à Constantinople, trois jeunes paysans qui,
un bâton à la main et un sayon de poil de chèvre sur l'épaule, avec quelques pains noirs, venaient chercher fortune dans la villa impériale. Gomme ils étaient grands et bien tournés, un recruteur les enrôla dans la milice du palais, où ils firent tous trois leur chemin. L'un d'eux fut l'empereur Justin, qui, de grade en grade, était devenu commandant supérieur de ces mêmes milices palatines où il avait été simple soldat. A la mort d'Anastase, le grand chambellan, voulant faire pencher le choix de l'armée vers une de ses créatures, remit à Justin une grande somme d'argent pour la distribuer aux soldats : Justin la prit, la distribua, fut lui-même proclamé Auguste, et l'on rit beaucoup du tour que le capitaine des gardes avait joué au grand chambellan. Quand Justin eut sa fortune faite, il appela près de lui sa sœur Béglénitza, femme d'un paysan nommé Istok, et leur fils Upranda, qu'il voulut élever comme sien, car il n'avait pas d'enfants. Les trois campagnards déposèrent, en même temps que leur costume illyrien, leurs noms, qui auraient par trop égayé la haute société de Constantinople ; on leur donna des noms latins sonores, on leur fabriqua même une généalogie qui les faisait descendre de la noble famille des Anicius. En vertu de ce baptême latin, Béglénitza devint Vigilantia; Istok, Sabbatius et Upranda prit ce nom de Justinianus qu'il a su rendre immortel.
» Le pâtre de l'Hémus n'avait pas reçu dans son enfance une éducation bien soignée, s'il est vrai, comme le raconte Procope, qu'il ne pouvait signer son nom qu'à l'aide d'une lame d'or évidée dont il suivait les traits avec sa plume ; en tout cas, il voulut qu'il en fût tout autrement de son neveu. Le jeune Upranda reçut les meilleurs maîtres en toutes choses, et les étonna par l'activité insatiable et l'universalité de son intelligence : éloquence, poésie, droit, théologie, art militaire, architecture, musique, il voulut tout savoir et sut tout. Cette éducation ne prit tout son développement que lorsque Justin fut devenu empereur. Justinien avait alors trente-cinq ans. Mais, au plus fort de cet enfantement de son génie, une passion, plus profonde encore que celle du savoir, vint maîtriser son cœur : il s'éprit de la danseuse Théodora, qui était alors la fable de Constantinople. Quelles que fussent les représentations de sa mère, les refus de son oncle, les prohibitions mêmes de la loi, qui défendait de tels mariages, les comédiennes étant réputées personnes infâmes, Justinien voulut l'épouser et son ardente
opiniâtreté fit tout fléchir. Il fallut que le vieux soldat réformât lui-môme la loi qui protégeait Thonneur de son nom. Au reste, malgré les défauts de cette femme, on hésite à condamner sans rémission celui qui l'épousa, quand on voit quel amour sincère, quel culte fidèle il porta toute sa vie « à la très respectable épouse que Dieu lui avait donnée » ; c'est ainsi qu'il s'exprime dans une de ses lois. Théodora balançait d'ailleurs ses vices par de grandes qualités : un esprit pénétrant, toujours en éveil, un jugement sûr, une décision à laquelle Justinien dut au moins une fois son trône et sa vie.
Jusliaien et sa cour.
» Ce prince était d'une belle taille au-dessus de la moyenne; il avait les traits réguliers, le visage coloré, la poitrine large, l'air serein et gracieux; ses oreilles étaient mobiles, conformation déjà remarquée dans Domitien, et qui fournit contre le nouvel empereur plus d'une allusion méchante. On raconte qu'il prenait plaisir à se vêtir à la manière des barbares. Il menait dans son palais la vie austère des anachorètes; pendant un carême il ne mangea point de pain, ne but que de l'eau, et prit pour toute nourriture, de deux jours l'un, un peu d'herbes sauvages, assaisonnées de sel et de vinaigre. Il dormait à peine quelques heures, et se réveillait au milieu de la nuit pour travailler aux affaires de l'Etat et à celles de l'Eglise, ou parcourir,
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en proie à une agitation fébrile, les longues galeries du palais. C'était pendant ces heures d'insomnie et de méditation solitaire qu'il se familiarisait avec les grands projets qui germaient dans sa tête, et qui finirent par lui sembler à lui-même des inspirations de Dieu. Ces habitudes passablement étranges accréditèrent les fables dans lesquelles on le peignait comme un démon, un esprit malfaisant qui ne dormait point, ne mangeait point, et n'avait d'humain que l'apparence. Cette faculté de doubler ainsi les heures de la vie permit à Justinien, arrivé lard à l'empire, puisqu'il avait déjà quarante-cinq ans, de faire plus à lui seul que beaucoup de grands empereurs pris ensemble. » (Amédée Thierry, Histoire d'Attila, t. I, deuxième partie, ch. iv, Perrin et C'®.)
Une impératrice byzantine.
Le hasard des révolutions, qui faisait monter sur le trône de Byzance des hommes d'aussi humble condition que le pâtre Justin, donnait aussi parfois aux emperenrs de bien singulières compagnes. M. Rambaud, dans une magnifique étude sur le monde byzantin, nous a laissé un portrait admirablement réussi d'une impératrice d'Orient.
« L'impératrice avait sa cour particulière. Elle siégeait sur un trône d'or, revêtue d'étoffes brochées d'or et d'une raideur métallique, parée d'une sorte de manteau pontifical qui rappelait la chasuble des prêtres greès, la tête ceinte d'une couronne enrichie de pierreries et garnie de pendeloques, qui, venant battre ses deux joues, tombaient sur son sein ' , et, se rejoignant sous son menton, faisaient à son visage un encadrement d'or et de diamants^. Elle était immobile, muette, impassible, parée et enchâssée d'or comme une idole de THindoustan ou comme une madone byzantine; on ne pouvait introduire auprès d'elle, au moins dans les cérémonies publiques, que des femmes, celles
1. La tsarine Calherioe 1", si l'on en croit la margrave de Beireuth, ressemblait fort à ces impératrices byzantines : « La czarine était sans grâce ni maintien; il suffisait de la voir pour en comprendre la basse extraction. Sa robe, taillée à Tancienne mode, chargée d'argent et de saleté, avait été achetée à quelque juif. Elle était ornée de pierreries sur la poitrine... Une douzaine de décorations avec autant de portraits de saints et des reliques, pendaient au revers de son habit, et en résonnant, lorsqu'elles remuaient, la faisaient ressembler ni plus ni moins qu'à an mulet. »
2. C'est ainsi qu'est représentée l'impératrice Théodora dans la fameuse mosaïque de San-Vitale de Havcnne.
des grands fonctionnaires de Terapire. Dans cette étrange cour de femmes, des eunuques faisaient le service de duègnes ou de chaperons... Tout' cet appareil presque pontifical et monacal en imposait au vulgaire, obligeait Vaugusta elle-même à se bien tenir en public. Ce n'était point là une préparation inutile; beaucoup de ces impératrices n'étaient pas issues de la fine fleur de la société grecque : les hasards des révolutions, qui amenaient tour à tour sur le trône éphémère tantôt un paysan comme Justin P', tantôt un grossier centurion comme Phocas, tantôt un palefrenier, comme Michel ou Basile le Grand , mettaient également d'étranges impératrices à la tète de Taristocratie féminine de Byzance. La femme de Justin P' était, comme la première Catherine de Russie, une vivandière ; celle de Léon 1", une bouchère; celle de Justinien, Théodora, une pantomime ; celle de Romain 11, la fille d'un cabaretier. Parfois des traités d'alliance et de mariage avec les nations étrangères donnaient pour compagne au « maître du monde » quelque femme barbare, une franque, une khazare au nez kalmouck et- aux yeux bridés, une bulgare, qui faisait son entrée dans la ville éternelle vêtue de peaux mal tannées, et traînée dans un grossier chariot scythe. On vous prenait pourtant cette cabaretière, cette comédienne ou cette barbare, on vous la revêtait de ces draperies presque sacerdotales, on lui posait sur la tête ce vénérable diadème où des reliques et des pierreries se trouvaient enchâssées, on l'asseyait sur un trône d'or gardé dans les trésors du grand Constantin, on l'entourait de matrones ou d'eunuques, on l'enfermait dans un rigoureux cérémonial conservé religieusement par cent générations d'impératrices : comment n'en eût-on pas fait une augusta, une chose sainte et sacrée devant laquelle tous les fronts s'inclinaient dans la poussière? » (Rambaud*, le Monde byzantin, le Sport et l'hippodrome à Constantincyple ; Revue des Leux-Mondes, 15 août 1871.)
1. Rambaud (Alfred^, né à Besançon (1842), professa successivement l'histoire à TEcole des hautes études, aux facultés des lettres de Caen, de Nancy et de Paris. Ses principaux ouvrages sont : l'Empire grec au dixième siècle. Constantin Porphurogénète (1870); Domination française en Allemagne (1873); l'Allemagne sous Napoléon /" { 1874) ; la liussie épique (1876) ; Histoire de Èussie (1878) ; Français et Russes y Moscou et Sébastopol; Histoire de la Révolution française (1789- 1799) ; Histoire de la civilisation française, 2 vol. (1885) ; Histoire de la civilisation contemporaine (1888). M. Rambaud a publié en outre une foule d'études intéressantes dans la Revue Bleue et la Revue des Deux-Mondes. De concert avec M. Lavisse, il dirige la grande publication de la nouvelle Histoire général du quatrième siècle à nos jours. (A. Colin et C**.)
Une émeute à Conslantinople.
Sons Justinien, l'empire offre un étrange spectacle; il est tout à la fois plein de faiblesse et de grandeur. A l'extérieur, les généraux de l'empereur conquièrent l'Afrique et l'Italie sur les Vandales et les Ostrogotns, tandis que les frontières dégarnies livrent passage à d'obscurs envahisseurs. A l'intérieur, Constanlinople se couvre de majestueux monuments. Tribonien compose ses fameux travaux de législation, tandis que l'émeute
fronde dans la rue et que Justinien tremble dans son palais. En 532, empereur faillit être renversé du trône par la fameuse sédition de Nika.
Les factions du cirque, — « En ce temps-là, dit Procope, il s'éleva une sédition à Constantinople qui, s'étant extraordinairement échauffée, eut des suites fâcheuses pour le sénat et pour le peuple. Voici de quelle sorte elle arriva. 11 y a longtemps^ que les habitants de chaque ville sont divisés en deux factions, de venètes ou bleus et de pransim ou verts. Ils se battent sans savoir le sujet de leur querelle, et sachant bien que, s'ils sortent victorieux du combat, ce ne sera que pour être menés en prison, et ensuite au dernier supplice. Ils conçoivent sans raison une haine implacable contre leurs proches, et ils la conservent toute leur vie sans la faire céder aux règles de l'honneur delà parenté ni de l'amitié... Pourvu que les affaires du parti aillent bien, ils ne se chagrinent ni des nécessités particulières de leurs familles, ni des calamités publiques de l'empire. Les femmes ont part à cette manie, et suivent la faction de leur mari, et quelquefois la faction contraire. Bien qu'elles n'assistent pas aux spectacles et aux assemblées, elles ne laissent pas d'y avoir le même engagement que les hommes, ce que je ne puis attribuer qu a je ne sais quelle maladie d'esprit dont elles
1. Ces factions de cirque se targuaient d'une antiquité fabuleuse. On prétendait que la magicienne Circée avait bâti le premier cirque, qu'OEnomaùs, roi du Péloponèse, avait été le premier cocher, que Romulus avait donné aux factions leurs couleurs. Comme il y avait quatre éléments, il y eut quatre factions et quatre couleurs : les verts, qui représentent la terre; les bleus, la mer; les rouges, le feu; les blancs, Teir. Ce qu'il y a de certain, c'est que, du temps de la répu-'\ blique, il n'y eut ni cochers, ni factions; c'est seulement sous les Césars qu'apparaissent les turbulentes querelles de l'hippodrome. « Cest, dit M.' Rambaud, quand le forum est poci/îe que le cirque devient orageux. » — Quand l'empire se transporta de Rome à Constantinople, on n'eut garde d'oublier le cirque et ses factions. Seulement au lieu de quatre factions on n'en trouve plus que deux, les verts et les bleus.
sont tourmentées. Voilà quelle est la folie des villes et des peuples*. »
La sédition Nika. — « Comme le préfet de Constantinople suivait des séditieux que Ton conduisait au supplice*, une troupe composée de gens des deux partis se réunirent et les sauvèrent. Ils brisèrent ensuite les portes des prisons, et en tirèrent non seulement ceux qui y avaient été mis pour cette sédition, mais aussi ceux qui y avaient été enfermés pour d'autres crimes, et tuèrent tous les sergents du préfet.
» Les citoyens qui n'étaient d'aucun parti traversèrent promptement le détroit, pendant que la ville était en feu, car les séditieux l'y avaient mis, de sorte qu'il semblait qu'elle eût été abandonnée au pillage. L'église de Sainte-Sophie fut brûlée ainsi que le bain de Zeuxippe, une partie du palais, la longue galerie qui s'étendait jusqu'à la place de Constantin, plusieurs maisons de personnes de qualité, et une immense quantité d'or et d'argent. L'empereur demeura durant tout ce désordre dans son palais avec l'impératrice sa femme et quelques-uns des sénateurs. Les factieux avaient pris pour mot de ralliement : Nika (victoire !), lequel est resté à leur faction.
» En ce temps-là, Jean de Cappadoce était préfet du prétoire, etTribonien de Pamphilie, questeur. Jean n'avait nulle teinture des lettres, et à peine savait-il écrire. Mais il avait l'esprit excellent et une adresse toute singulière pour trouver des expédients dans les affaires les plus difficiles. C'était le plus méchant de tous les hommes, et il ne s'employait qu'à faire du mal... Pour
11. On a prétendu que ces rivalités du cir(|ue cachaient de profondes divisions politiques. Procope n'en dit rien. D'après lui, le peuple byzantin s'inquiétait peu v de la politique intérieure ou extérieure de l'empire : pourvu que le gouvernement maintint les vivres à bon marché, pourvu qu'on ne touchât pas à ses saintes images, sa grande affaire c'était le cirque. Quand un nouvel empereur assistait pour la première fois aux courses des chars, le peuple attendait anxieusement son inclination. S'il paraissait à la tribune avec les insignes des bleus, la destinée du règne tout entier se trouvait engagée. En fait de politique, le peuple ne demandait pas à la couronne d'autre programme que celui-là. — Il n'y a pas de raison non plus de croire que sous les couleurs bleue et verte se cachaient des partis religieux, les orthodoxes et les hérétiques, les catholiques et les manichéens, les iconoclastes et les iconolâties. La seule passion du sport suffisait pour diviser le peuple en deux groupes rivaux et ennemis. M. Rambaud, dans sa savante étude, a très bien montré comment, dans l'enivrement du spectacle, les factions en arrivaient à se provoquer, à s'injurier, à s'entr'égorger et comment il advenait qu'une manifestation bruyante dégénérât en émeute au point de couvrir les gradins et les grilles du cirque d'environ quarante mille cadavres.
2. La sédition avait pris naissance au cirque, où l'empereur avait traité les verts qui troublaient les jeux par leurs clameurs •/ d'ivrognes, de juifs et de manichéens ». Les verts y avaient repondu en le traitant c d'àne, de brute et d'idolâtre >•.
ce qui est de Tribonien, il avait fait un fort bon usage de ses talents, et s'était rendu le plus habile jurisconsulte de son siècle. Mais il était si avare, qu'il préférait toujours le gain à la justice, et qu'il faisait et défaisait les lois selon les différents intérêts de ceux qui lui donnaient de l'argent. Tant que le peuple fut divisé en deux factions, il ne prit pas garde aux maux que ces deux hommes faisaient à l'Etat ; mais, quand l'union fut faite entre les partis, il commença à les accabler d'injures, et les chercha pour les traîner au supplice. Afin de se rendre populaire, l'empereur les priva de leurs charges qu'il donna à des hommes prudents et distingués.
Proclamation d'un empereur. — » Cependant la sédition augmentait. Sur la fin du cinquième jour, Justinien commanda à Hypatius et à Pompée, neveux de l'empereur Anastase, de se retirer chacun dans leur palais. Gomme ils appréhendaient que le peuple mutiné ne voulût les faire empereurs, ils dirent à Justinien qu'il n'était pas à propos qu'ils l'abandonnassent dans une conjoncture si périlleuse. L'empereur leur ordonna de partir sans différer ; ce qu'ils firent. Le lendemain, au point du jour, le bruit s'étant répandu par la ville qu'on leur avait fait quitter le palais, le peuple courut en foule à eux, et proclama Hypatius empereur, en le conduisant à la place publique pour le mettre en possession de la souveraine puissance. Sa femme, nommée Marie, qui était une dame fort prudente et fort sage, faisait tous ses efforts pour le retenir et implorait le secours de ses amis, criant que c'était mener son mari à la mort. Mais la violence de la populace l'emporta, et, l'ayant conduit malgré lui à la place de Constantin, ils le proclamèrent empereur, et, comme l'on n'avait point de diadème, on lui mit un collier d'or sur la tête.
L'impératrice Théodora. — » Tous les sénateurs qui n'étaient point à la cour s'étant assemblés, il y eut divers avis dont les plus nombreux furent qu'il fallait presser l'événement, aller au palais, et en finir avec Justinien. Tout dépendait de la diligence. Malheureusement, Hypatius, au lieu d'aller au palais, ordonna aux siens d'aller au cirque. Quelques-uns croient qu'en agissant ainsi il avait pour but de favoriser les affaires de César.
» On délibérait aussi à la cour de l'empereur, si on tiendrait ferme ou si Ton se sauverait sur les vaisseaux. Comme il y avait divers avis, l'impératrice Théodora dit : « Je ne crois pas » que le temps permette d'examiner s'il est bien séant à une
» femme de parler devant des hommes et de donner des conseils » généreux à des personnes timides. Quand on est dans le der- » nier danger, chacun doit pourvoir le mieux qu'il lui est pos- » sible aux besoins communs. Pour moi, je suis persuadée » qu'en l'état présent des affaires, il nous serait désavantageux » de fuir, quand même nous serions assurés de trouver notre » sûreté dans la fuite. Quiconque a reçu la jouissance de la vie, ») ne l'a reçue qu'à la charge de la perdre. Mais celui qui a été » une fois revêtu de la souveraine puissance ne doit plus vivre » après en avoir été dépouillé. Que Dieu ne permette pas que » jamais je mette bas cette pourpre, ni que je paraisse en public » sans y être saluée comme impératrice ! Pour vous. César, si » vous désirez vous sauver, il il'y a rien de si aisé : si vous » avez de l'argent, vous avez la mer et des vaisseaux ; mais » prenez garde qu'après avoir quitté votre palais, vous ne » quittiez bientôt le monde. J'aime beaucoup cet ancien mot : « Un trône est un glorieux tombeau. » Ces paroles de l'impératrice relevèrent tellement les courages, que l'on ne songeait plus qu'à se bien défendre si on était attaqué. 11 est vrai que la plupart des soldats, même ceux de la garde, n'étaient pas très affectionnés à l'empereur, et qu'ils ne se déclarèrent qu'après l'événement.
Massacre des insurgés. — » Justinien mettait toute son espérance en Bélisaire et en Mundus*. Le premier était revenu depuis peu de la guerre de Perse, avec force de gens de guerre qui avaient servi sous ses ordres. L'autre, nommé au commandement des troupes d'IUyrie, se trouvait alors à Constantinople avec quelques compagnies d'Hérules.
» Hypatius, ayant été conduit au cirque, monta sur le trône d'où l'empereur avait accoutumé à regarder les courses de chevaux et les combats de gladiateurs. Vers le même moment, Mundus sortit du palais par la porte de la Coquille, ainsi nommée à cause de sa rondeur. Bélisaire résolut d'aller droit à Hypatius. Quand il fut arrivé à l'appartement qui était à l'opposite du trône, il commanda aux soldats qui gardaient la porte de la lui ouvrir. Résolus à ne point prendre de parti avant de savoir où pencherait la victoire, ils firent semblant de ne pas entendre. Ainsi repoussé, Bélisaire alla dire à Justinien que les gardes