L'EMPIRE LATIN DE CONSTANTINOPLE ET LES DERNIÈRES CROISADES
lia conqiaête de Constantinople.
Prédication de la croisade. — « Sachez que mil cent quatre-vingt-dix-sept ans après l'Incarnation de Notre-Seigneup Jésus-Christ, il y eut un saint homme en France qui avait nom Foulque deNeuilli (ce Neuilli est entre Lagni-sur-Marne et Paris); il était prêtre et tenait la paroisse du village. Et ce Foulque que je vous dis, commença à parler de Dieu par l'Ile-de-France et par les autres pays d'alentour ; et sachez que Notre-Seigneur fit maint beau miracle pour lui.
» Sachez que la renommée de ce saint homme alla tant, qu'elle vint à l'apostole de Rome (le pape) ; et l'apostole envoya en France et manda au prud'homme qu'il prêchât la croix par son autorité...
» Et l'autre an après que ce prud'homme Foulque parla ainsi de Dieu, il y eut un tournoi en Champagne, à un château qui avait nom Ecri (Asfeld, Ardennes) ; et, par la grâce de Dieu, il ad-
1. Isabelle d'Anjou avait épousé en premières noces Humfroy de Toron, dont les croisés ravalent forcée de se séparer pour épouser Conrad de Montferrat, puis Henri de Champagne. A la mort de son troisième mari, elle épousa Lusig^an, roi de Chypre.
2. Arbois de Jubainville (Henri d'), né à Nancy en 1827, fut longtemps archiviste du département de l'Aube. C'est à Troyes qu'il composa sa savante Histoire des ducs et comtes de Champagne (1859-69), deux fois couronnée par l'Académie des Inscriptions. Il s'adonna ensuite à des travaux de linguistique et publia : Etude sur la déclinaison des noms propres dans la langue franque^ 1870; la Déclinaison latine en Gaule, à l'époque mérovingienne, 1872; remontant plus haut, il en vint à vouloir reconstituer la vieille langue celtique. Ayant pris sa retraite comme archiviste, il vint à Paris, oii il fut presque aussitôt élu membre de l'Académie des Inscriptions, et nommé professeur de celtique au Collège de France.
vint que Thibaut, comte de Champagne et de Brie, prit la croix, et le comte Louis de Blois et de Chartres. Or sachez que ce comte Thibaut était jeune homme et n'avait pas plus de vingtdeux ans ; ni le comte Louis n'avait pas plus de vingt-sept ans. »
(ViLLEHARDOUIN*.)
L'église de Villehardouin (Aube) S.
Des milliers de chevaliers, et, parmi eux, les pins hauts barons du royaume, prirent la croix. Le comte Thibaut fut, d'une commune voix, élu chef de rexpédition.
Envoi de députés à Venise. — On n'avait point de flotte pour cette immense armée. Villehardouin fut député à Venise avec cinq autres
1. Geoffroy, aire de Villehardouin (auj. canton de Piney, arr. de Troyes), maréchal de Champagne, prit une part très active à la quatrième croisade. Il Ta racontée dans son livre de la Conquête de Constantinople^ qui est le premier ouvrage de génie, écrit en prose française. Cette chronique s'étend de 1198 à 1213. — Villehardouin mourut çrand maréchal de Remanie, vers 1213.
2. Cette gravure est reproduite d'après le dessin publié dans la Statistique monumentale du déparlement de l'Aube de M. Ch. Fichot.
chevaliers, afin de négocier le transport. C'était une mission délicate, car les Vénitiens entendaient mieux les affaires de leur commerce que celles de la chrétienté. Venise n'avait alors ni l'inquisition d'Etat, ni le conseil des Dix, mais un sénat déjà fort avisé, un vieux doge aussi avisé que le sénat, et des habitudes de politique et de commerce dont tuus les chevaliers et toutes les croisades du monde ne les auraient point fait départir. Us promirent tous les vaisseaux nécessaires à la croisade, mais demandèrent qu'on leur payât, avant l'embarquement, 85000 marcs d'argent (environ 5015 000 francs); et encore ne répondaient-ils pas que le peuple de Venise ratifiât le marché. Force fut donc aux députés d'obtenir l'assentiment du peuple. Le doge le convoqua dans la vaste église de Saint- Marc, et, après lui avoir fait entendre une messe du Saint-Esprit, introduisit les ambassadeurs.
« Geoffroy de Villehardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole du consentement des autres messagers, et dit aux Vénitiens : « Seigneurs, les barons de France les plus hauts » et les plus puissants nous ont envoyés à vous, ^t ils vous crient » merci, afin que vous preniez pitié de Jérusalem qui est sous » le servage des Turcs et que pour Dieu vous vouliez les aider » à venger la honte de Jésus-Christ. Et ils vous ont choisis » parce qu'ils savent que nulle nation n*a sur mer autant de » puissance que vous. Ils nous ont commandé de tomber à vos » pieds et de ne nous relever que quand vous aurez octroyé » que vous avez pitié de la Terre Sainte d*outre-mer. »
» Alors les six messagers s'agenouillèrent à leurs pieds, pleurant beaucoup ; et le doge et tous les autres éclatèrent en pleurant de pitié, et s'écriant tout d'une voix, levant les mains en l'air : « Nous l'octroyons! nous l'octroyons! » Alors il y eut si grand bruit et si grand tumulte qu'il semblait que la terre s'effondrât. Et quand ce grand tumulte s'apaisa, le bon doge de Venise, qui était bien sage et preux, monta au lutrin, et dit au peuple : « Seigneurs, voyez l'honneur que Dieu vous a fait, quand » les meilleures gens du monde ont laissé toutes les autres gens » et ont requis votre compagnie pour faire ensemble chose aussi » grande que la délivrance de Notre-Seigneur. »
» Des belles et bonnes paroles que dit le doge, je ne puis tout vous raconter : mais la fin de la chose fut que l'on prit jour au lendemain pour faire les chartes; et elles furent faites et copiées... »
Mort de Thibaut. — « Tant chevaucha Geoffroy le maréchal par ses journées, qu'il vint à Troyes, en Champagne, et trouva son seigneur, le comte Thibaut, malade et languissant; et pourtant il fut moult joyeux de
sa venue. Et quand il lui eut conté la nouvelle comment ils avaient exploité, il fut si joyeux qu'il dit qu'il chevaucherait, ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps; il se leva et chevaucha. Hélas! quel grand dommage, car oncques depuis il ne chevaucha que cette fois... 11 fut enterré. à côté de son père, au moulier de monseigneur saint Etienne, à Troyes. La comtesse, sa femme, resta, qui avait nom Blanche, bien belle, bien bonne, qui était fille du roi de Navarre; elle avait de lui une fillette. et était grosse d'un fils. »
La croisade détournée de son but. — Il fallut chercher un autre chef. Les suffrages se portèrent sur Boniface, marquis de Montferrat, et on se mit en marche cour Venise. Malheureusement, une foule de croisés prirent une autre voie ou bien s'en allèrent guerroyer en Fouille, avec le comte Gauthier de Brienne. Cette désertion jeta les fiarons présents à Venise dans un grand embarras; il leur fallait payer autant que s'ils eussent été au complet. Ce fut à peine s'ils purent rassembler 35000 marcs. Les Vénitiens leur proposèrent alors de remettre l'acquittement de leur dette à un autre temps, s'ils voulaient les aider à reprendre Zara sur le roi de Hongrie. Les Français y consentirent, et, malgré les cris et les menaces de la cour de Rome, qui voyait la croisade détournée de son but, Zara fut assiégé et enlevé.
Puis un jeune prince grec, nommé Alexis, vint réclamer leur concours contre un usurpateur, nommé aussi Alexis, qui avait détrôné et emprisonné son père, l'empereur Isaac l'Ange. Séduits par ses belles promesses, les croisés résolurent de faire voile sur Constantinople ^ . Dans leur pensée, la croisade n'était différée que de quelques mois. La Palestine ne perdrait rien pour attendre. C'était, du moins, ce que croyaient les vieux croisés : leurs associés, les Vénitiens, nourrissaient, paraît-il, d'antres projets.
1. Les ériidits modernes voient, dans cette curieuse déviation de la croisade, l'œuvre de la politique tortueuse de Venise et de l'empereur d'Allemagne, Philippe de Souabc. — l" Il avait tout d'abord été décidé que la croisade serait dirigée sur TEgypte. Les Vénitiens en furent alarmés, parce qu'ils vivaient en fort bons termes avec le soudun et qu'ils craignaient que les croisés, en s'emparant d'Alexandrie, ne s*empara88ent aussi de tout le commerce de l'Orient. A peine le projet de croisade annoncé, Venise ouvrit des négociations avec le Soudan et, pour prix de nouveaux avantages commerciaux, promit de détourner les croisés de l'Egypte. Elle commença par les Jeter sur Zara; c'était une excellente occasion de se venger da roi de Hongrie, qui rêvait la domination de l'Adriatique ; elle les jeta ensuite sur Constanlinople, qui avait eu le malheur de favoriser, à ses dépens, Gènes et Pise ; le doge Dandolo avait, du reste, des griefs personnels contre les Grecs qui, jadis, l'avaient fait aveugler. — 2« Philippe de Soaabe avait, comme Venise, intérêt à ce que la croisade fût détournée sur Constantinople. Il était au plus mal avec Innocent III, et il était heureux de lui voler ses croisés et de s'en faire une armée d'auxiliaires contre l'usurpateur qui venait de détrôner son beau-père Isaac. Philippe et le» Vénitiens ayant des intérêts analogues pour faire avorter la croisade, il ne restait plus qu'à gagner i les croisés. Philippe eut le talent de faire élire chef de Texpédition son cousin 1 Boniface de Montferrat. Celui-ci fit agir auprès des autres chefs croisés le i prince Alexis, qui sut si bien les attendrir sur les malheurs de son père, excita si bien leur avarice en leur promettant le» trésors de l'empire grec, que l'expédition sur Constantinople fut résolue tout d'une voix. Le tour était joué, sans que les croisés se fussent doutés un moment du rôle qu'on leur avait fait remplir. En prenant Constantinople ils avaient servi les intérêts, non de la chrétienté, mais de Venise et de Philippe de Souabe.
lies croisés devant Constantinople. — « Les croisés partirent du port d'Abydos tous ensemble. Vous auriez pu voir le bras de Saint-Georges couvert de nefs, de galères et d'huissiers ; et c'était grande merveille que cette belle chose à regarder. Ils naviguèrent dans le bras de Saint-Georges tant qu'ils vinrent à Saint-Etienne, une abbaye qui était à trois lieues de Constantinople, ht alors ils virent tout en plein Constantinople. Ils prirent port, et ancrèrent leurs vaisseaux.
» Or, vous pouvez savoir qu'ils regardèrent beaucoup Constantinople, ceux qui ne l'avaient jamais vue; car ils ne pouvaient penser qu'il pût être dans tout le monde une si riche ville, quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close entour à la ronde, et ces riches palais, et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne le pût croire s'il ne l'eût vu de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville qui entre toutes les autres était souveraine. Et sachez qu'il n'y eut homme si hardi à qui la chair ne frémît ; et ce ne fut pas merveille ; car jamais si grande affaire ne fut entreprise, depuis que le monde fut
créé. » (ViLLEHARDOUIN.)
Splendeur de la ville. — Constantinople était, en effet, la plus belle ville du monde. Faute de mots pour rendre leurs impressions, les pèlerins qui l'ont visitée se répandent en exclamations : « 0 quelle cité ! combien noble ! combien plaisante ! combien pleine d'églises et de palais d'un merveilleux travail ! » Foucher de Chartres ajoute : « Sur les places et dans les rues que d'œuvres admirables! il serait fastidieux de faire l'inventaire de cette opulence en toute sorte de richesses, or, argent, vêtements aux formes diverses, reliques des saints... » Un seul des voyageurs nous apporte un peu de précision : c'est Robert de Clari, chevalier amiénois. Il a profité de ses loisirs entre les deux sièges pour visiter en tous sens la cité souveraine. Il ouvre de grands yeux devant les boutiques des changeurs et des orfèvres, « les grands monts de besants et les grands monts de pierres précieuses. » If nous promène à travers le grand palais du Boucoléon qui, comme le Kremlin à Moscou, était plutôt un amas de palais et d'églises dans une enceinte fortifiée. Il y trouve cent cinq « mansions » , trente chapelles grandes ou petites, et parmi elles la Sainte-Chapelle, a Elle estoit si riche et noble qu'il n'y avait ni gonds ni verrous qui ne fussent d'argent, ni colonne qui ne fust de jaspe, ou de porphyre, ou de riches
pierres précieuses; et le pavé de la chapelle estoit d'un marbre si lisse et si clair qu'il semblait qu'il fût de cristal. » Dans « le moustier Sainte -Souphie » , chaque colonne guérissait de quelque maladie ceux qui s'y frottaient; la table de l'autel, longue de quatorze pieds, était d'or et de pierres précieuses fondus ensemble ; cent lampadaires étaient formés chacun de vingt-cinq lampes, dont chacune valait bien 200 marcs d'argent, etc. Partout des statues équestres en bronze des empereurs. Sur la spina de THippodrome, « si avoit-il ymages d'hommes, et de femmes, et de chevaux, et de bœufs, et de chameaux, et d'ours, et de lions, et de moult de manières de bestes jectées en cuivre, qui estoient si bien faites et si naturellement formées qu'il n'y a si bon maistre en païenisme ni en chrestienté qui sust mieux pourtraire ni si bienformer ymages. Elles «jouaient par enchantements ». Ces « ymages », ce sont les chefs-d'œuvre dont Nicétas nous a dressé le catalogue et déploré avec larmes la destruction. De toutes les cités de la Grèce, européenne ou asiatique, par la suite des temps, elles étaient venues s'accumuler à l'Hippodrome dans un incomparable musée. C'était Bellérophon chevauchant Pégase; c'était l'Hercule du grand statuaire Lysimaque, qui, ramassé sous sa peau de lion, le coude sur le genou et le menton dans sa main, méditait sur sa rude destinée ; des sphinx amenés ici des bords du Nil ; Hélène à la taille svelte et aux bras blancs. Au reste, les Byzantins commençaient à perdre le sens de lart antique : pour eux, Bellérophon était Josué arrêtant le soleil. Une Minerve fut détruite entre les deux sièges par les Grecs eux-mêmes, parce qu'elle avait une main tendue vers l'Occident : « Ces immondes imbéciles » l'accusaient d'avoir appelé l'armée latine (Nicétas).
D'autres richesses tentaient encore plus les croisés. Constantinople n'avait pas seulement recueilli les chefs-d'œuvre du monde antique, mais collectionné les reliques du monde chrétien. A la Sainte-Chapelle du Boucoléon, Robert de Clari admirait des morceaux de la vraie croix « gros comme la jambe à un homme et aussi longs qu'une demi-toise » ; le fer de la sainte lance, deux des clous qui clouèrent le Christ, la fiole de cristal qui reçut le sang de son côté percé par Longin, « la benoiste couronne dont il fut couronné » , l'habit de Notre-Dame, le chef de « Monseigneur saint Jehan-Baptiste », le saint suaire, la sainte tunique, etc. Robert de Clari n'est pas seul à les considérer d'un œil de convoitise. L'histoire des pérégrinations . de ces
reliques après le pillage forme toute une littérature. » (Alfred Rambaud, l'Empire grec jusqu'en 1204 dans VHisMre générale du quatiiéme siècle, publiée sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud, t. II, pages 824-825. Armand Colin et C^°, éditeurs.)
Prise de Constantinople. — En vopnt la force de la ville, les croisés eurent peur d'avoir agi un peu à la légère. Mais il était trop tard pour reculer; on cbargea les Grecs, on les rompit et on mit le siège devant Constantinople. « Et ce fut fière chose à voir que l'armée ne pût assiéger qu'une seule des portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du côté de la terre. »
Un premier assaut fut repoussé. Le doge de Venise, qui « vieil homme était et goutte ne voyait », répara cet échec en s'emparant, avec ses Vénitiens, de vingt-cinq tours de l enceinte; mais telle était la force de la ville, qu'il fallut faire appel à tous les gens valides pour forcer la victoire.
« On prit tous les garçons d'écurie et tous les cuisiniers en état de porter les armes, et on les fit tous armer de broches, de pots de cuivre, de javelines et d'épieux. Ils étaient si laids et si hideux, que la menue gent de l'empereur qui combattait à pied, en eut grand peur, quand elle les vit, et que oncques elle n'osa mouvoir ni venir vers eux.
» Les dames et les demoiselles du palais étaient montées aux murs avec les autres gens de la cité. Ils regardaient chevaucher l'empereur avec toute son armée et disaient entre eux qu'il leur semblait que ce fussent des anges, tant ils étaient beaux, parce qu'ils étaient bellement armés et leurs chevaux bellement couverts. Mais l'empereur rentra dans la, ville, et quand il fut venu, il fut moult blâmé durement des dames et des demoiselles, des uns et des autres, de ce qu'il n'avait pas combattu à si peu de gens comme étaient les Français, lui qui avait mené si grand peuple avec lui. » (Robert de Clari*.)
Pendant la nuit, l'empereur Alexis prit dans son trésor tout ce qu'il put emporter et s'enfuit de Constantinople avec tous ceux c^ui voulurent le suivre. « Ceux de la ville restèrent moult ébahis, puis ils allèrent à la prison où était l'empereur Isaac, qui avait les yeux crevés. Ils le vêtirent impérialement, l'enaportèrent au palais de Blaquernes, le firent asseoir snr
1. Robert de Clari, chevalier picard, prit part à la quatrième croisade et écrivit « li Histoire de chiaux qui conquisent Constantinople. m Ce n'est pas on grand écrivain comme Villehardouin ; Clari exprime les passions des petits chevaliers. Il reproche aux grands de s'être enrichis aux dépens des pauvres chevaliers, aux Vénitiens d'avoir touiours dupé les Francs, etc. U écrit sans talent, mais non sans charme et sans intérêt. Sur beaucoup de points, il complète Villehardouin.
un trône et lui obéirent comme à leur seigneur. » Sur la requête des barons francs, Isaac ratifia les conventions de son fils avec les croisés et consentit à l'associer à l'empire.
Après la victoire. — Les Grecs furent assez peu étonnés d'être vaincus; mais ils parurent l'être beaucoup des façons des vainqueurs. On les voyait un peu partout, les uns avec de grands sabres et des Jacques de mailles, Aes autres avec un simple poignard à la ceinture, tantôt s'installant sans façon dans les maisons et les familles des Grecs, tantôt préparant sons leurs tentes ces mets de leurs pays dont la simplicité scandalisait Mcétas. Le i)lus grave était qu'ils ne respectaient rien, pas même la dignité impériale; ils forçaient le jeune césar Alexis à partager leurs orgies, et celui-ci ne s'y prêtait que trop volontiers, au grand dépit de ses sujets.
« Il avilissait la dignité de l'empire par l'infamie de ses débauches. H passait quelquefois plusieurs jours et plusieurs nuits à boire et à iouer dans le camp des Italiens. Ceux qui jouaient avec lui avaient l'insolence de lui arracher son diadème, enrichi d'or et de pierreries, pour le mettre sar leur tête, et de lui donner un méchant bonnet de laine, à la mode de leor nation, ce qui attirait sur lui l'aversion et le mépris de tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens parmi les Romains et parmi les Italiens. » (Ni-
CÉTASl.)
L'empereur et son fils avaient contracté envers les croisés des engagements trop onéreux pour pouvoir les remplir. Ils ne leur firent plus, de temps à autre, que de pauvres petits paiements, puis, à la fin. ne payèrent plus rien.
Rupture et défi. — « Les barons tinrent une assemblée avec le doge de Venise et dirent qu'ils voyaient bien que l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions et qu'il ne leur disait oncques vrai, qu'il fallait envoyer de bons messagers pour le sommer d'exécuter ses engagements, et que, s'il ne voulait le faire, ils le défiassent (lui déclarassent la guerre.)
» On élut pour ce message Conon de Bétbune, Geoffroy de Villehardouin et Miles Le Brébant; le doge de Venise y envoya trois hauts hommes de son conseil. Les messagers montèrent sur leurs chevaux, l'épée ceinte, et chevauchèrent ensemble jusqu'au palais de Blaquernes. Et sachez qu'ils allaient en grand péril et grande aventure, vu la perfidie des Grecs.
» Ils descendirent à la porte et entrèrent au palais, et trouvèrent l'empereur Alexis et l'empereur Isaac, siégeant sur deux trônes, côte à côte. Et près d'eux était assise l'impératrice, qui était femme du père et'marâtre du fils : belle dame et bonne. Il
1. Nicétas Choniate, né à Chones en Phrygie, exerça de hautes fonctions à la cour de Constantinople. Ses Annales, qui vont de lllS'à 1204, sont pleines d'emphase et de mauvais goût, mais renferment une foule de renseignements des plus utiles et des plus exacts. Nicétas mourut en 1218.
350 LECTURES fllSTOKlQUES.
y avait grande quantité de hauts personnages ; et cela semblait bien la cour d'un riche prince.
» Conon de Béthune, qui était très sage et bien parlant, prit la parole : a Sire, nous sommes venus à toi, de par les barons » de Tarmée et de par le doge de Venise, et sache qu'ils te ref> prochent le grand service qu'ils t'ont rendu. Vous leur avez » juré, vous et votre père, de tenir la convention que vous leur » avez promise et que vous avez scellée de vos sceaux. Vous ne » l'avez pas tenue aussi bien que vous l'eussiez dû. Ils vous en » ont sommés maintes fois, et nous vous en sommons de par » eux, en présence de tous vos barons, que vous teniez la conven- » tion qui est entre vous et eux. Si vous le faites, cela ira bien; » si vous ne le faites pas, sachez que dorénavant ils ne vous » tiennent ni pour seigneur, ni pour ami, mais qu'ils s'efforce- » ront d'avoir ce qui leur est dû par toutes les manières qu'ils » pourront. Et ils vous signifient qu'ils ne feraient mal ni à » vous ni à autrui avant de l'avoir défié ; car ils ne firent jamais » de trahison, et, dans leur pays, ce n'est pas coutume qu'on » en fasse. Vous avez bien ouï ce que nous vous avons dit, et » vous prendrez conseil ainsi qu'il vous plaira. »
» Les Grecs tinrent ce défi à bien grande merveille et à grand outrage ; et ils dirent que jamais nul n'avait été si hardi qu'il osât défier l'empereur de Constantinople en sa chambre même. L'empereur Alexis fit aux messagers bien mauvais visage, et tous les Grecs aussi, qui maintes fois l'avaient fait bien bon.
» Le bruit fut bien grand dans le palais ; et les messagers s'en retournèrent, vinrent à la porte et montèrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en dehors, il n'y en eut pas un qui ne fût bien joyeux ; et ce ne fut pas grande merveille, car ils étaient échappés de bien grand péril, et il s'en fallut de bien peu qu'ils ne fussent tous tués ou pris. » (Villehardouin.)
' La guerre commença aussitôt. Les Grecs tournèrent leur furear contre Tempereur et son ûls, dont rincapacité avait entraîné tant de calamités, et décorèrent de la pourpre Ducas, ait Murznphle.
Le nouvel empereur arma des vaisseaux, mit Constantinople en défense et osa livrer bataille à ses terribles ennemis. Il fut vaincu et refoulé dans la place. Après deux assauts infructueux, les croisés en livrèrent un troisième qui fut décisif. Abandonné de ses soldats, l'usurpateur prit la faite aux lueurs de Tincendie qui dévorait sa capitale. « Ce fut le troisième incendie qu'il y eut à Constantinople depuis que les Francs vinrent an pays; et il y eut plus de maisons brûlées qu'il n'y en a dans les trois plus grandes cites du royaume. » Malgré tout, on fit uii assez beaa batin,
LES CROISADES. 3ol
« et bien, témoiçoe Villehardonin, le maréchal de Champagne, à son escient qae depuis que le monde fut créé, il ne fut autant gagné dans une ville. » Villenardouin passe rapidement sur les scènes d'horreur et de pillage qui suivirent la prise de Constantinople; peut-être désirait-il jeter un Toile sur des faits qui étaient loin d'être à 1 honneur de ses compatriotes. L'historien grec Nicétas, qui n'avait pas les mêmes raisons de garder le silence, fait un tableau lamentable du pillage de cette grande citéi.
Sac de Constantinople par les croisés. —
... « Lorsque les ennemis virent que personne ne se présentait pour les combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les rues s'élargissaient pour leur donner passage, que la guerre était sans danger et les Romains sans résistance, que, par un bonheur extraordinaire, on venait devant eux avec ia croix et les images du Sauveur, pour les recevoir en triomphe, la vue de cette troupe suppliante n'amollit point leur dureté. Au contraire, tenant leurs chevaux qui étaient accoutumés au tumulte de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs épées nues, ils se mirent à piller les maisons et les églises... Us brisèrent les saintes images qui méritent Tadoration des fidèles ; ils jetèrent les reliques sacrées en des lieux que j'ai honte de nommer. Ces précurseurs de l'Antéchrist prirent les calices et les ciboires, et, après en avoir arraché les pierreries, en firent des coupes à boire. On ne saurait songer sans horreur à la profanation qu'ils firent de la grande église ; ils rompirent l'autel, qui était composé de matières très précieuses, et s'en partagèrent entre eux les pièces ; ils firent entrer dans l'église des mulets et des chevaux pour emporter les vases sacrés, l'argent ciselé et doré qu'ils avaient arraché de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinité d'autres meubles ; et quelques-unes de ces bêtes étant tombées sur le pavé qui était fort glissant, ils les percèrent à coups d'épée et souillèrent l'église de leur sang et de leurs ordures.
» Une femme chargée de péchés, une servante des démons, une prêtresse des furies, une boutique d'enchantements et de sortilèges, s'assit dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment à Jésus-Christ; elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'église.
1. 11 faut dire aussi que Nicétas a vu les choses avec les yeux de la peur et qnll a tout grossi. Si les Grecs avaient fui sans combattre devant les Latins, c'est qu'à l'en croire, ils avaient été terrifiés par un cavalier d'une taille gigantesque, dont le casque paraissait aussi grand qu'une tour et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une armée.
» Après avoir exercé leur rage contre Dieu, les barbares se gardèrent bien de respecter les femmes, les filles innocentes et vierges qui lui étaient consacrées. On n'entendait que cris, pleurs, gémissements dans les rues, dans les maisons et dans les églises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans Tinfamie ; les vieillards vénérables, dans le mépris; les picbes, dans la pauvreté. 11 n'y avait point de lieu qui ne fût sujet à une rigoureuse recherche, ni qui pût servir d asile.
» 0 Dieu, que d'affliction, que de misère ! Quand est-ce que ces malheurs nous avaient été prédits par le frémissement de la mer, par l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par le dérèglement de tous les astres ? Nous avons vu l'abomination de la désolation dans le lieu saint. Les barbares n'ont usé d'humanité envers personne ; ils n'ont rien épargné ; ils ont tout pris, tout enlevé.
» Ces brigands, ayant pillé les maisons où ils étaient logés, demandèrent aux maîtres où ils avaient caché leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les autres, et de menaces envers tous, pour les obliger à les découvrir. Gomme on avait laissé la liberté de sortir à ceux qu'on avait dépouillés, on voyait des troupe^ d'habitants qui s'en allaient, enveloppés de mauvais manteaux, avec des visages pâles et défigurés, avec les yeux rouges, et qui versaient plutôt du sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres, ne croyant pas que l'argent méritât d'être regretté, pleuraient l'enlèvement de leurs filles, la mort de leurs femmes ou quelque autre perte semblable...
» Les paysans et les derniers du peuple nous chargeaient de confusion et d'opprobre, et, au lieu de tirer de l'exemple de notre disgrâce une instruction de modération et de sagesse, ils se réjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par un horrible renversement d'esprit, que la pauvreté et la nudité où nous étions réduits étaient une égalité pleine d'équité et de justice. Quelques-uns d'entre eux, ayant racheté à vil prix le bien qu'ils savaient que les étrangers avaient volé à leurs concitoyens, disaient en levant les mains au ciel : « Dieu soit loué de nous » avoir fourni un moyen si aisé de nous enrichir ! » Ils s'enrichissaient encore par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cessé d'appartenir à Dieu, depuis qu'ils avaient été arrachés de ses temples.
» Les ennemis ne songeaient qu'à se divertir, mais d'un divertissement grossier et injurieux, qui ne tendait qu'à tourner en ridicule nos façons d'agir. Ils se revêtaient, non par nécessité, mais par bouffonnerie, de robes peintes et les portaient par les rues. Ils mettaient nos coiffures de toile sur la léte de leurs chevaux, et leur attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du dos. Quelques-uns tenaient en leur main du papier, de l'encre et des écritoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions été que des scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers à table, où les uns se traitaient fort poliment, et les autres ne mangeaient, selon la coutume de leur pays, que du bœuf bouilli, du lard salé avec de l'ail, de la farine de fèves et une sauce fort piquante. En partageant le. butin, ils ne faisaient point de différence entre les choses sacrées et les profanes ; mais ils les employaient également à tous leurs usages, jusqu'à s'asseoir sur les images du Seigneur ^ » (NicÉTAs, Annales, trad. Cousin.)
1. Il est triste de dire que les croisés traitèrent Constantinople comme les Van- 1 dales avaient traité jadis la ville de Rome. D'inappréciables trésors furent anéantis, les marbres brisés, les bronze» convertis en monnaie. Ainsi périt la Jonon d'airain, statue colossale qui ornait le forum de Constantin : un char de
Suatre chevaux put à peine en transporter la tête jusqu'au palais de Bourbelyon. 0 n'épargna pas non plus la statue de Paris offrant à Vénus la pomme de la discorde, ni l'obélisque carré qui étonnait tou?» les spectateurs par la variété des bas-reliefs ciselés sur ses côtés; on y voyait des bergers jouant de la flûte, des moutons bêlants, des villageois occupés de leurs travaux rustiques, toutes sortes d'oiseaux saluant le retour du soleil, des amours folâtrant et se jetant des pommes, etc. Sur le sommet de cet obélisque était une stotue de femme que les yents faisaient tourner en fous les sens. Les Francs détruisirent encore une statue équestre de Josué ou de Bellérophon, l'Hercule Trihesperus, l'Ane, et un Conducteur qu^Auguste avait jadis fait fondre en mémoire d'une aventure heureuse qui lui était arrivée, la Louve qui allaita Romulus et Rémus, l'Homme combattant on lion, le Sphinx au visage de femme, l'Hippopotame et l'Eléphant, l'horrible Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaçante exprimait la force et la férocité. Les barbares firent fondre l'Aigle d'airain, ouvrage d'Apollonius de Rhodes; ils brisèrent la statue d'Hélène. « chef-d'œuvre dont la vue aurait dû dçsarmer le vainqueur ». La gracieuse reine était vêtue d'une tunique légère. Sa chevelure flottait au gré des vents. « Sa bouche, entr'ouverle comme le calice d'une jeune fleur, semblait offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire de ses lèvres remplissait d'une émotion délicieuse l'âme du spectateur. » Que d'autres chefs-d'œuvre périrent encore I Ils avaient cependant trouvé grâce aux yeux de certains barbares. Tout rude qu'il est, Robert de Clari ne peut s'empêcher de les admirer. Il en parle dans son récit en termes si élogieux, qu'il a dû assurément maudire la cruauté de ses compatriotes. (Voir ci-dessus : Splendeur de Constantinople.)
Les abbés et les évêques furent probablement peu sensibles à la destruction de toutes ces beautéft païennes. Us ne songeaient guère qu'aux reliques, objet de la vénération des peuples, source de richesses et d'honneurs en Occident. Martin Lis, abbé du diocèse de Bâle, entra dans une église qui venait d'être pillée. Pénétrant, sans être aperçu, dans un lieu retiré où de nombreuses reliques se
Une croisade d'enfanUi.
La quatrième croisade ayant eu pour résultat, non la délivrance de Jérusalem, mais la conquête de Constantinople, le pape Innocent III lit les plus grands efforts pour intéresser les princes de l'Europe au sort des chrétiens de Syrie ; mais sa voix se perdit dans le bruit de la guerre des Albigeois, qu'il avait allumée lui-même, — cette funeste croisade faisait tort à l'autre, — et ses exhortations n'eurent pour résultat que de provoquer une croisade d'enfants.
« Pendant Tété de 1213, une chose étrange et inouïe se passa en France. Possédé par Tennemi du genre humain, un enfant, véritablement enfant pour son âge, et d'une naissance tout à fait obscure, se mit à parcourir les villes et les châteaux du royaume de France, comme s'il eût été inspiré de Dieu ; il chantait en mesure dans le langage français : « Seigneur Jésus- » Christ, rends-nous ta sainte croix, » et il ajoutait plusieurs autres invocations. Lorsque les autres enfants de son âge le voyaient et Ten tendaient, ils le suivaient en foule. On eût dit que les prestiges du diable leur faisaient perdre la tète ; ils abandonnaient pères et mères, nourrices et amis, et se mettaient à chanter la même chose, et sur le même ton que leur chef. On ne pouvait les garder sous clef (ce qui est étonnant à dire), et les prières de leurs parents n'avaient aucun effet sur eux ; rien ne réussissait à les empêcher de suivre leur guide vers la Méditerranée, comme s'ils allaient la traverser*; ils s'avançaient processionnellement en chantant et en modulant leur refrain; aucune ville ne pouvait les contenir tant ils étaient nombreux. Leur chef était placé sur un char orné de draperies : il était entouré de ses compagnons armés et psalmodiant. La multitude de ces enfants était telle, qu'ils s'écrasaient les uns les autres en se pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter quelques brins ou quelques fils arrachés aux vêtements de leur chef, se
trouvaient déposées sous la garde d'un moine, il s'approcha du prêtre qui priait près de ce trésor sacré : « Conduis-moi, lui dit-il, près de la châsse aux reliques. ■ Le vieillard, tremblant, lui montra un coflfre de fer. Le pieux abbé y plongea ses deux mains avec avidité et s'empara de bras et de chefs ornés d'or et de pie^ reries. Chargé de son précieux butin, il courut le cacher dans son vaisseau et sut, par cette pieuse fraude, en dérober l'existence à tous les barons et les prélats de l'armée.
1. Ils étaient persuadés que la sécheresse serait telle cette année, que la mer se trouverait à sec et qu'ils pourraient se rendre à Jérusalem en suivant le lit aride de la Méditerranée.
regardait comme heureux. Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien qu'ils périrent tous sur la terre et sur la mer. » (Matthieu Paris*, Grande Chronique^ trad. Huillard-BréhoUes, t. II.)
Les petits croisés d'Allemagne (car TAlIemagne avait eu part aussi à cette épidémie), arrivés à Gènes, ne trouvant i)as la mer desséchée, comme ils l'avaient espéré, revinrent isolément, dépouillés de tout, marchant pieds nus, éprouvant les angoisses de la faim et servant de dérision à la population des villes et des campagnes.
Les croisés de France eurent un sort plus malheureux encore. Quelquesuns revinrent ; les autres s'abouchèrent avec deux négociants de Marseille, Hugues de Fer et Guillaume Porc, qui promirent de les mener en Terre Sainte sans aucune rétribution. Sept vaisseaux, chargés de ces petits pèlerins, voguèrent vers les côtes de Syrie. Mais une violente tempête éclata, et la mer engloutit deux de ces vaisseaux. Les cinq autTes parvinrent à Alexandrie, et les jeunes croisés, une fois débarqués, sans défense, lurent vendus à des Sarrasins et à des marchands d'esclaves.
Hup^ues et Guillaume, ayant formé plus tard le projet d'assassiner Frédéric II, périrent d'une mort ignominieuse. Par la suite, le pape Grégoire IX nt élever une église en l'honneur des jeunes naufragés et institua douze canonicats pour la desservir. — Quant aux croisés qui étaient restés en Europe, le pape ne voulut pas les relever de leurs vœux, à l'exception, toutefois, de quelques vieillards et infirmes; le reste fut obligé de s'acquitter du pèlerinage dans l'âge de la maturité, ou le racheta par des aumônes. (Jourdain, Lettre à M. Michaiid, dans VHistoire des croisades.)
Airéntures Itéroîques de tiean de Brienne.
Dans les vieux romans du moyen âge, il est souvent question de vaillants chevaliers qui, n'ayant pour tout bien que leur épée et leur destrier, s'en vont errant à travers le monde, conquièrent, chemin faisant, de belles (James et de beaux royaumes et meurent bien chrétiennement après avoir égalé en gloire et en puissance les plus grands princes de la terre.
Les romanciers n'avaient pas besoin de faire de grands frais d'imagination pour inventer de pareilles aventures. Au treizième siècle, ils n'avaient qu'à raconter ce qui s'était passé sous leurs yeux. On sait l'histoire de ce comte de Flandre et de ce marquis de Montferrat, qui furent l'un et l'autre décorés du diadème et du sceptre. L'histoire des comtes de Brienne est plus extraordinaire encore.
1. Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, vécut dans l'intimité d'Henri III d'Angleterre, ce qui le mit à même de connaître les principaux événements de son temps. Il vit aussi saint Louis, lors d'un voyage en France, et l'approcha d'assez près pour enrichir sa chronique de plusieurs pages originales et intéressantes. La Grande Chronique de Matthieu Paris jouit d'une réputation justement fondée sur la sincérité de son témoignage et sur l'importance des pièces officielles qu'il y a insérées.
3o6 ^ LECTURES HISTORIQUES.
« Au moment où se prêchait la quatrième croisade, deux femmes venaient se jeter aux pieds de Philippe-Auguste et lui demander protection et vengeance ; c'étaient Sybille, femme de Tancrède, roi de Sicile, et sa fille Albéria, échappées de la prison où les avait retenues l'empereur Henri VI, spoliateur et bourreau de leur famille. Philippe était trop prudent pour se lancer à la légère dans des aventures chevaleresques. Tout ce qu'il put faire pour les deux pauvres reines, ce fut de leur donner un protecteur. Il y avait à sa cour deux chevaliers de haute valeur, deux comtes de Brienne, qui se disaient descendants de Charlemagne, et que leur beauté et leur courage mettaient hors de pair aussi bien que leur naissance. L'aîné s'appelait Gauthier ; Jean était le nom du second. Le roi choisit Gauthier et lui donna la main de la jeune Albéria avec la couronne qu'elle apportait. Le mariage fut célébré en grande pompe. Gauthjer partit avec son frère pour l'Italie : c'était en 1200. Comme ils traversaient le mont Cenis, Villehardouin le traversait aussi à son retour de Venise. Jean promit de le rejoindre aussitôt après la conquête de l'une et l'autre Sicile. » (Pastoret, les Croisades.)
Jean tint parole. Après une défaite des Allemands près de Gapoue (1201), il alla retrouver les Croisés, assista au couron- * nement de l'empereur Baudouin, dont il devait être l'un des successeurs sur le trône de Constantinople, puis s'en alla signaler sa valeur en Palestine. C'est alors qu'il apprit la défaite et la mort de son frère.
Jean revint en France reprendre sa place aux côtés de Philippe-Auguste. Il s'en trouva bien ; car une fois encore le monarque eut une couronne à donner. L'évêque d'Acre et le comte de Césarée étant venus lui demander pour la jeune Marie, héritière du royaume de Jérusalem, un époux capable de la défendre, « je vous donnerai, leur dit-il, un chevalier habi- )) tué aux armes, habile aux affaires, digne de vous, de moi, de » la reine et du royaume. » Il prit Jean de Brienne par la main et le leur présenta (i 209).
Devenu roi de Jérusalem, Jean resta, ce qu'il avait toujours été, le premier des chevaliers errants ; il ne fit que courir le monde, tantôt combattant les infidèles, tantôt négociant auprès des cours de l'Europe des secours pour les chrétiens d'Orient. En 1217, il fut assez heureux pour entraîner à la croisade André II, roi de Hongrie, et Hugues de Lusignan, roi de
Chypre. Il lui vint des croisés en si grand nombre que Malek- Adel et ses fils pensèrent un moment à regagner leur patrie du désert.
A deux reprises différentes, le roi de Jérusalem essaya de mettre en mouvement cette formidable armée ; une fois il la conduisit, par Gelboë, jusqu'au Jourdain et à Genesareth ; un autre jour, il la dirigea sur le mont Thabor. En Tune et l'autre entreprise, le patriarche portait la croix sainte et Jean marchait en avant, conduisant les attaques, cherchant les combats, les défis, les faits d armes. Mais les discordes, qui avaient jadis fait échouer le roi Richard dans ses tentatives sur Jérusalem, firent échouer aussi le roi Jean de Brienne. Une moitié des croisés reprit le chemin d'Acre, satisfaits, disaient-ils, d'avoir lavé leurs péchés dans les eaux du Jourdain. Les autres» renforcés par de nouvelles bandes venues de France et d'Allemagne, vinrent mettre le siège devant Damiette, croyant ainsi frapper au cœur la puissance musulmane ; mais avec eux aussi arrivait un homme qui devait être l'origine de bien des malheurs. Le cardinal Pelage Gajvano, légat du pape, prétendit diriger la politique et la guerre et, dès le premier jour, l'expédition se trouva compromise.
On s'empara néanmoins de Damiette, après un siège de dixsept mois (1219). Les Egyptiens, qui venaient de perdre leur grand sultan Malek-Adel, demandèrent la paix. Son fils, Malek- Kamel, offrait de rendre Ascalon, Giblet,Sidon, Laodicée, Tibériade et même Jérusalem. Jean de Brienne et les principaux barons de l'armée étaient d'avis qu'on acceptât cette paix inespérée. Le cardinal Pelage s'y refusa.
Cependant le Nil grossissait et de tous les coins du désert accouraient, à l'appel de Malek-Kamel, des milliers d'Éthiopiens et d'Arabes. Les croisés se rirent d'abord de ces singuliers assaillants qui, dès qu'apparaissait le casque de Jean de Brienne, se jetaient dans le fleuve, « semblables à un troupeau de gre- » nouilles qui saute dans les marais » ; mais, une nuit, pendant que les croisés prenaient un peu de repos, le sultan fit ouvrir les barrages du fleuve et « l'eau du Nil coula sur la tête » de ceux qui dormaient. »
• « Vaincus sans pouvoir combattre, pousuivis par les flots débordés, brûlés par un soleil implacable et terrassés par la faim et les maladies, les chrétiens se virent bientôt réduits à implorer la faveur d'une capitulation. Trois ambassades, qui se
358 LKCTURES HISTORIQUES.
succédèrent au camp des infidèles, furent éconduites sans réponse. Encore un peu de temps, et il ne resterait plus rien de Tannée chrétienne.
» Jean de Brienne résolut de tenter un dernier effort. Il connaissait rOrient, ses mœurs et ses princes. Vers le lever du jour, au moment des ablutions et des prières, il sortit seul du camp des chrétiens et marcha vers celui des infidèles. Il y entra seul, le casque royal en tête, se fit montrer la tente du sultan, en souleva la portière, et, sans proférer une parole, vint s'asseoir dans l'angle de la pièce oii Malek était assis. Le sultan ne témoigna aucune surprise, et le salua d'un simple signe de tête. Les serviteurs qui l'entouraient sortirent ; et les deux souverains demeurèrent assis, conservant l'un envers l'autre un égal et respectueux silence. Mais, au bout de quelques moments, Malek vit rouler des larmes sur les joues du roi de Jérusalem. « Sire » roi, dit-il, qu'as-tu à pleurer? — Sire, répondit Jean, Dieu » m'a confié un peuple à régir et à garder, et je vois ce peuple » mourir dans l'eau ou périr par la faim : c'est pourquoi je » pleure. » Alors le sultan se prit à pleurer aussi, puis il frappa des mains ; ses esclaves entrèrent ; il donna l'ordre qu'on portât sur-le-champ, au camp des chrétiens, trente mille pains pour les riches et pour les pauvres ; puis il se retourna vers le roi Jean et dit : (( Le Seigneur est grand et miséricordieux. » (Pastoret, les Croisades.)
I Quatre jours après, la paix était conclue : les chrétiens rendirent Damiette et évacuèrent l'Egypte. Ainsi finit la cinquième 'croisade (1221).
Jean de Brienne revint en Europe. Il courut en France, cet éternel asile des rois, où il arriva à temps pour recueillir le dernier soupir de Philippe- Auguste et une succession de 150000 marcs d'argent. Il passa ensuite en Angleterre, d'où il ne rapporta que de belles promesses ; en Espagne, où il épousa, malgré ses soixante-treize ans, Bérangère, fille d'Alphonse IX de Castille (1224) ; en Italie, où il maria sa fille Yolande avec l'empereur Frédéric II (122o).
« L'empereur et le roi de Jérusalem s'aimèrent bien tout » d'abord, » dit avec naïveté un chroniqueur italien. Jean espérait que son gendre allait l'aider à reconquérir sa capitale, mais il se trompait ; Frédéric ne se pressa pas de passer en Terre Sainte ; il prétendit en outre que, par le fait de son mariage, il
LES CROISADES. 3o9
était devenu le vrai roi de Jérusalem, et, sans plus de façon, il dépouilla son beau-père de son titre et de ses prérogatives.
Jean lui rendit la pareille en le supplantant, avec laide du Saint-Siège, dans son beau royaume de Sicile. Frédéric était alors en Palestine où il accomplissait la sixième croisade. Il revint en toute hâte en Italie, repoussa son adversaire et dispersa les porte-clefs de Saint-Pierre qu'il commandait. Mais Jean, brouillé avec la fortune, savait toujours se réconcilier avec elle. Une fille lui étant née de Bérangère de Gastille, 11 la fiança avec le pauvre petit empereur de Gonstantinople, Baudouin II, dont la couronne courait les plus grands dangers. La réputation militaire de Jean était si bien établie, que les grands de Byzance le proclamèrent empereur à vie et que son futur gendre, de souverain qu'il était, ne fut plus que Théritier du pouvoir suprême. Ajoutons que son règne en Orient fut signalé par de belles prouesses contre les Bulgares, que les poètes et les chroniqueurs de ce temps-là le comparèrent à Hector, à Judas Macchabée, à Roland. Le 23 mars 1237, il mourut, vêtu d'une robe de cordelier.
Croisades contre les Slaves.
Les Germains avaient pour voisins les Slaves qui étaient barbares et païens. Charlemagne sétait contenté de les surveiller; Henri l«f entreprit de les soumettre et de les convertir : il y réussit en partie; mais son fils Olton, pris de passion pour Tltalie, laissa de côlé les Slaves qui retournèrent a leurs idoles.
11 Tant dire aussi que les Allemands ont montré peu d'aptitude à porter la parole de miséricorde et de charité. Déjà au neuvième siècle, Âlcuiu reprochait à Tévèque Arno de Salzbourg, qui avait entrepris la conversion des Slaves de Styrie et de Carinthie, d'abuser de l'emploi de la force et de trop aimer la dime... L'Allemagne a bien donné à TE^Iise un certain nombre de missionnaires zélés, mais pas un grand apôtre qui se puisse comparer à TAnglo-Saxon Boniface et aux Grecs Cyrille et Méthode. Le missionnaire germain peut, au besoin, mourir pour sa foi, mais il ignore l'art de parler an cœur du barbare; il lui manque l'instrument le plus puissant de la conversion, l'humanité.
Le moine Bernard s'aventure en Poméranie, sans guide, bien résolu à mourir pour le Christ. Les païens se contentent de se moquer de lui en lai montrant du doigt ses pieds nus et en lui disant que le Dieu^ dont il était l'envoyé, aurait bien au lui faire cadeau de souliers. Un jour, il brise une idole; les barbares le battent, et, comnie il continue de prêcher, ils le mettent dans une barque sur l'Oder : u Si tu as tant envie de prêcher, disent-ils, va-t'en prêcher sur mer aux poissons et aux oiseaux. » Bernard revient en Allemagne vivant malgré lui.
L'évèque Olton de Bamberg s'en va en Poméranie avec une escorte ai
prêtres. 11 obtient une entrevue du duc Wratislaw. Les gens du duc, voyant l'évêque peu rassuré de se trouver le soir dans une forêt au milieu de guerriers barbares, s'amusent de sa terreur et de celle de ses prêtres. Les Poméraniens tirent leurs couteaux et font semblant de vouloir les scalper. Les prêtres tombent à genoux en chantant des cantiques et se confessent entre eux. Le duc enfin les rassure et leur permet de prêcher dans ses Etats. Cette petite scène prouve que les Poméraniens n'avaient pas en eux l'étoffe de bourreaux, ni les Allemands celle de martyrs.
Une première croisade contre les Slaves. — La prédication n'ayant eu que peu de résultats, les Allemands pensèrent que la conversion des infidèles s'opérerait plus rapidement par le glaive. En 1147, saint Bernard étant venu à Francfort presser les chevaliers saxons de prendre la croix et de partir pour la Terre Sainte, ceux-ci répondirent qu'ils n'avaient pas besoin d'aller chercher les infidèles au delà des mers et qu'ils avaient à leur portée une croisade à faire. L'apôtre reconnut qu'ils avaient raison, et, du consentement de l'empereur Conrad, il prêcha la croisade contre les Slaves. Après avoir, en termes sévères, blâme la négligence que les Allemands avaient mise à propager le christianisme chez leurs voisins, il distribua aux Saxons l'insigne de cette nouvelle guerre sainte, qui était la croix plantée sur un globe. Le pape Eugène écrivit de Troyes aux princes saxons une lettre où il louait leur entreprise, mais en leur recommandant de la pousser jusqu'au bout et de ne point accorder aux païens la conservation de leurs idoles moyennant tribut. Saint Bernard renouvela celte défense que la rapacité germanique rendait nécessaire.
Cette croisade, que dirigeait Henri le Lion, ne réussit pas. Les croisés, qui avaient juré de détruire complètement les païens ou de les convertir, furent tenus en échec devant les trois villes de Stetlin, Dobin et Demmin. Entendant beaucoup de Slaves se dire chrétiens, ils se firent ce raisonnement : « A quoi bon celle guerre? Le pays que nous ravageons nous appartient; ces hommes que nous tuons sont nos sujets. Pourquoi donc combattre avec tant de rage contre nos propres intérêts? »> On ne tarda point à parler de paix. En décembre 1147, cinq mois après le commencement de la croisade, les Wendes se déclarèrent prêts à recevoir l.e baptême, et l'on ne s'enquit point de la sincérité de leur conversion. Beaucoup furent baptisés, mais restèrent aussi attachés que devant au paganisme. L'armée chrétienne retourna en Allemagne sans gloire, accusée une fois de plus d'avoir entrepris cette guerre, non pour évangéliser les Wendes, mais pour piller et conquérir le pays. Un siècle après, la croisade devait être reprise, avec plus de succès, par l'ordre teutonique.
L'ordre teutonique. — « Un hôpital élevé à Jérusalem (1128), mais qu'il fallut abandonner après la prise de la ville sainte par Saladin (1187); une ambulance fondée sous une tente par des marchands allemands, au siège de Saint-Jean d'Acre (1190) : telles sont les origines de Tordre hospitalier et militaire des Freines Teutoniques de Sainte-Marie de Jérusalem. Né trop tard pour faire fortune en Terre Sainte, où chaque croisade était marquée par de nouveux échecs, il eut la bonne fortune de trouver un établissement au nord-est de TEurope. Hermann
de Salza, son quatrième grand maître (1210-1239), Tenvoya, sur la requête du duc polonais de Mazovie, contre les Prussiens, tribu païenne, habitant la rive droite de la Vistule, et qu'avait pendue fameuse le martyre de saint Adalbert. La résistance des barbares fut longue et acharnée. Chaque succès des chevaliers, qui coûtait des flots de sang, exaspérait la résistance de ce qui pestait à soumettre, et plusieurs fois des révoltes générales, appuyées par des secours étrangers, vinrent remettre en question toute l'œuvre de la conquête.
» Cependant le flot de la colonisation ne tarissait pas. Les villes maritimes, comme Lubeck, envoyaient des marchands pour peupler les cités nouvelles ; la noblesse d'Allemagne comblait les vides faits par la mort dans le rang de l'ordre. De temps à autre, aux moments les plus difficiles, le pape faisait prêcher une croisade. La plus célèbre fut conduite par Ottokar de Bohême et par Otton 111, margrave de Brandebourg (1255). Les deux princes pénétrèrent jusqu'au fond de la forêt de Romowe, où ils mirent la cognée au chêne sacré qu'adoraient les Prussiens. Kœnigsberg, ainsi nommé en l'honneur du roi de Bohême (Konig, roi, et berg^ montagne), fut fondé pendant cette expédition. Il fallut pourtant cinquante-trois ans d'une guerre sans pitié, où l'incendie des villages, la déportation et le massacre de tribus entières, étaient devenus les moyens habituels de la stratégie des chevaliers, pour faire cesser la dernière résistance de ce malheureux pays contre la civilisation allemande et chrétienne (1283).
» Quand la conquête fut achevée, la Pomérellie se trouva resserrée entre le Brandebourg et l'ordre teutonique, dont elle n'était séparée que par la largeur de la Vistule. Ses ducs eurent l'imprudence d'offrir en même temps, aux margraves et aux chevaliers, l'occasion d'intervenir dans leurs affaires. Ceux-ci en profitèrent pour s'emparer des meilleures places du pays. L'ordre teutonique, qui était le mieux pourvu, obtint du margrave de Brandebourg la cession de ses droits sur Dantzig, Dirschau et Schwetz pour la somme de dix mille marcs (1309).
» La même année, l'ordre qui, depuis la chute du royaume de Jérusalem, avait été chassé de ville en ville hors de la Terre Sainte, avait choisi pour capitale Marienbourg en Prusse, fondée en 1 27 6, et où l'on avait élevé des monuments qui témoignent encore aujourd'hui de la richesse des chevaliers. L'ordre, il esi vrai, ne relevait point de l'empire : il avait pour suzerain
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le souverain pontife, qui lui avait donné l'investiture de la Prusse (1234); mais il était tout allemand, car c'est en Allemagne qu'il puisait sans cesse pour réparer ses pertes. Son domaine s'étendait au loin sur les bords de la Baltique. A l'est. depuis que s'était fondu, dans son sein, l'ordre des chevaliers Porte-Glaives (1239), il atteignait jusqu'au lacPeipus; à l'ouest, sa frontière dépassait la Vistule. De ce côté, les grands maîtres et les margraves allaient au-devant les uns des autres. Plus tard, la marche de Brandebourg et l'ordre teutonique, ces deux formes les plus parfaites de la colonisation germanique en pays slave, se fondront pour former le royaume de Prusse, Etat militaire par excellence, puisqu'il est bâti sur terre conquise, après une double guerre d'extermination livrée à une race ennemie. » (D'après La visse * , Etude sur une des origines de la monarchie prussienne, ou la Marche de Brandebourg sous la dynastie ascanienne, Paris, Hachette, 1875; les prédécesseurs des Hohenzollem, Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1875.)
lies liéréliques du Midi.
Au moyen âge la plupart des chrétiens d'Europe étaient catholiques, c'est-à-dire qu'ils reconnaissaient l'autorité du pape et qu'ils croyaient à tout ce que l'Eglise de Rome proposait comme article de foi. Tout chrétien qui exprimait une idée contraire aux principes de la foi catholique était réputé hérétique^ et, s'il ne se rétractait pas, on le faisait monter sur le bûcher ou on le condamnait à la prison perpétuelle. — Quand tout un
1. Lavisse (Ernest), né en 1842, était professeur au lycée Henri ÏV, quand, en 1875, il soutint pour le doctorat es lettres deux thèses qui lui assurèrent une place distinguée parmi nos historien!?. Toutefois, ce qui rendit bientôt son oom populaire par toute la France, ce fut moins ses travaux d'érudition que les excellents précis d'histoire qu'il écrivit pour les écoles primaires. M. Lavisse fut, en effet, un puissant éducateur; il s'occupa à la fois des petits et des grands. — Maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, puis professeur d'histoire moderne à la Sorbonne, il sut communiquer à ses auditeurs quelque chose de son ardent patriotisme. S'il s'est cantonné dans l'histoire de la Prusse, c'est au'il pensa que ce serait une salutaire éducation pour de jeunes Français, que de leur apprendre ce qui, dès les origines, avait fait la force et le succès des ennemis de leur patrie. Grâce aux profondes sympathies qu'il a su inspirer, il a pu grouper autour de lui le monde qui étudie et, plus que tout autre, aider à la fondation de la grande Association des Etudiants.
M. Lavisse est membre de l'Académie française. Les ouvrages qui lui en ont fait ouvrir les portes sont : Etudes sur l'histoire de Prusse ; Essais sur i'Àlle' magne impériale; la Jeunesse du grand Frédéric; le grand Frédéric avant l'avènement ; vue générale de l'histoire politique de l'Europe. Il dirige en ce moment, avec M. Rambaud, la publication d'une Histoire générale depuis le quatrième siècle jusqu'à nos jours.
peuple devenait hérétique, le pape faisait prêcher contre lui une croisade comme contre les infidèles, et Texterminalion avait lieu en masse. Tel fut le sort des malheureuses populations du midi de la France, que les hommes du Nord désignaient sous le nom général d'Albigeois,
Les cathares. — On connaît assez mal la doctrine des Albigeois. On sait cependant qu'elle se rattachait à la doctrine antique des Manichéens et qu'elle admettait l'existence de deux principes, un dieu bon et un dieu mauvais. Le dieu bon n'avait créé que des êtres spirituels et purs ; mais le dieu mauvais avait créé la matière, foyer de tout le mal. S'étant introduit dans le domaine du dieu bon, il avait séduit les âmes, immatérielles de leur nature, les avait attirées sur la terre, et, pour les y attacher, les avait enveloppées de corps. Pour punir les âmes de leur faiblesse, le dieu bon avait cédé au dieu du mal ; il avait consenti à ce qu'elles restassent un long temps sur la terre ; elles devaient toutefois retourner au ciel, mais après une longue période d'épuration et une longue suite de métempsycoses. C'était pour abréger cette période que le dieu bon avait envoyé sur la terre son fils Jésus, vêtu d'un corps qui n'avait de matériel que la forme.
Il y avait un autre système de dualisme qui avait reçu de ses apôtres la forme suivante : Dieu avait deux fils : Satanaël et Jésus. Satanaël, investi du pouvoir créateur, avait, dans l'espoir de détrôner son père, entraîné les mauvais esprits à la révolte. Chassé du ciel, il était venu sur la terre, et, jaloux du bonheur de nos pères, y avait importé le péché. L'espèce humaine eût été perdue à jamais^ si Dieu n'avait envoyé son fils Jésus prendre le gouvernement de la terre. Satanaël, déchu et humilié, avait conservé néanmoins le pouvoir de nuire.
De ces deux systèmes il résultait que la création des choses saintes, immatérielles et invisibles devait être attribuée au bon principe; que celle des choses impures, visibles et matérielles au mauvais. En conséquence la chair devait être maudite et anathématisée. L'homme devait la maltraiter le plus possible pour châtier en elle le mauvais principe.
Ce n'était pas précisément le moyen de faire des prosélytes, car la plupart des Albigeois tenaient assurément plus à leur corps qu'à leur âme ; mais la religion cathare, — c'est ainsi qu'on nommait la doctrine albigeoise, — - y avait pourvu. De môme qu'il y avait deux principes, il y avait deux catégories de fidèles : les parfaits et les croyants. Les premiers menaient une
vie austère et rigoureuse. Ils s'acharnaient après leur malheureux corps, comme après Tœuvre du mauvais principe. Les autres continuaient de vivre comme ils avaient toujours vécu. Il leur suffisait de croire qu'ils pouvaient être sauvés par le mérite des parfaits. Ceux-ci leur communiquaient leur propre pureté au moyen d'un baptême d'esprit qu'on appelait le consolamentum et qui s'administrait par l'imposition des mains sur la tôte. Les cathares avaient leurs évoques et leurs archevêques comme les chrétiens orthodoxes.
Les Vaudois. — Il était encore, dans le Midi, d'autres hérétiques que la cour de Rome redoutait peut-être plus encore que les Cathares; c'étaient les Vaudois, dont les doctrines présentaient beaucoup d'analogie avec le protestantisme. Le dominicain, Etienne de Bourbon, qui avait connu les premiers Vaudois, nous fournit d'intéressants détails sur les origines de cette secte.
« Les Vaudois, dit-il, tirent leur nom du premier auteur de cette hérésie, qui se nommait Pierre de Valdo. On les appelle aussi les pauvres de Lyon, parce que c'est à Lyon qu'ils ont commencé à faire profession de pauvreté. Ils se donnent le nom de pauvres d'esprit, parce que le Seigneur a dit : « Heureux les » pauvres d'esprit ! » En vérité, ils sont pauvres en fait d'esprit, pauvres de dons spirituels et pauvres du Saint-Esprit. Je vais dire ce que je sais sur 1 origine de cette secte, d'après ce que j'ai entendu dire à des personnes qui avaient connu les premiers Vaudois et à un prêtre de Lyon, qui était l'ami de nos frères et s'appelait Bernard Ydros. Ce prêtre, quand il était jeune, faisait le métier d'écrivain. Moyennant finance, il écrivit en langue vulgaire, pour ledit Valdo, les premiers livres de la Bible. Un grammairien, nommé Etienne de Ansa, traduisait et dictait; Ydros n'avait plus qu'à écrire. Ce Valdo était un riche bourgeois de Lyon qui aimait à entendre l'Evangile. Comme il désirait comprendre ce qui y était dit et qu'il n'était pas assez lettré pour en saisir le sens, il fit, avec les deux prêtres en question, le marché suivant : l'un traduirait et dicterait, l'autre écrirait sous la dictée. Ils purent ainsi lui fournir de nombreux livres de la Bible et un important recueil des maximes des saints. A force de les lire, Valdo les sut bientôt par cœur. Il se proposa alors de faire revivre la perfection évangélique, telle que les apôtres l'avaient pratiquée. Ayant vendu tout son bien, il jetait son argent aux pauvres, et, usurpant les fonctions des apôtres,
il s'en allait, par les places et par les rues, prêcher Tévangile et réciter ce qu'il avait appris par cœur. Il se fit ainsi de nombreux disciples parmi les hommes et parmi les femmes. Tout illettrés qu'ils étaient, ceux-ci se répandaient dans les campagnes, entraient dans les maisons et, prêchant sur les places et jusque dans les églises, engageaient ceux qui les écoutaient à suivre leur exemple.
» Comme ils répandaient tout autour d eux Terreur et le scandale, ils furent cités à comparaître devant Jean-aux-Blanches- Mains, archevêque de Lyon, qui leur fit défense d'enseigner et de prêcher les Saintes Ecritures. Mais ceux-ci eurent recours à la parole de TApôtre. Leur chef réjDondit comme saint Pierre répondit aux princes des prêtres : a II faut obéir à Dieu plutôt qu'aux » hommes; car c'est lui qui a dit aux apôtres : Prêchez révan- » gile à toute créature »... Valdo et ses compagnons tombèrent donc de la présomption et de l'usurpation des fonctions apostoliques dans la désobéissance, et de la désobéissance dans la fébellion ; ce qui leur valut une sentence d'excommunication... » {Anecdotes historiques d'Etienne de Bourbon.)
Progrès de Thérésie. Prédication de la croisade.
— a Rendues plus accessibles aux intelligences, les Ecritures étaient lues et commentées dans des assemblées auxquelles les femmes assistaient. Se croyant seuls les fidèles interprètes de la parole de Jésus-Christ, les hérétiques ne se bornaient plus, comme par le passé, à repousser un clergé qu'ils prétendaient s'être détourné par sa vie profane et ses dérèglements des voies de la vérité. Remontant à l'origine de ses abus, ils disaient que la mort s'était introduite dans l'Eglise depuis que, par la donation de Constantin, le successeur de l'Apôtre avait été investi de la puissance temporelle; ne craignaient pas de qualifier d'antéchrist, le pape Sylvestre qui avait accepté ce funeste présent, et ajoutaient que, les effets de cette puissance ayant corrompu jusqu'aux doctrines, on était arrivé à enseigner et à croire, dans l'Eglise romaine, le contraire de ce qu'avaient cru et enseigné ses fondateurs.
» Ce n'étaient pas seulement des laïques, — bourgeois, nobles et princes, — qui adhéraient à ces nouveautés. Innocent III constatait que des ecclésiastiques tombaient dans ces erreurs et les favorisaient. A mesure que s'était accru le nombre des adeptes, la secte s'était organisée... Ils entretenaient des
rapports avec les hérétiques d'autres dénominations qui, différant d'eux par la doctrine, étaient comme eux opposés à TEglise romaine. Cette austérité de mœurs, ce goût des choses divines, cette interprétation libre des Ecritures, ces communautés hiérapchiquement instituées et en relation les unes avec les autres, enfin le nombre considérable et toujours croissant des adeptes, indiquaient un mouvement des esprits auquel convenait mal le nom d'hérésie. C'était comme une Eglise nouvelle qui s'élevait en face de l'Eglise orthodoxe et menaçait d'absorber la vitalité religieuse de la catholicité.
» La gcavité du péril n'avait pas échappé à la sagacité dlnnocent III, et le sentiment qu'il en avait, expliquait les mesures qu'il avait adoptées, lorsque, trois ans auparavant, il avait envoyé, dans le midi de la France, l'abbé de Citeaux, Arnaud, et deux moines de cet ordre, munis de pouvoirs illimités. Elles n'avaient pas eu plus de résultat que celles qu'il avait prises au début de son pontificat. Le roi de France, Philippe-Auguste, dont il avait requis l'intervention, n'avait pas répondu à son appel. Les seigneurs de ces provinces, favorables pour la plupart à Thérésie, et en particulier Raymond VI, comte de Toulouse, le plus puissant d'entre eux, n'avaient pas non plus apporté, aux représentants du Saint-Siège, l'appui qu'il avait exigé. De leur côté, les évêques, offensés dans leur juridiction par l'étendue des pouvoirs conférés à ces religieux, avfident plusieurs fois refusé leur concours. Les légats, découragés, ne trouvant de soutien, comme leurs prédécesseurs, ni parmi les seigneurs, ni parmi les évêques, avaient demandé au pape de les décharger de leur mission. Mais Innocent III leur avait ordonné de persister : « Si opiniâtres, si incorrigibles que puissent vous »' paraître les peuples vers lesquels vous avez été envoyés, leur r> avait-il dit, vous ne devez pas délaisser votre ministère. A » l'énergie, unissez la patience, et ayez confiance dans le Sei- » gneur, qui saura féconder vos efforts et récompenser votre » zèle. ))
» Venus pour châtier les hérétiques, les légats s'étaient vus réduits à essayer, auprès d'eux, des moyens de la prédication, et l'abbé de Citeaux avait appelé, pour l'aider dans cette œuvre, douze abbés et un certain nombre de frères de divers couvents du môme ordre. Mais l'appareil inconsidéré avec lequel ces religieux s'étaient présentés aux populations avait nui à leurs desseins. Quand on avait vu arriver ces abbés, tous richement vêtus,
i cheval, et suivis d'une nombreuse escorte : « Regardez, » s'était-on écrié, regardez ces cavaliers superbes; ils veulent » nous entretenir de leur maître Jésus-Christ qui est allé à » pied ; ces abbés riches et comblés de dignités prétendent nous » parler du Seigneur qui a été humble et pauvre * ! » Ils avaient compris la leçon que contenaient ces critiques, et, renvoyant leurs chevaux et leurs serviteurs, ils s'étaient mis à parcourir le pays nu-pieds, allant de lieu en lieu prêcher les hérétiques. Pour être mieux écoutée, leur parole n'avait pas été plus efficace. En vain Innocent, dans une lettre des plus véhémentes, écrite au comte de Toulouse, confirma-t-il une sentence d'excommunication lancée contre lui. Voyant que ni la douceur ni les menaces ne produisaient d'effet, il se décida, et cette fois sans retour, à emjiloyer la force. Au mois de novembre, il réitéra à Philippe- Auguste l'appel qu'il lui avait déjà adressé. Avec une lettre circulaire, destinée à tous les comtes, barons et fidèles du royaume, des lettres particulières furent envoyées à tous les principaux seigneurs de France. Ces lettres n'avaient pas cessé de faire quelque impression sur les esprits, quand Innocent fut informé que le 15 janvier 1208, Pierre de Castelnau, après avoir une seconde fois excommunié le comte de Toulouse, avait été tué par deux hommes de guerre au service de ce prince.
» Cette nouvelle porta au comble la colère du pontife, qui voyait la majesté du Saint-Siège violée. Croyant le comte de Toulouse coupable de ce meurtre, il le frappa d'anathème, délia de leurs serments tous ceux qui lui avaient juré alliance ou fidélité et enjoignit aux prélats de son diocèse de prêcher la croisade contre lui et ses sujets. Dans une seconde lettre à Philippe- Auguste, il le conjura, au nom de Jésus, « de faire peser sur le » comte, tout le poids de sa royale puissance », de le chasser de ses villes, d'en exterminer les habitants et de les remplacer par des catholiques. Une encyclique, rédigée dans des termes analogues, fut envoyée a aux barons et aux peuples » de France... L'abbé de Citeaux, Amauld, et les religieux de son ordre, furent chargés de parcourir la France du nord et de prêcher la guerre sainte. Quiconque avait pris l'engagement de
1. En général, les méridionaaz étaient fort pea respectueux pour le clergé catholique. Le» prêtres n'osaient laisser roir leur tonsure dans les rues. Quand saint Bernard prêcha à Carcassonne, le peuple couvrit sa voix en criant et en frappant aux portes de réglise. Quand saint Dominique parut, on lui attacha des bouchons de paille dans le dos.
. combattre les Sarrasins fut autorisé à s'acquitter de son vœu en s'armant contre les hérétiques. Avec les indulgences les plus larges, on promit aux croisés la possession des terres qui seraient conquises sur les ennemis de la foi. On ne s'adressa pas seulement à la piété des uns, au fanatisme des autres. L'ambition, la cupidité, la haine jalouse des races pauvres du Nord, contre les riches populations du Midi, toutes les passions irritantes furent soulevées, a Le travail sera peu pénible, disaient les pré- » dicateurs ; l'absence sera de courte durée, la distance n'est » pas grande, et néanmoins, il y aura d'abondantes récom- » penses. » (Félix Rocquain, la Cour de Eome et l'esprit de réforme, 1. 1, p. 381-385; Paris, 1893, Thorin et fils.)
Scènes de la croisade contre les Albigeois.
Une fonle de barons du nord de la France, auxquels se joignirent en grand nombre des évèques, des abbés des mêmes contrées, avec des seigneurs de rAllemagne et de la Frise, prirent la croix : tout le Nord, en un mot, s'arma pour se précipiter sur le Midi. Ce fut le premier exemple d'une croisade entreprise contre des chrétiens, exemple funeste qu Innocent léguait à ses successeurs, et dont ils devaient un jour se prévaloir dans des causes étrangères à la religion. Pour distinguer cette croisade de celles de la Terre Sainte, on porta l'emblème sur la poitrine au lieu de le porter sur l'épaule.
li'amiée des croisés. — « L'ost fut merveilleuse, vrai comme je crois ! vingt mille chevaliers armés de toutes pièces et plus de deux cent mille vilains et paysans. Cela sans compter le clergé et les bourgeois. Toute la gent d'Auvergne, de Bourgogne, de France, de Limousin, y est venue ; il y en a du monde entier: Allemands, Tiois, Poitevins, Gascons, Rouergats, Saintongeais. Oncques Dieu ne fit clerc, qui, si grand peine qu'il y mît, pût les mettre tous par écrit en deux mois ni en trois... Bannières hautes, ils marchaient serrés... Une autre armée de croisés vint devers TAgénois, mais non pas si nombreuse que celle des Français : ils étaient partis de leur terre un mois plus tôt. Là est le comte Gui, le vicomte de Turenne, Tévèque de Limoges et celui de Bazas, et le bon archevêque de Bordeaux, Tévêque de Cahors et celui d'Agde, Bertrand de Cardaillac avec celui de Gourdon, B. de Castelnau avec tout le Quercy. Ils prennent Puy-de-la- Roque, ils détruisirent Gontaud et ravagèrent Tonneins... En cette ost on condamna au bûcher maint hérétique, et on fit
jeter dans le feu mainte belle hérétique, car ils ne voulaient pas se convertir, malgré qu'on les en priât... »
Sac de Béziers. — « Les barons de France et ceux du côté de Paris, les clercs et les lais, les princes et les marquis, les uns et les autres sont convenus entre eux qu'en toute ville où Tost se présenterait et qui ne voudrait pas se rendre avant d'être prise, ils passeraient les habitants au fil de l'épée et les tueraient : ensuite ils ne trouveraient personne qui tînt contre eux pour la peur qu'on aurait et à cause de ce qu'on aurait vu... Voilà pourquoi les habitants furent à Béziers détruits et mis à mal. Tous les croisés les occirent : ils ne peuvent leur faire pis. Ils massacraient tous ceux qui s'étaient réfugiés dans le moûtier. Rien ne put les sauver, ni croix, ni autels, ni crucifix ; et ces fous ribauds*, mendiants, massacraient les clercs et femmes et enfants, tellement que je ne crois pas qu'un seul en soit échappé. Dieu reçoive les âmes, s'il lui plaît, en paradis ! car je ne pense pas que jamais, depuis le temps des Sarrasins, si sauvage massacre ait été résolu ni accompli. Les goujats se sont installés dans les maisons qu'ils ont prises, qu'ils trouvent toutes garnies et bourrées de richesses. Mais les chevaliers, quand ils le virent, peu s'en faut qu'ils n'enragent ; ils les jettent dehors à coups de triques comme des mâtins.
» Les ribauds et leur roi avaient pensé jouir de l'avoir qu'ils avaient pris et être riches à tout jamais. Quand on le leur eut enlevé, ces misérables truands punais s'écrient tous d'une voix : « Au feu, au feu ! » Alors ils apportent des torches. La cité s'enflamme, la ville tout entière brûle en long, en travers... »
Prise du château de Minerve. — « Le château de Minerve n'est point assis en plaine, mais que la Foi me vienne en aide! il est sur une haute montagne : il n'y a pas de plus fort château jusqu'aux portes d'Espagne... Là, Guillem de Minerve s'était placé avec toute sa compagnie ; mais nos Français les en arrachent par force, avant que vienne la grêle, et y brûlent maint hérétique félon de mauvaise engeance, et nombre de folles hérétiques qui braillent dans le feu. On ne leur laissa vaillant une châtaigne. Puis on jeta les corps et on les enfouit dans la boue de peur que ces ordures infectassent notre gent étrangère*. »
1. CTétaient les vagabonds et les valets qai accompagnaient l'armée, lear chef s'appelait le Roi des Ribauds.
2. Le pins triste à dire, c'est qne la place s'était rendue aux croisés par capitalation; mais ceux-ci se faisaient une gloire de tromper les hérétiques, eh rappe-
Lies massacres de Liavaur. — u Lavaur était une ville si forte que jamais en aucun royaume personne du monde ne vit plus forte en plaine ni qui fût munie de meilleurs remparts. Au dedans il y avait beaucoup de chevaliers qui sont bien armés : Aimerigat y fut, le frère de dame Giraude, qui était dame de la ville. Il n'y avait pas plus riche chevalier dans le Toulousain, ni plus large dépensier, ni de plus grande naissance...
» Les croisés firent avancer la chatte * au fond du fossé, jetèrent les matériaux pour le combler, et ont tellement creusé que ceux de Tintérieur se rendirent étant pris et forcés. Là fut fait si grand massacre que jusqu'à la fin du monde je crois qu'il en sera parlé. Seigneur, les hérétiques devraient bien par suite de cela s'amender, car je l'ai vu et ouï, et ils ont eu trop à souffrir pour n'avoir pas fait ce qu'ordonnent les clercs et les croisés; à la fin ils le feront, lorsqu'ils seront dépouillés, ainsi que firent ceux-ci, et ils n'auront point gré de Dieu en ce monde.
» On brûla bien quatre cents hérétiques du puant lignage, en un feu, dans un pré, et cela fît grande clarté. Là fut pendu Aimerigat, et jamais en la chrétienté si haut baron ne fut, je crois, pendu avec tant de chevaliers à ses côtés ; car, de chevaliers seulement, on en pendit quatre-vingts, comme on fait les larrons, et on les mit aux fourches, l'un ici, l'autre là.
î) Dame Giraude fut prise, qui crie et pleure et braille ; ils la jetèrent dans un puits, bien le sais-je ; ils la chargèrent de pierres : c'était horrible 2. Ce fut deuil et péché, car jamais homme du monde, sachez-le véritablement, ne l'aurait quittée sans qu'elle l'eût fait manger. Quant aux autres dames, un Français courtois et aimable les fit toutes échapper, en homme pieux et loyal. Ils prirent en la ville maint destrier clair et bai, et forces riches armures de fer, force blé et force vin, force drap, dont ils sont joyeux, et force riches vêtements... »
lant ces mots de l'apôtre : « Comme je suis un homme artificieux^ je vous ai pris par ruse. »
1. Machine de guerre qu'on employait à saper «t à déraciner les murailles.
2. Nous avions songé un moment à supprimer ces scènes de carnage ; mais pourquoi, nous a-t-on dit, ne pas faire connaître aux jeunes gens le moyen âge sous ses plus affreux côtés comme sous les plus beaux? Ils apprendront ainsi à mieux apprécier le temps où ils vivent; ils n'en saisiront que mieux le prix de I* tolérance ; ils se réjouiront de vivre dans un Age aussi clément, d'où la cruauté est bannie et dans lequel le châtiment, môme mérité, n'est infligé qu'à regret et par sentiment du devoir. Pénétrés de notre esprit de tolérance, ils excuseront dm
Sèrcs d'avoir été de leur temps ; car c'est une intolérance d'une autre espèce qoe e juger le moyen Age, non avec ses traditions et ses idées, mais exclusivement avec les nôtres.
Bien du sanç devait couler encore. En 1215, le chef de la croisade, Simon de Monlfort, se fait attribuer, par le concile de Latran, les dépouilles des vaincus ; i mais la vieille nationalité lang[uedocienne, qu'on croyait avoir anéantie avec l'hérésie, affirme prouver sa vitalité par des succès inespérés sur la croisade jusqu'alors triomphante. En 1218, Simon est tué au siège de Toulouse.
Mort de Simon de Montfort. — «... Il y avait dans la ville de Toulouse une pierrière que fit un charpentier : la pierre est lancée du haut de Saint-Sernin, et c'étaient des dames, des femmes mariées, des jeunes filles qui servaient Tengin. Et la pierre vint tout droit où il fallait, et frappa si juste le comte sur le heaume d'acier qu'elle lui mit en morceaux les yeux, la cervelle, les dents, le front, la mâchoire ; et le comte tomba à terre mort, sanglant et noir. Gancelin et Rainier accourent au galop, et vite , en hommes prudents, le couvrent d'une chape bleue et l'épouvante se répand. Là vous auriez entendu gémir tant de barons chevaliers qui pleurent sous le heaume et disent des paroles amères ! A haute voix, ils s'écrient: « Dieu, tu n'es pas )) droiturier, puisque tu souffres la mort du comte et notre perte : )) le comte, qui était juste et soutenait la bonne cause, est )) mort d'un coup de pierre comme un mécréant. »
)) Ils portent alors le comte aux clercs lisants, et le cardinal, l'abbé, l'évêque Folquet, le reçurent dolents avec croix et encensoirs.
» Cependant, à Toulouse, telle est l'allégresse que par toute la ville on court aux moûtiers, on allume les cierges sur les chandeliers, on pousse des cris de joie, car Dieu est miséricordieux... Les cors, les trompes, les carillons, les volées, les sonneries des cloches, les tambours, les timbres, les menus clairons, font retentir la ville et le sol pavé. Alors, par toutes les routes; on lève le siège qui était outre l'eau et occupait la grève, et les hommes de la ville firent de nombreux prisonniers...
»... Cependant, d'un commun accord, les assiégeants reviennent à la charge... Ceux de la ville sont tellement déterminés que la lutte les passionne et redouble leur hardiesse ; pas un ne bouge, mais ils tiennent bon, observant et attendant de pied ferme les lignes qui accourent vers eux... Là, où on se rencontra, il y eut carnage : Français et Toulousains se frappent et se combattent si fièrement qu'ils tranchent et taillent dans la chair et dans les armures. Il y a tels amas de pieds, de jambes, de bras; sur le sol il y a tant de sang et de cervelles, que les chemins et l'esplanade sont rouges et sanglants. Si féroce est la lutte que, les
deux partis subissant des pertes, on se heurte avec les armes, on se prend avec les dents. Tant de la part des assiégés que de celle des assaillants, il n'y a ni corps ni membre qui ne souffre. Pourtant ceux de la ville ayant le dessus, le fer à la main, mènent battant leurs adversaires par toutes les voies. . . La lutte et le carnage durèrent jusqu'à la nuit obscure, qui sépara les combattants affaiblis. »
Les croisés battirent en retraite. Ils ne tardèrent pas à être rejoints par Louis de France, qui amenait avec lui une innombrable chevalerie; mais ce prince ne montra guère que de la cruauté et de l'incapacité. A la prise de Marmande, il fit tout ce qu'il fallait pour faire prendre en horreur Vaatorité royale dans le Midi.
Prise de Marmande (1219). — « ... Des deux parts on échangea tant de coups d'épées, de lances, de lames tranchantes, que beaucoup, assiégeants et assiégés, et aussi beaucoup de chevaux restèrent sur place. Leur ténacité a été telle qu'ils se sont battus la nuit comme le jour... Mais bientôt après vint le moment où les assiégés se trouvèrent mal de leur courage et de leur audace : le fils du roi de France s'est montré à eux, ayant à sa suite vingt-cinq mille écus, tous splendides chevaliers montés sur des chevaux crenus. Dix mille étaient revêtus, eux et leurs montures, de fer et d'acier étincelant. Quant aux gens de pied, on n'en saurait faire le compte... Quand ceux de la ville eurent reconnu le fils du roi, ce n'est pas merveille s'ils furent éperdus. Chacun se dit en son cœur qu'il eût mieux aimé n'être pas né. A la première attaque, les croisés leur ont enlevé les fossés et les lices, brisé et enfoncé ponts et barrières. Après ce combat, on entra en pourparlers, et ceux de la ville se tinrent pour sauvés, car, d'après une convention arrêtée, le comte Centule et les siens se sont rendus au roi.
» Dans le pavillon royal, resplendissant d'or battu, les prélats se sont assemblés avec le fils du roi, et les barons de France s'assirent devant lui. Le prince s'est accoudé sur un coussin de soie, et a plié son gant droit cousu d'or... L'évéque de Saintes, homme intelligent, prend la parole au milieu de l'attention générale : « Puissant roi, voici que vous arrivent joie et hon- » neur. Du royaume de France, vous êtes sorti pour protéger » l'Eglise et sa dignité. Et puisque vous gouvernez et conduisez » sainte Eglise, l'Eglise vous mande de livrer au comte Amaury » de Montfort le comte Centule qui s'est rendu à vous, pour
» qu'il le brûle ou le pende. Votre devoir est de l'aider, » comme aussi de lui livrer la ville et ses habitants, hérétiques » notoires, sur qui le glaive et la mort se sont appesantis. » Le comte de Saint-Pol s'irrita, et dit : a Par-Dieu, sire évêque, on » ne suivra pas votre avis. Confondu soit le roi, s'il livre le » comte! La noblesse de France en serait à tout jamais » honnie. » Le comte de Bretagne dit : « Puisqu'il a été reçu » à merci, la couronne de France sera déshonorée, si le comte » est livré. — Sire », dit l'évêque de Béziers, « le roi de France » sera couvert, si on l'attaque, en disant que la Sainte Eglise » l'a exigé. — Barons, » dit le roi, « puisque c'est l'Eglise » qui m'amène ici, son droit ne sera pas disputé. Et puisque le » comte s'est brouillé avec TEglise, que l'Eglise en fasse à sa » volonté avec les prisonniers. » Mais l'archevêque d'Auch lui a répondu sur-le-champ : « Par Dieu ! beau sire roi, si le droit » est respecté, ni le comte, ni sa suite ne seront pas mis à mort, » car il n'est pas hérétique, ni faux, ni mécréant ; loin de là, » il a suivi la croisade et maintenu ses droits. Bien qu'il » se soit mal comporté naguère envers l'Eglise, c'est le devoir » de l'Eglise de recevoir les pécheurs abattus, afin que leur » âme ne tombe pas en perdition. Voici que Foucaut est en » prison à Toulouse : si le comte est mis à mort, Foucaut sera » pendu. — Sire archevêque, » dit Guillaume des Roches, « votre avis sera suivi : le comte sera épargné et échangé avec » Foucaut. »
» Ainsi, fut épargné le comte avec quatre autres barons, et aussitôt le cri et le tumulte s'élèvent. On court à la ville avec les armes tranchantes, et alors commence le massacre et l'effroyable boucherie. Les barons, les dames, les petits enfants, les hommes, les femmes, dépouillés et nus, sont passés au fil de l'épée. Les chairs, le sang, les cervelles, les troncs, les membres, les corps ouverts et pourfendus, les foies, les courées, mis en morceaux, brisés, gisent sur les places, comme s'il en avait plu. Du sang répandu, le sol, la rive sont rougis. Il ne reste homme ni femme jeune ou vieux : aucune créature n'échappe, à moins de s'être tenue cachée. La ville est détruite, le feu l'embrase... » (la chanson de la Croisade contre les Albigeois^, traduction Paul Meyer, édition de la Société de l'histoire de France.)
i. Cet important poème historique raconte ITiistoire de la croisade de 1208 à 1219. n se compose, pour ainsi dire, de deux poèmes distincts et incomplets mu
Ij*Iiiii«isltioii •
En 1229, le traité de Meaax mit fin à cette perre terrible. La royauté se fit la part du lion dans le règlement des affaires langaedociennes : elle se fit céder toat le bas Languedoc, en attendant le reste. L'Eglise demanda,
Sour sa part, qu'on lui abandonnât les hérétiques. Le malheureux comte e Toulouse, Raymond VII, souscrivit à tout.
a 11 promit d'être fidèle à TEglise jusqu'à sa mort; de combattre les hérétiques, leurs croyants, fauteurs et receleurs dans les terres que lui et les siens possédaient, sans épargner ses proches, ses parents, ses vassaux, ses amis ; de purger entièrement le pays d'hérésie et d'aider à purger celui qui appartiendrait au roi ; — de faire une prompte justice des hérétiques manifestes, et de les faire rechercher eicactement, ainsi que leurs fauteurs, par ses baillis ; et, pour faciliter cette recherche, de payer pendant deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite un marc, à chacun de ceux qui prendraient un hérétique condamné comme coupable par l'évêque diocésain, ou par ceux qui avaient pouvoir de le juger ; et quant à ceux qui n'étaient pas hérétiques manifestes, ou leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'Eglise et du légat; — de protéger les églises et les ecclésiastiques; de les maintenir dans leurs droits, immunités et privilèges ; de garder et faire garder les sentences d'excommunication ; d'éviter les excommuniés ; de contraindre ceux qui demeureraient un an excommuniés de rentrer dans l'Eglise par la confiscation de leurs biens, jusqu'à ce qu'ils eussent fait une satisfaction convenable; d'exclure ceux qui étaient notés d'hérésie des charges publiques; etc. » (Dom Vaissette, Histoire générale du Languedoc, 1737, 1. 111, p. 370.)
bout à bout, composés par deux auteurs qui, bien loin de s'être entendus ta vue d'une œuvre commune, différent essentiellement par les tendances, le style et 1* langue. De ces deux auteurs, le premier seul s'est fait connaître. Il s'appelait Guillem et était de Tudèle en Navarre ; il était à la fois clerc etpongleur. Ce fut probablement en récompense de ses compositions littéraires qu il fut fait chanoine de Saint-Ântonin. G. de Tudèle se montre, dans son poème, favorable à la croisade: il n'a que des éloges pour Simon de Montfort, Folquet et les autres crobés ; mai* ce n'est pas un fanatique. En çénéral, il a de la pitié pour les hérétiques et plus d'une fois il blâme les atrocités des croisés. Comme historien, n'est un chroniqueur honnête ; comme poète, c'est un simple versificateur et des plus médiocres. Son poème semble s'arrêter vers l'année 1213. — L'auteur du second poème est inconnu ; mais c'est un poète plein de verve et de couleur, un brillant troubadour, un habile metteur en scène. Au point de vue historique, son poème a une grande valeur ; car le plus souvent on sent qu'il ne parle que de choses vues. En général, il est défavorable et même profondément hostile à la croisade.
LES CilOISADES. 375
Abandonnés de tous, les Cathares parvinrent tout dVbord à se cacher sous les dehors de l'orthodoxie, quitte à se dédommager en secret des hommages involontaires qu'ils étaient forcés de rendre à TEsprit du Mal.
Pour empêcher les loups de se mêler aux brebis, le concile de Toulouse (1229) chargea dans chaque paroisse le curé et deux ou trois laïques sûrs, de rechercher les hérétiques. En 1233, Grégoire IX confia cette mission aux Dominicains et organisa le Saint-Office. Une législation spéciale fut élaborée pour poursuivre le crime d'hérésie. D'après les décrets pontificaux, tous les pouvoirs judiciaires étaient réunis dans les mains de l'inquisiteur, il était à la fois instructeur du procès, ministère public et juge suprême. Autour du tribunal gravitaient des notaires qui cumulaient les fonctions d'assesseur, de greffier, d'huissier et qui partageaient avec les inquisiteurs le privilège de ne pouvoir être excommuniés que par le pape. Puis venaient des sergents, des messagers, des jurés, chargés des citations et des arrestations, enfin des geôliers, dont la situation était fort lucrative. Tous ces affiliés au Saint-Office étaient placés sous la protection du pape, et par conséquent inviolables pour l'autorité laïque.
Les inquisiteurs avaient à leur service, pour les aider dans l'accomplissement de leur œuvre, toutes les autorités civiles et religieuses. Les seigneurs, les magistrats des villes et, en général, tous les officiers étaient tenus de jurer qu'ils prêteraient leur concours à l'extirpation de l'hérésie. Ceux qui s'y refusaient étaient considérés comme fauteurs d'hérésie et à ce titre frappés d'excommunication.
La procédure criminelle de l'Inquisition était atroce. Pour obtenir l'aveu d'un accusé, elle employait tout d'abord ce qu'elle considérait comme des moyens doux : la détention préventive, les culs de basse-fosse, le jeûne. Escam! de la nourriture ! a-t-on trouvé écrit par un prisonnier sur une muraille de la cour de l'Inquisition à Carcassonne. Puis, si ces moyens restaient infructueux, on avait recours à la torture par le fer, par le feu ou par l'eau.
Les jugements étaient rendus avec le plus grand appareil dans des séances dites sermons généraux et qui groupaient le plus grand nombre possible de condamnés. On dressait le plus souvent, sur la place publique, un grand échafaud où juges et assesseurs prenaient séance ; les pénitents étaient placés de
manière à être bien vus du public. Tout était combiné pour que l'exemple fût efficace.
Les peines appliquées aux hérétiques étaient la mort, la prison presque toujours perpétuelle, les croix d'infamie, les pèlerinages, les visites aux églises et les peines pécuniaires.
La mort était appliquée aux endurcis, impénitents ou relaps. L'Eglise abandonnait le condamné au bras séculier, en recommandant de lui épargner la mutilation et la mort. « C'était, dit M. Tanon*, dans les sentences de condamnation, une formule invariable. Mais le juge séculier savait bien qu'il se devait garder d'obéir à cette prière. Celui qui aurait été assez simple pour la prendre à la lettre et pour faire au condamné la grâce de la vie, aurait encouru l'excommunication et se serait exposé aux peines réservées aux fauteurs de l'hérésie. »
La prison était appliquée aux hérétiques repentants. Elle était désignée sous le nom de wiMr, mure, meure, et les prisonniers, sous celui d'emmurés ou emmeurés. Il y avait plusieurs espèces de murs : le mur large ou prison ordinaire, le mur étroit, peine subie dans une basse-fosse avec les fers; et le mur très étroit, hypocrite condamnation à mort ^.
L'Inquisition abusa de la peine de Vemmurement, « On construisit tant de prisons, dit un contemporain, que les Pyrénées n'eurent plus assez de pierres pour bâtir toutes celles qu'on projeta. » En voyant partout se multiplier les bûchers et les incarcérations, les Cathares n'en furent que plus convaincus dans leur opinion, que l'Eglise romaine était vraiment l'œuvre du diable.
Traqués dans les villes et les villages, ils menèrent dans les bois la vie de faidits ou proscrits. Peu à peu ils se groupèrent et formèrent trois grands centres de catharisme : à Penne, sur l'Aveyron; aux sources de l'Arnette, dans la Montagne Noire; à Montségur sur le Thabord.
Ayant appris que les inquisiteurs battaient les environs de Monlségur, Raymond d'Alfar s'en alla les surprendre à Avignonnet. Treize furent assommés au saut du lit (1242).
Pendant deux années entières, Montségur, qui était un véri-