LES TROIS PREMIÈRES CROISADES
JLa préCace des croinades.
L'histoire des croisades a une préface qu'il faut bien se garder d'omettre : c'est la vaste période des pèlerinages ouverts aussitôt après la Passion du Christ et qui, se prolongeant jusqu'aux grandes expéditions militaires du onzième siècle, a duré ainsi près de mille ans.
La conquête de la Palestine par les Arabes, bien que funeste » aux intérêts de la chrétienté, interrompit à peine les rapports de rOccident avec TOrient. En l'an 800, Charlemagne, de l'aveu même d'Haroun-al-Raschid, exerçait une sorte de protectorat sur les Lieux Saints. Il y avait fondé une église, un couvent, un hospice, une bibliothèque, un marché, etc.; tout un groupe d'institutions qu'on trouve plus tard désignées sous le nom de Sainte-Marie-Latine ou de Latinie. Pendant près de deux siècles les chrétiens d'Orient purent jouir d'une tolérance et d'une liberté suffisantes, visités sans cesse par leurs frères d'outre-mer.^
Quand songea-t-on pour la première fois à substituer au pèlerinage pacifique le pèlerinage armé? On lit, dans certains précis, que Sylvestre II et Grégoire VII ont prêché la croisade avant Urbain II. Le cri de Sylvestre II : « Levez-vous, soldats du Christ, déployez vos étendards... » est le point de départ de presque toute l'histoire des croisades. C'est le prélude de la prédication. On faisait remarquer naguère l'émouvant contraste entre les terreurs da Tan mil qui glaçaient en Occident tous les courages et les brillantes espérances de la victoire ou du martyre en Orient. La Terre Sainte apparaissait à toutes les imaginations, suivant la lettre de Sylvestre II, comme la porte du ciel. Pour mieux faire croire à l'authenticité de ces paroles, on racontait qu'elles avaient été prononcées par le pontife à son retour de la Terre Sainte, où pèlerin lui-même il avait étéj témoin oculaire des persécutions qu'il dénonçait.
Si Sylvestre II avait été en Terre Sainte, comme on s'est plu à le dire, il n'aurait été témoin d'aucune persécution. Il aurait
trouvé intactes les fondations de Charlemagne; même il les eût trouvées continuées et agrandies par Alfred le Grand, par les rois de Hongrie et d'autres princes encore: Les pèlerinages s'accomplissaient toujours en grand nombre. Sans doute la prise de Jérusalem par les Grecs en 975, puis sa reprise par les Fatimites avaient apporté quelques troubles à la situation de la Terre Sainte; mais ces troubles n'avaient été que passagers. En 995, Oreste, patriarche de Jérusalem, envoyait paisiblement une ambassade à Rome, non pour demander du secours, mais pour traiter de questions de rite et de discipline.
Sylvestre II n'a jamais été en Terre Sainte. Le prétendu pèlerinage qu'il fit en Palestine repose sur le récit légendaire d'une prédiction qui lui fut faite par son génie familier, l'assurant qu'il ne mourrait qu'après avoir célébré la messe à Jérusalem .
Sa fameuse circulaire, où il fait entendre les plaintes de « l'Eglise désolée de Jérusalem à l'Eglise catholique, maîtresse du sceptre des rois », n'a pas plus de valeur historique. Elle doit être classée dans la catégorie des excitatoria, écrits sous forme de lettres d'une attribution fictive, qui n'étaient que des sortes de pamphlets destinés, pendant la prédication des j croisades, à entraîner le zèle populaire et recruter des adhésions. ^ Grégoire VII, quoi qu'on en ait dit, n'a pas plus songé que Sylvestre II à lancer l'Europe sur l'Asie. Sans doute, en lOiO, le calife Hakem avait fait détruire le Saint-Sépulcre ; mais, peu d'années après, les chrétiens l'avaient reconstruit, et la tranquillité régnait quand Grégoire occupa le siège pontifical.
La situation de la Palestine changea complètement en 1084. Maîtres de la Syrie, les Turcs substituèrent la violence à un gouvernement régulier et à une tolérance intelligente. Les pèlerins étaient rançonnés et pillés par les soldats turcs; ils mouraient de faim et de maladie, sans avoir pu visiter le Saint- Sépulcre; mais ce qui, plus encore que les souffrances des pèlerins, devait affliger les chefs de la chrétienté et rendre la croisade inévitable, c'est que la chrétienté elle-même se trouvait en danger comme au temps de Charles Martel. Les musulmans triomphaient à l'est et à l'ouest, en Asie et en Espagne, et ils semblaient à la veille de se rejoindre à travers l'Europe par un immense circuit. Ce fut alors que la papauté entra en scène et que le pape Urbain II vint à Clermont prêcher la guerre sainte.
On a fait à Pierre rErmite une place immense dans Thistoire de la première croisade. « Que n'a-t-on pas raconté de lui? Son pèlerinage en Palestine, sa rencontre et son entretien avec le patriarche Siméon, la vision céleste dont il fut favorisé dans l'église du Saint-Sépulcre, la mission qu'il y reçut de prêcher la croisade, sa visite au pape Urbain II, son apparition en Occident comme précurseur du pape, son départ à la tète de nombreux croisés rassemblés par lui ; tous ces récits traditionnels, dit M. Hagenmeyer (Le vrai et le faux Pierre VErmite), forment comme un nimbe autour de sa tète. — Reste à savoir s'ils sont corroborés par des preuves solides. »
Pierre l'Ermite a-t-il vu Jérusalem? On en doute. « Pierre, dit Anne Comnène, était parti pour adorer le Saint-Sépulcre; il avait beaucoup souffert et finalement avait manqué le but. » Ce ne fut que bien plus tard que les historiens racontèrent l'histoire de son pèlerinage, inventèrent une vision, une lettre du patriarche Siméon, etc. Sans doute on possède la lettre du patriarche, mais il est reconnu que, là encore, on se trouve en présence d'une composition de rhétorique qui rentre dans la catégorie des excitatoria,
Pierre fut-il le précurseur du pape dans la prédication de la croisade? Les écrivains contemporains du onzième siècle laissent tous entendre qu'en France ce n'est pas Pierre l'Ermite, mais le pape seul qui a donné l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment où Pierre a paru en public pour la première fois ne saurait être placé avant le concile de Clermont. « Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont, jusqu'à nos jours, l'ermite d'Amiens lui a disputé une bonne moitié. Urbain vint à Clermont à un moment où une tendance inconsciente poussait le monde vers l'Orient, mais où aucune parole n'avait encore été prononcée en ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se levèrent. Rendons au pape ce qui lui appartient. »
Ce qu'on ne peut contester, c'est que Pierre était un homme éloquent et qu'il fut le plus puissant auxiliaire du pape. Partout où il prêchait, il entraînait les masses après lui. Son action fut immense dans toute la France du nord, et il ne faut pas s'étonner si, dans les pays où il se fit entendre, la foule ait pu oublier tout ce qui, en dehors de lui, avait contribué au même but, pour faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise.
Episodes de la croisade populaire.
Pierre l'Ermite. — «... Nous le vîmes parcourant les villes et les bourgs et prêchant partout, pressé par la foule, accablé de présents, acclamé de tant de témoignages rendus à sa sainteté, que jamais nul mortel n'a été, je crois, Tobjel d'un pareil enthousiasme. Quelque chose de divin se sentait dans ses moindres mouvements, dans toutes ses paroles ; c'était au point que le peuple arrachait, comme si c'eût été des reliques, les poils du mulet qu'il montait... Il allait nu-pieds, portant sur la peau une tunique de laine, sur les épaules une longue robe à capuchon qui lui descendait jusqu'aux talons et, par-dessus, une cape de bure. Le pain était sa seule nourriture ; jamais il ne buvait de vin. » (Guibert de Nogent*, Histoire des croisades j livre II.)
Enthousiasme produit par la croisade. — « Aussitôt que fut terminé le concile de Clermont, il s'éleva un grand mouvement par toute la France. Pour suivre la voie de Dieu (on désignait ainsi l'expédition projetée), chacun sollicita l'aide de ses ^parents et de ses amis. Les comtes et les chevaliers commençaient à peine leurs préparatifs, que déjà les pauvres s'y portaient avec une ardeur que rien ne pouvait arrêter. Chacun délaissait sa maison, sa vigne, son patrimoine, les vendait à bas prix comme s'il se fût agi de se racheter de la plus dure captivité. 11 régnait, à cette époque, une disette générale causée par de mauvaises récoltes. Des marchands cupides spéculaient, suivant leur coutume, sur la misère de tous. Il y avait peu de pain, et il était très cher. Les pauvres gens essayaient de manger des racines et des herbes sauvages. Tout à coup, « comme si eût soufflé » le vent impétueux qui brise les vaisseaux de Tharsis, » le cri de la croisade, retentissant partout en même temps, brisa les serrures et les chaînes qui fermaient les greniers ; ce qui se vendait très cher, quand personne ne bougeait, se vendit à vil prix quand tout le monde se leva; on vit se vendre sur le marché sept brebis pour cinq deniers. La famine se changea ainsi en
1. Guibert de Nogent, né près de Beauvais en 1053, devint abbé de Nogentsous-Condé et mourut vers 1121. Il a écrit une histoire de la première croisade, sous le litro de Gesta Dciper Francos, des mémoires très intéressants sur sa vie et divers ouvrages religieux.
abondance. Chacun s'empressant de prendre la voie de Dieu, on se hâtait de convertir en argent tout ce qui ne pouvait pas servir au voyage. Ce qui coûtait cher, c'étaient les objets nécessaires à la route; mais le reste était vendu pour rien. Mais voici une chose aussi étonnante. Quelques-uns de ceux qui n'étaient pas encore décidés au voyage, se moquaient de ceux qui vendaient ainsi à vil prix, et le lendemain, ils vendaient eux-mêmes, pour quelques écus, leurs biens et devenaient les compagnons de ceux dont ils s'étaient moqués. Les enfants, les vieilles femmes, les vieillards se préparaient au départ. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient pas ; mais ils espéraient être martyrs. Ils disaient aux guerriers : « Vous combattrez avec Tépée, nous gagnerons » le Christ par nofe souffrances, n
» On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles; des pauvres ferraient leurs bœufs comme des chevaux, les attelaient à des chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs petits enfants, et ceux-ci, tendant leurs petites mains, demandaient si ce n'était pas là encore cette Jérusalem vers laquelle on se dirigeait...
» Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux Français, tout peuple chrétien voulut fournir aussi des soldats. On vit les Ecossais, la jambe nue, vêtus de casaques de poils hérissés, portant leurs sacs pour les vivres suspendus sur l.eurs épaules, accourir en foule de leurs pays couverts de brouillards. J'ai entendu dire qu'il était arrivé, dans l'un de nos ports de mer, des hommes de je ne sais quelle nation barbare, qui parlaient un langage tellement inconnu que, ne pouvant se faire comprendre, ils mettaient les doigts l'un sur l'autre en forme de croix, montrant par leurs signes, à défaut de paroles, qu'ils voulaient partir pour la cause de la foi. » (Guibert de NogeiNt.)
Le peuple partit sans rien attendre, et tout d'abord se mit à massacrer les juifs. Il croyait devoir punir les meurtriers du Cbrist, avant de délivrer son tombeau.
Massacre des juifs. — « Après avoir massacré les juifs de Cologne, les pèlerins se remirent en route et arrivèrent à Mayence. Un seigneur très considérable du pays, le comte Emicon, les attendait avec une nombreuse troupe d'Allemands. Les juifs de Mayence, ayant appris le massacre de leurs frères de Cologne et craignant le même sort, se réfugièrent auprès de l'évêque
Rothard et confièrent à sa garde leurs trésors. L'évèque cacha avec soin l'argent et plaça les juifs sur une grande terrasse pour les empêcher d'être vus par le comte Emicon et sa troupe. Son palais était Tasile le plus sûr pour eux; mais Emicon et les siens, ayant su où ils étaient cachés, enfoncèrent les portes, assaillirent les juifs à coups de flèches et de lances, en tuèrent sept cents qui ne purent se défendre et massacrèrent les femmes et les enfants. Les juifs, voyant que les chrétiens égorgeaient jusqu'à leurs enfants, prirent les armes, mais pour massacrer euxmêmes leurs femmes, leurs mères «et leurs sœurs, et, ce qui semble horrible à dire, les mères coupaient la gorge à leurs enfants, aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrétiens. Un petit nombre de juifs sauvèrent leur vie en se faisant donner le baptême; puis Emicon et toute cette bande innombrable d'hommes et de femmes, chargés de butin, continuèrent leur voyage pour Jérusalem, se dirigeant sur la Hongrie. » (Albert d'Aix*, Histoire des croisades, I.)
En Hongrie, ces bandes féroces firent horreur; on les refoula sur l'empire grec. L'empereur s'empressa de les faire passer en Asie où elles furent exterminées par les Turcs.
Episodes de la erolsade des seig^neurs.
La véritable armée des croisés, composée surtout de princes, de seigneurs et de chevaliers, partit plus tard et se dirigea sur Conslantinople par dix voies différentes. La sauvage apparition des premiers croisés avait épouvanté les Byzantins; ils se repentaient d'avoir appelé les Francs; mais il était trop tard ; ils entraient en nombre innombrable par toutes les avenues de l'empire. L'empereur Alexis essaya de les détruire en détail, leur dressa des pièges, les attaqua isolément tout en se déclarant publiquement leur meilleur ami. Sa fille, Anne Comnène, dans son Alexiaae^ n'essaie pas de dissimuler les trahisons de son père : elle les met sur le même pied que ses exploits et les croit dignes d'éloges. Le sens moral laissait fort à désirer chez les Byzantins : on peut en juger par le récit suivant :
Perfidie des Grecs. — « Le comte de Provence, étant arrivé aux côtes de Lombardie, acheta six mille statères d'or un grand vaisseau à trois voiles, manœuvré par deux cents rameurs et traînant trois autres petits vaisseaux... Nicolas Maurocataca-
1. Albert, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la première croisade, recueillit avec soin les éléments de son Histoire^ qui est peut-être la plus exacte relation que nous ayons de cette croisade. L'ouvrage s'arrête à 1120.
lone, qui commandait la flotte grecque, averti que ce grand vaisseau devait partir, prit des galères à deux et à trois rangs de rames, avec quelques vaisseaux légers, et alla se poster à Caballion. — Caballion est un lieu près de Brouse ; je prie le lecteur de ne pas trouver mauvais que je place ici ces noms barbares qui semblent ôter quelque chose de la beauté du discours, puisque Homère n'a pas fait de difficulté de nommer Viotos et d autres îles barbares, pour être plus exact. — p Une galère envoyée pour observer l'arrivée du grand vaisseau, devait en donner avis à Maurocatacalone par le moyen d'un flambeau. Dès que celui-ci vit le flambeau allumé, il fit lever Tancre et courut au-devant du comte de Provence qui n'avait avec lui que quinze cents hommes et quatre-vingts chevaux. Le pilote du comte, ayant aperçu la flotte, cria que c'était une armée de Syriens et qu'ils étaient en danger d'être passés au fil de Tépée. Le comte commanda à ses gens de prendre les armes. Bien que ce fût l'hiver et le jour de la fête de saint Nicolas, la mer était aussi tranquille et la nuit aussi claire qu'au printemps, de sorte que le trop grand calme tenait le vaisseau du comte comme immobile. Marian, fils de Maurocatacalone, s'approcha de la proue du vaisseau du comte. Il cria aux gens qui étaient dedans de ne pas tirer sur des chrétiens, mais l'un d'eux tira avec une arbalète*. Le trait emporta le casque de Marian, mais ne toucha pas seulement ses cheveux.
» Marian tira sur le comte et le blessa au côté ; ce que voyant, un prêtre qui combattait sur la proue, il tira quantité de traits sur Marian qui, au lieu de s'en étonner, se défendit généreusement... Les prêtres de l'Eglise latine ne sont pas si religieux observateurs que les nôtres des canons de l'Eglise et des préceptes de l'Evangile, qui leur défendent de tirer l'épée... Ils participent aux divins mystères du corps et du sang du Sauveur et.
1. Voici la curieuse description qu'Anne Comnène fait de Tarbalète : « C'est un arc d'une fabrique inconnue aux Grecs et à l'usage des barbares. Celui qui s'en sert se couche à la renverse et, appuyant les deux pieds sur le demi-cercle, il tire la corde avec les deux mains. Au milieu de la corde, il y a un tuyau en forme de demi-cylindre, de la grosseur d'un trait. On met dedans des traits fort courts et garnis de fer. Lorsqu'on lâche la corde, le trait part du tuyau avec une impétuosité contre laquelle il n'y a rien qui soit à l'épreuve. Il perce un bouclier, une cuirasse et un homme de part en pari. On dit même au'il rompt des statues de bronze, et que, quand les murailles des villes sont fort épaisses, il enfonce dedans si avant qu'on ne le voit plus. Quand quelqu'un en est frappé, il est plus tôt mort qu'il n'a senti le coup. L invention de cette machine semble tout à fait digne de la malice des démons. «
en même temps, ils respirent le meurtre et ils sont des hommes de sang, selon l'expression dont David se sert dans l'un de ses psaumes... Ce prêtre était revêtu d'une étole et avait la rame à la main pour combattre les hommes et les flots. Nos prêtres, au contraire, sont de fidèles imitateurs de la douceur d'Aaron, de Moïse et du Souverain Pontife, de qui ils exercent visiblement la puissance.
» Le combat dura depuis le soir jusqu'à midi du jour suivant. Les Latins, enfin, demandèrent et reçurent composition. Il n'y eut que ce prêtre qui continua le combat. Ayant épuisé son carquois, il jeta à Marian une pierre d'une grosseur extraordinaire dont il lui brisa son bouclier et le renversa à demi mort, comme Ajax renversa autrefois Hector. Mais, étant revenu à lui, il blessa le prêtre de trois coups. Cet homme, qui méritait mieux d'être capitaine que prêtre, n'ayant plus de pierres à jeter, s'agitait comme une bête féroce et frémissait de rage de ne pouvoir nuire à son ennemi. 11 rencontra un sac plein de pains qu'il jeta au lieu de pierres. Le comte, s'étant rendu à Marian, lui laissa conduire son vaisseau où il voulut.
» Quand ils furent à terre, le prêtre chercha Marian et, l'ayant trouvé, l'embrassa et lui dit : « Si nous eussions été à terre, plu- » sieurs des vôtres seraient morts de ma main. » Il lui fit don d'un calice estimé cent trente statères d'or, et à l'heure même il expira. » (Anne Comnène*, Alexiade, 1. X.)
Maleré les embûches semées sur leur route, les croisés arrivèrent les uns après les autres à Constantinople et vinrent saluer leur bon ami l'empereur, qui renouvela ses protestations d'amitié, tout en leur tendant de nouveaux pièges. Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il sut décider ces terribles guerriers, qui pouvaient l'écraser, à lui faire hommage des conquêtes qu'ils allaient faire.
Les croisés passèrent le Bosphore et, à Nicée, se trouvèrent en face des Turcs. Il n'y eut pas toutefois d'engagement sérieux avant Dorylée (2 juillet 1097). Après cette affaire sanglante, l'armée s'engagea dans le désert avec des Grecs pour guides. Elle ne put le traverser sans d'horribles souffrances.
Souffrances des croisés à travers le désert. —
«... C'était miracle qu'une armée aussi nombreuse pût subsister
1. Anne Comnène, fille d'Alexis I*"", née en 1084, morte en 1148, put, dans son enfance, voir défiler à Constantinople les bandes de Pierre l'Ermite, et dans sa vieillesse, les soldats de Conrad et de Louis VU. Elle a écrit, sous le titre d'Alexiade (quinze livres), le panégyrique de son père. Elle s'y montre très sévère pour les croisés, qu'elle considère comme des baqdits.
en ce désert. On pouvait d'ailleurs rire ou pleurer en voyant que, faute de bêtes de somme, nous chargions de nos bagages des moutons, des chèvres, des porcs et des chiens'. Ces animaux marchaient péniblement sous cette charge inaccoutumée, et Ton vit maint chevalier obligé de monter un bœuf en guise de cheval de bataille. Dans cet attirail, marchaient vers Jérusalem les pèlerins de tous les pays. Un Breton ou un Allemand m adressait-il la parole, je ne le comprenais pas et ne pouvais lui répondre; mais Tamour de Dieu et la charité pour le prochain établissaient entre nous une telle fraternité que, si un objet s'égarait, celui qui le trouvait en prenait soin jusqu'à ce qu'il fût réclamé par son propriétaire. » (Foucheh de Chartres *, His^ toire de Jérusalem,)
«... Bientôt le manque d'eau devint une véritable calamité. Un certain samedi, les souffrances de la soif devinrent telles qu'on vit de jeunes mères mourir à côté de leurs petits enfants qu'elles ne pouvaient plus allaiter. Les hommes les plus robustes se couchaient sur le sable, fouillaient au-dessous de la première couche brûlante pour y trouve? la fraîcheur du sol inférieur et y coller leur bouche desséchée. Les animaux eux-mêmes ne résistaient pas. » (Guillaume de Tyr ^, Histoire des croisades^ 1. IIL)
« Les difficultés augmentèrent quand on traversa le Taurus. Jamais pareils obstacles ne s'étaient présentés. Des reptiles et des bêtes sauvages peuplaient seuls ces montagnes. Sur certains points, le sentier n'avait pas plus d'un pied de large, et il était à chaque instant interrompu par des roches et des broussailles. Au-dessous, des abîmes sans fonds ; au-dessus, des pics élevés qui se perdaient dans le ciel. Chevaliers et écuyers avaient dû mettre pied à terre comme tout le monde. Us portaient, pendues à leur cou, les pièces de leur armure. Certains d'entre eux, mourant de fatigue, se débarrassaient de ces objets gênants en les jetant dans les précipices. Les chevaux et les bètes de somme
1. Foucher de Chartres fut le chapelain de Baudouin, comte d'Edesse et roi de Jérusalem. Il devint chanoine du Saint-Sépulcre et écrivit 1 histoire de la première croisade, à laquelle il avait assisté. 11 vivait encore en 1127.
2. Guillaume, archevêque de Tyr, a écrit une Histoire des croisades en vingt-trois livres, qui s'étend de l'époque des successeurs de Mahomet jusqu'à l'an 1183. Guillaume de Tyr est un écrivain supérieur à tous ceux- qui ont roconté l'époque dos croisades. Son livre est écrit avec une fermeté et une imparllalité bien rares au moyen âge.
CAR«É, — LECT. HIST. 19
avaient été déchargés et on les traînait par la bride; les bagages étaient portés à dos d'homme; on ne pouvait s'arrêter ni s'asseoir, car l'armée formait une chaîne continue où les derniers poussaient les premiers. Enfin, après avoir rencontré toutes les difficultés imaginables, ceux qui formaient les premiers anneaux de cette longue chaîne arrivèrent dans la vallée de Maresia; mais il fallut une journée entière pour que la queue pût rejoindre la tète. L'armée se trouva alors tout entière réunie sur le flanc méridional du Taurus. » (Robert le Moine, Histoire de la croisade, 1. III, coll. Zeller, Hachette et C'°.)
On marchait néanmoins; on arriva à Tarse, puis à Antioche où l'on resta trop longtemps et où on faillit périr, puis on vit apparaître les tours de Jérusalem. Le vendredi 15 juillet de l'année 1099, cette place était emportée d'assaut.
Sac de Jérusalem. — «... Les Sarrasins, voyant les murailles occupées et les chrétiens se répandre dans la ville, furent saisis d'épouvante et cherchèrent un refuge dans le palais de Salomon. Mais les Français, les poussant la lance et l'épée dans les reins, arrivèrent avec les fuyards aux portes du palais. Les Sarrasins eurent à peine le temps de pénétrer dans la tour; ils laissèrent leurs chevaux tout bridés et sellés à l'entrée, et les chrétiens s'en emparèrent.
» Pendant ce temps, des pèlerins, ayant forcé une des portes de Jérusalem, ouvrirent un passage à la foule des chrétiens. On s'y pressa si violemment pour entrer que les chevaux, étouffés et inondés de sueur, mordaient ceux qui les entouraient. Seize hommes furent renversés et écrasés. Une autre colonne de pèlerins, pénétrant par la brèche, s'élança vers le palais de Salomon et arriva au secours de ceux qui s'y étaient portés les premiers, et massacra sans pitié tous les Sarrasins qui s'y trouvaient. Le sang coula en si grande quantité qu'il forma des ruisseaux dans la cour royale et que les hommes y trempaient leurs pieds jusqu'aux talons*.
» En avant des portes du palais, on trouve une citerne royale
1. Raimond d'Agiles dit que, dans le portique de Salomon, on marchait à cheval dans le sang jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu'à la bride du cheval. — Robert le Moine ajoute que l'on versa une si grande quantité de sang hamain, que les mains et les bras, séparés des corps, nageaient dans le temple et. portés par le sang çà et là^ allaient s unir à d'autres corps, de sorte qu'on ne savait à quel cadavre appartenaient les membres qui venaient se joindre à un cadavre mutilé.
si grande et si profonde qu'elle ressemble à un lac. Beaucoup de Sarrasins s'étaient réfugiés sous lescalier qui conduit au bord du réservoir ; les uns furent jetés à l'eau, les autres tués sur les marches... Les chrétiens sortirent du palais après y avoir massacré dix mille musulmans; ils passèrent ensuite au fil de l'épée les troupes de païens qu'ils rencontrèrent se sauvant dans les rues ; on tuait les femmes ; les enfants, enlevés au sein de leurs mères ou dans leurs berceaux, étaient pris par les pieds et lancés en l'air, de sorte que leurs tètes se brisaient contre les murailles ou sur le seuil des portes...
» Le duc Godefroy ne prit part à aucun de ces massacres. Pendant que les princes tuaient et pillaient, il déposait ses armes, se couvrait d'un vêtement de laine et venait, pieds nus, au sépulcre de Notre-Seigneu r Jésus - Christ , pleurer, prier et rendre grâces à Dieu qui lui avait permis de voir se réaliser ses plus ardents désirs.. .
» Le sixième jour de la semaine, le comte
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Raymond de Toulouse, entraîné par Tavarice, reçut une grande somme d'argent et laissa partir, sans leur faire de mal, les Sarrasins qu'il assiégeait dans la tour de David; il se contenta de leur prendre leurs armes et leurs vivres... Le lendemain matin, jour du Sabbat, trois cents Sarrasins qui s'étaient réfugiés dans la partie la plus élevée du temple de Salomon, supplièrent qu'on leur accordât la vie. Ils se décidèrent à quitter leur retraite, quand ils virent la bannière de Tancrède élevée devant eux en signe de protection. Ce gage ne les sauva pas; des chrétiens, indignés de ce pardon, les massacrèrent tous, malgré Tancrède qui, dans son orgueil, s'irritait de l 'affront qu'on lui faisait et parlait d'en tirer une vengeance terrible*. Des hommes sages parvinrent à le calmer : « Jérusalem, lui dirent-ils, a été con- » quise; gardons-nous de la perdre par pitié pour l'ennemi. Si » le roi de Babylone (le sultan du Caire) venait nous attaquer, » nous aurions des ennemis au dedans et au dehors. Il est né- » cessaire aujourd'hui de tuer sans retard tous les Sarrasins » prisonniers qui doivent être rachetés ou se sont rachetés à » prix d'or. »
» On approuva cet avis, et, le troisième jour après la victoire, les chefs firent connaître leur résolution. Aussitôt les chrétiens s'arment et se préparent à anéantir les païens qui avaient survécu aux premiers événements. Les uns furent tirés de prison et eurent la tête coupée ; les autres furent égorgés dans les rues ou sur les places, tous après avoir racheté leur vie en payant rançon et obtenu grâce de la pitié des chrétiens. Les jeunes filles et les femmes étaient tuées ou lapidées. Craignant la mort et frappées de terreur à la vue de cette boucherie, les femmes et les jeunes filles se jetaient vers les pèlerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras pour sauver leur vie, ou se roulaient par terre en les suppliant de les épargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scènes par leurs cris horribles et leurs larmes amères. Mais c'était inutilement qu'on implorait la pitié des chrétiens ; leur Ame était si complètement livrée à la fureur du carnage qu'ils tuèrent tout et que pas un enfant à la mamelle ne fut épargné. Toutes les places de
1. L'humanité de Raymond et de Tancrède paraissait si étrange aux croiséSt qu'ils accusaient l'un d avarice, et l'autre d'orgueil et de faiblesse.
Jérusalem furent couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants, n (Albert d'Aix, Histoire des croisades, liv. VI.)
lia rewanelieda monde musulmaii.
« Le Seigneur, disent encore les oiusulmans, pesa les démons de la croix dans la balance de sa colère; il les trouva lourds et jeta son glaive dans le plateau où ils n'étaient pas. » Le sultan de Mossoul, Emad-Eddin- Zengni, fut le ministre de son courroux. Le premier de tous les chefs 1 musulmans, il se trouva assez fort pour faire payer aux chrétiens le sang ' qu'ils avaient versé. Il se jeta sur Edesse et la prit d'assaut.
Sac d'Edesse. — ... « Au bruit que fit la muraille en s'écroulant, les habitants et les évèques accoururent sur la brèche pour arrêter Tennemî. Mais, pendant qu'ils défendaient cet endroit, les Turcs trouvèrent les remparts dégarnis et forcèrent la ville. Alors les habitants quittèrent la brèche et coururent à la citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait, quelle main ne reculerait d'effroi, si elle voulait raconter les malheurs qui, durant trois heures, accablèrent Edesse? On était au samedi 3 janvier. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prêtres, des diacres, des religieux, des religieuses, des vierges, des époux, des épouses. Hélas! chose horrible à dire, la ville d'Edesse fut foulée aux pieds pour nos péchés! 0 déplorable condition humaine ! Les pères restèrent sans pitié pour leurs enfants, les enfants pour leurs pères; les mères furent insensibles pour le fruit de leurs entrailles; tous couraient au haut de la montagne vers la citadelle. Ceux qui avaient couru à la citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusèrent d'ouvrir les portes et attendirent que leur chef, qui était à la brèche, fût revenu. Il arriva enfin, mais trop tard, et lorsque des milliers de personnes avaient été étouffées aux portes. En vain voulut-il s'ouvrir un chemin, il ne put aller outre, à cause des cadavres entassés sur son passage, et fut tué à la porte môrae, d'un coup de flèche. » (Aboulfarage, trad. Reinaud, dans la Bibliothèque des Croisades, t. IV.)
Moins cruel que les conquérants de Jérusalem, Zengui épargna Tévèque Basile et reçut à composition la garnison de la citadelle. Edesse étant» retombée au pouvoir des chrétiens, Noureddin, fils de Zengui, s'en empara | de nouveau et la détruisit de fond en comble. La chute d'Edesse provoqua
la seconde croisade, qui échoua. Quarante-trois ans après, le monde chiétien ap{)renait une nouvelle plus pénible encore. Jérusalem était retombée aux mains des infidèles.
La bataille de Tibériade. — « Le samedi matin, les musulmans sortirent de leur 6amp en ordre de bataille; les Francs s'avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la soif qui les dévorait. L'infanterie chrétienne s'étant ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau, Saladin courut se placer sur son passage. La bataille devint générale, mais bientôt il n'y eut plus pour les chrétiens d'espoir de salut... L'armée chrétienne était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle combattait était couvert de bruyères et d'herbes sèches, les musulmans y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la chaleur du feu, celle du soleil, la soif, tout se réunit contre les chrétiens... Ils reculèrent jusqu'à une colline voisine, où ils essayèrent de dresser quelques tentes, et tout l'effort du combat se porta de ce côté. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix, que les chrétiens appellent la vraie croix et dans laquelle se trouve un morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le Messie * . La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout le reste; dès lors, ils se regardèrent comme perdus. Le roi Guy de Lusignan n'eut bientôt plus autour de lui, sur la colline, que cent cinquante cavaliers des plus braves. Ceux-ci firent une charge désespérée et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de la colline. « Je regardai alors mon père, dit » Afdal, fils de Saladin, et j'aperçus la tristesse sur son visage. » — Faites mentir le diable ! cria-t-il aux soldats en se pre- » nant la barbe. A ces mots, notre armée se précipita sur » l'ennemi et lui fit regagner le haut de la colline, et moi de « m'écrier : « Us fuient, ils fuient! » Mais les Francs revinrent » à la charge, nous repoussèrent au bas de la colline, puis » furent repoussés à leur tour ; et moi de m'écrier de rechef : » « Ils fuient, ils fuient !» — « Tais-toi, me dit mon père, ils » ne seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tom- » bera. » Il finissait à peine de parler que le pavillon tomba.
1. Les musulmans se refusent à croire que le Christ soit mort sur la croix. Ils croient qu'au moment où les Juifs allaient le faire périr, Dieu envoya un ange pour l'appeler au ciel et mit à sa place un homme du commun, qui fut crucifié à sa place.
» Mon père descendit de cheval, se prosterna devant Dieu et lui » rendit grâce en versant des larmes de joie. »
» Les musulmans montèrent sur la colline et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient furent faits prisonniers. En voyant le nombre des morts, on ne croyait pas qu'il y eût des prisonniers ; et en voyant les prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. » (IbxN Alatir*, trad. Reinaud, dans la Bibliothèque des Croisades^ t. IV.)
Après la bataille. — « Le champ de bataille était couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-même le mont Hillin, dit Emad Eddin; il m'offrit un horrible spectacle. Je vis ce qu'une nation heureuse avait fait à une nation malheureuse. Je vis l'état de ses chefs : qui pourrait le décrire? je vis des têtes tranchées, des yeux éteints ou crevés, des corps couverts de poussière, des membres disloqués, des bras séparés, des os fendus, des lombes brisés, des pieds qui ne tenaient plus à la jambe, des corps partagés en deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. En voyant ces visages couverts de sang et de blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran : « L'infidèle » dira : Que ne suis-je poussière ! quelle odeur suave s'exha- » lait de cette terrible victoire ! »
... » Les cordes des tentes ne suffirent pas pour lier les prisonniers. J'ai vu trente à quarante cavaliers attachés à la même corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gardés par un seul homme. Ces guerriers qui naguère montraient une force extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur, maintenant le front baissé, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect misérable. Ceux qui avaient humilié étaient humiliés à leur tour; ceux qui traitaient l'Alcoran d'imposture étaient tombés au pouvoir des vrais croyants. » (Emad-Eddin^, trad. Reinaud.)
Après la bataille, Saladin fit venir dans sa tente le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut qu'il s'assit à ses côtés et, comme ce prince mourait de soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, après avoir bu, présenta le vase à Renaud. Aussitôt, Saladin s'écria : « Ce n'est pas moi qui ai dit à ce misérable de boire; je ne suis pas lié envers lui. »
1. Ibn-Alatir (H 60-1238), historien arabe fort distingué, attaché au service de Zengui, puis de Saladin, a vu les événements qu'il raconte. Il est l'auteur d'une histoire des Atabeks et d'une Chronique complète.
2. Emad-Eddin fll^l201], secrétaire de Saladin, a composé une histoire des guerres de son maître, sous le titre de Eclair de Syrie.
En effet, la coutume était chez les Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire. Or, Saladin avait fait vœu de tuer Renaud. II tiîa son épée ; à cette vue, les émirs se jetèrent sur le malheureux et lui coupèrent la tète. Le tronc alla tomber aux pieds du roi.
Le sultan fit conduire à Damas le roi et les seigneurs prisonniers. Il réunit les Templiers et les Hospitaliers qu'il avait entre ses mains et les fit décapiter. Pendant l'exécution, Saladin était assis, le visage riant. Quelquesuns des exécuteurs coupèrent la tête des prisonniers avec une adresse qui leur mérita des éloges.
Le nombre des prisonniers était si grand, que certains soldats écliaugeaient les leurs pour une paire de babouches. Au marché de Damas, ils se vendaient encore trois pièces d'or l'un, mais le vendeur donnait souvent, par-dessus le marché, la femme et les enfants. Il n'était pas rare de rencontrer dans les rues des têtes de chrétiens en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer des melons coupés par le milieu, sur des espèces de chevalets, en forme de pyramides, et il paraît que les dévots musulmans avaient imaginé d'acheter des prisonniers pour leur couper la tète et de donner ainsi ces têtes en spectacle. (Reinaud, Bibl des Croisades^ t. IV.)
Le vainqueur arriva bientôt devant Jérusalem. Après plusieurs jours de siège, les chefs des chrétiens furent d'avis de capituler. Saladin répondit aux députés : a J'en userai avec vous comme les chrétiens en usèrent avec » les musulmans quand ils prirent la ville sainte, c'est-à-dire que je pas- » serai les hommes au fil de l'épée et je réduirai le reste en servitude; » en un mot, je rendrai le mal pour le mal. »
Il finit néanmoins par consentir à une capitulation. Les Francs durent évacuer Jérusalem sous quarante jours, et payer une rançon de dix pièces d'or par homme, de cinq par femme et de une par enfant".
lie siège de Saint-aean d*Acre.
Le siège d'Acre est la plus grande opération militaire du moyen âge. 11 fut, pour cette époque, ce que fut le siège de Troie pour l'antiquité et le siège de Sébastopol pour le dix-neuvième siècle. Il dura près de trois ans. Il se livra, sous ses murs et aux environs, neuf grandes batailles et plus de cent combats. Boha-Eddin^ estime à six cent mille le nombre des combattants qui vinrent successivement combattre dans cette arène d'Acre. Cent vingt mille chrétiens périrent, dont six archevêques, douze évêques, quarante-cinq ducs et comtes et cinq cents barons. Suivant Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt-dix mille musulmans. Et ce n'était pas, comme à la première croisade, une foule désordonnée de soldats et de pèlerins s'en allant à l'aventure, c'était l'élite de la chevalerie chrétienne. Toute l'Europe y fut représentée, nation par nation.
Commencements au siège. — Ce n'était pas qu'à l'origine Acre fût plus forte que mainte autre cité de Syrie. Guy ae Lusignan, rendu à la liberté, en commença le siège avec 9 000 hommes seulement ; mais la ville
1. Boha-Eddin, historien arabe né à Mossoul (1145-1232), fut attaché à Saladin, qui le nomma cadi de Jérusalem. II est l'auteur d'une Histoire de la vie de Saladin.
reçut des renforts, étendit ses fortifications et travailla à se rendre imprenatle. Bientôt, Saladin vint, avec son armée, occuper les hauteurs de Carouba, qui dominaient la ville, les assiégeants et la mer. Mais déjà le roi de Jérusalem avait été rejoint par les chrétiens d'Occident. Deux mondes en présence. — Sur les tentes de ce camp euro-
Çéeo, qui grossissait sans cesse, flottaient les bannières du landgrave de huringe, du comte de Nassau, des comtes de Champagne, de Flandre, de Cliartres-Blois, de Bar, de Brienne, de Dreux, de Clermont, des sires de Nesle, d'Avesnes, des Barres, de Montmorency, de l'archevêque de Cantorbéry, des évêques de Beauvais, de Salisbury, etc., des consuls de Gênes et de rise, des pands maîtres du Temple et de rHôpilal, de Hugues de Tabarie (Tibénade), de Conrad de Montferrat, prince de Tyr, et du roi Guy de Lusignan.
Bientôt étaient arrivés les débris de Tarmée de Frédéric Barberousse, conduits par son fils, Frédéric de Soaabe, puis Tarmée française de Philippe-Auguste; enfin, l'armée anglaise de Richard Cœur de Lion.
« C'était, dit Henri Martin, un spectacle terrible et magnifique que celui de ces deux camps, ou plutôt de ces deux mondes : la plage disparaissait sons des milliers de pavillons chrétiens; les innombrables tentes noires et blanches des Arabes, des Turcs, des Kourdcs, des Turcomans fourmillaient sur toutes les pentes de la montagne de Carouba, du haut de laquelle Saladin dominait ses adversaires. Autour de lui, étaient campés ses deux fils, son frère Malek-Adel, son neveu et tous ses émirs. »
Détresse des assiégés. — « Quand le roi Philippe débarqua devant Acre, la garnison était dans un état pitoyable ; Tennemi ne lui laissait pas de repos et visait surtout à combler les fossés : dans ce but, il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main, sans excepter les cadavres et les charognes; on assure même qu'il jetait ses malades avant qu'ils eussent expiré. La garnison, pour faire face à tant d'attaques diverses, était obligée de se partager en plusieurs corps : les uns descendaient dans les fossés, où ils dépeçaient avec un couteau les cadavres; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres déchirés et les remettaient à une troisième division, qui allait les jeter dans la mer; une autre partie était occupée du service des machines, une autre de la garde des remparts. La vérité est que la garnison eut à supporter tous les genres de fatigue. » (Boha-Eddin, dans la BiOL des Croisades, t. IV.)
Arrivée de Richard. — « Tel était l'état des choses lorsque arriva le roi d'Angleterre. Ce roi était d'une force ter- •pible, d'une valeur éprouvée, d'un caractère indomptable*;
1. Son souvenir «e conserva longtemps en Palestine. « Le roi Richard, dit Joinville, fit tant d'armes outre-mer, que, quand les chevaux des Sarrasins avaient
déjà il s'était fait une grande réputation par ses guerres passées. Il était inférieur au roi de France pour la dignité et la puissance, mais il était plus riche, plus brave et plus expérimenté que lui. Sa flotte se composait de vingt-cinq gros vaisseaux remplis de guerriers et de munitions.
» Ce nouveau renfort inspira une grande joie à Tennemi. Les Francs se livrèrent à cette occasion à de bruyantes réjouissances, et la nuit ils allumèrent de grands feux. Ces feux étaient faits pour nous effrayer, car ils montraient par leur grand nombre celui de nos ennemis. Depuis longtemps les chrétiens attendaient le roi d'Angleterre, mais nous savions par leurs transfuges, qu'ils suspendaient leurs projets d'attaque jusqu'à son arrivée S tant ils estimaient son habileté et son courage.
» La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman chargé de vivres et de provisions et se rendant de Béryte à Acre; ce vaisseau, quoique cerné de toutes parts, fît une longue résistance et parvint même à brûler un autre navù*e chrétien; mais enfin, ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver à force de voiles, vu que le vent était tombé, le commandant, nommé Yacoub, homme brave et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau à grands coups de haches et tout fut englouti ; il ne se sauva de l'équipage qu'un seul homme, que les chrétiens envoyèrent à la garnison d'Acre pour l'instruire de ce désastre*. Cette nouvelle nous causa* une vive tristellse; pour le sultan, il reçut cette épreuve avec sa patience ordinaire et se résigna à la volonté de Dieu. » (Boha-Eddin.)
Bien que la discorde régnât trop souvent au camp des chrétiens, les travaux du siège se poursuivaient, au grand désespoir de Saladin, qui faisait en vain appel au calife de Bagdad et à tous les princes musulmans.
Continuation du siège. — « Nos troupes, écrivait le » sultan au calife, sont épuisées, et nos ennemis en conçoivent » une nouvelle audace. Tantôt ils nous attaquent avec des
peur d'un buisson, leurs maîtres leur disaient : — Crois-tu que ce soit le roi Ilichard? — Et quand les enfants des Sarrasines braillaient, elles leur disaient : Tais-toi, tais-toi, ou j'irai chercher le roi Richard qui te tuera. »
1. Philippe-Auguste avait promis à Richard de ne pas presser le siège d'Âcre, pour que ce prince pût avoir sa part de gloire.
2. Les historiens anglais disent qu'on sauva aussi quelques débris, mais que ce qui excita l'effroi des chevaliers, ce furent plusieurs vases déterre remplis de serpents, de vipères et de crocodiles vivants, que les émirs envoyaient à Saladia, et qui étaient destinés à porter la mort au milieu des tentes des assiégeants.
LKS CROISADES.
» tours, tantôt avec des pierres ou des béliers; d'autres fois ils » s'avancent par des chemins couverts, sapent les murs ou » essaient de combler nos fossés... Voilà qu'à présent, non con- )) tents d'avoir élevé dans leur camp un mur de terre, ils se » sont mis en tète de construire des collines rondes en forme » de tours, qu'ils ont étayées de bois et de pierre; et, lorsque » cet ouvrage a été conduit à sa perfection, ils ont creusé la » terre par derrière, et l'ont jetée en avant, l'amoncelant peu à » peu, et s'avançant vers la ville les uns à la suite des autres, » jusqu'à ce qu'ils se trouvent maintenant à une demi-portée » de trait. Jusqu'ici le feu et les pierres avaient prise sur leurs » tours et leurs palissades en bois; mais à présent, comment » entamer avec les pierres ou consumer avec le feu ces col- » Unes de terre qui sont à la fois un rempart pour les hommes » et un abri pour les machines? »
« Malgré les vastes scènes de carnage qui inondaient de sang la côte tyrienne, la guerre, dit H. Martin, présentait un caractère bien différent de la première croisade : chrétiens et musulmans n'avaient plus les uns pour les autres cette superstitieuse horreur des temps passés. L'Orient et l'Occident, en se connaissant mieux, se haïssaient moins. » Dans l'intervalle des combats, on se visitait, on joutait, on trafiquait, on banquetait ensemble, les ménestrels chrétiens associaient leurs voix au son des instruments arabes. Les chefs eux-mêmes faisaient entre eux assaut de courtoisie et de générosité. « Il avait été convenu qu'une entrevue aurait lieu entre Richard et Malek- Adel, frère du sultan. La maladie ayant empêché le roi d'Angleterre de se rendre au rendez-vous, un député vint au camp du sultan présenter les excuses de son prince ; puis il ajouta : « C'est la coutume entre nos rois de se faire des présents même » en temps de guerre; mon maître est en état d'en faire qui » sont dignes du sultan : me permettez-vous de les apporter? » Vous seront-ils agréables venant par l'entremise d'un député? » — Le présent, reprit Malek-Adel, sera bien reçu, pourvu qu'il » nous soit permis d'en offrir d'autres en retour. — Nous avons^ » dit le député, amené ici des faucons et d'autres oiseaux de » proie qui ont beaucoup souffert du voyage et qui se meurent » de besoin ; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des » poulets pour les nourrir? Dès qu'ils seront rétablis, nous en » ferons hommage au sultan. — Dites plutôt, repartit Malek- » Adelj'que votre maître est malade et qu'il a besoin de pou-
» lels pour se remettre. Au reste qu*à cela ne tienne; il en aura » tant qu'il voudra; parlons d*autre chose. » Mais l'entretien nalla pas plus loin. Quelques jours après, le roi d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman et Saladin remit au député une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des fruits et de la neige qui lui furent accordés. » (Boha-Eddin.)
Les derniers Jours d'Acre. — « Sur ces entrefaites, dit Boha-Eddin, nous reçûmes de la garnison une lettre ainsi conçue : « Nous sommes dans le dernier état de faiblesse ; nous » ne pouvons tenir plus longtemps ; demain, 2 juillet, si vous » ne venez à notre secours, nous négocierons pour nos vies. » A cette nouvelle, nous fûmes tous accablés. Il y avait alors dans Acre l'élite des guerriers de tout le monde musulman. Le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais éprouvée; on craignit même pour sa vie. Il se décida, pour procurer du repos à la ville, à attaquer le camp ennemi. Au point du jour, il fit battre le tambour ; toute l'armée prit les armes, cavalerie et infanterie, et l'assaut commença; mais le sultan fut mal secondé. L'infanterie chrétienne tenait ferme derrière ses retranchements et il fut impossible de l'entamer. J'ai ouï dire à l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au camp ennemi, qu'il vit un chrétien, qui, du haut des retranchements, repoussait les assaillants. Il était atteint de plus de cinquante traits, sans que rien pût lui faire lâcher pied ; nous n'en fûmes délivrés que par un pot de naphte qui le brûla entièrement. Un autre m'a assuré avoir vu une femme qui se battait comme les hommes. Le combat dura jusqu'à la nuit...
» Saïf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, se présenta au roi de France et lui dit : a Vous savez que la plupart des » villes de ce pays, nous les avons prises sur vous ; nous les » pressions de toutes nos forces ; mais du moment que les habi- » tants demandaient la vie, nous la leur accordions, et nous les » laissions aller en liberté ; accordez-nous à notre tour les mêmes » conditions, et nous abandonnerons Acre. — Commencez par » vous rendre, dit le roi, et je verrai ce que j'ai à faire. — Non, » s'écria Maschtoub avec indignation, nous ne rendrons pas la » ville ; vous n'entrerez pas que nous ne soyons tous tués. » En disant ces mots, il se retira.
» Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des esprits. La même crainte se communiqua à l'armée, qui, le lendemain, lorsque le sultan la mena au combat, refusa
d'en venir aux mains. Cependant le roi d'Angleterre, ayant envoyé demander de la neige et des fruits, obtint ce qu'il désirait. » Le 6 du mois, nous reçûmes une nouvelle lettre de la garnison : « Nous avons tous juré de mourir; nous nous ferons » tous tuer plutôt que de nous rendre ; seulement faites diver- » sion et empêchez l'ennemi de nous attaquer. » (Boha-Eddin.)
Le sultan écrivit à la garnison de tenter une sortie tiindis qu'il livrerait bataille avec toutes ses troupes. 11 fut battu. Le 17 juillet, la garnison lui envoya un nageur avec une lettre qui annonçait que la ville était à toute extrémité. Le prince se disposait à tenter un nouvel effort et il en délibérait avec les émirs, quand, tout à coup, on vit arborer sur les murs d'Acre l'étendard et les bannières des Francs. Les musulmans furent comme 1 frappés de stupeur; ils éclatèrent en gémissements et en sandots.
Maschtoub, réduit aux dernières extrémités, avait capitulé aux condi- ' tions suivantes : les musulmans rendraient la vraie croix et seize cents priàonniers chrétiens; ils paieraient, en outre, deux cent mille pièces d'or; un délai était accordé pour le paiement de l'argent et la remise des prisonniers.
Saladin ayant laissé passer le délai, le féroce Richard fit décapiter les captifs qui lui étaient échus en partage, au nombre de deux mille six cents, et Hugues de Bourgogne, lieutenant du roi de France, traita de même le reste des prisonniers.
Philippe-Auguste n'eut point part à cette barbarie (20 août 1191). Vers la iin de juillet, il s'était embarqué pour la France.
Pin de la croisade. — Richard restait en Palestine avec cent mille hommes. Deux ans encore, il combattit Tennemi et partout prodigua cette intrépidité fabuleuse dont l'Angletepre s'enorgueillit et que les musulmans se rappelèrent longtemps. Mais cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de résultats. Toutes les nations de l'Europe étaient représentées sur la terre syrienne, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun combattait pour son propre compte et tâchait de nuire aux autres. Pisans, Génois et Vénitiens, rivaux de guerre et de commerce, se regardaient d'un œil hostile; Templiers et Hospitaliers avaient peine à ne pas en venir aux mains ; Guy de Lusignan et Conrad de Montferrat prétendaient tous les deux au titre de roi de Jérusalem. Quant à Richard, il choquait tout le monde par son orgueil, et voyait chaque jour des alliés l'abandonner. Las de ces défections, il en vint à plus estimer Saladin et Malek- Adel que ses coreligionnaires, et entra avec eux en correspondance intime. Il offrit à Malek-Adel, qu'il appelait du nom d'ami et de frère, de lui donner en mariage sa sœur Jeanne avec les cités conquises par les Francs pour dot. Le prince
infidèle aurait reçu de son frère Jérusalem et tout ce que les musulmans avaient enlevé aux chrétiens. Ces propositions plaisaient beaucoup à Malek, car il est certain qu'elles lui furent faites. « C'est moi, dit Boha-Eddin, qui fus chargé des négociations. » Il y eut à ce sujet plusieurs conférences entre le roi et Malek- Adel. Une tente magnifique fut dressée aux avant-postes; l'infidèle y vint dans ses plus riches vêtements et Richard y conduisit sa sœur; on offrit des confitures et des rafraîchissements ; Malek mangea des mets du roi, et le roi de ceux du brillant Sarrasin.
Une pareille union parut monstrueuse aux ministres des deux religions ; les imans la déclarèrent abominable; les évêques, sacrilège. Menacés de l'excommunication, Richard et sa sœur renoncèrent â ce projet de mariage. Le roi dut se contenter de conclure avec Saladin un armistice de trois ans, trois mois, trois semaines et trois jours, qui laissait aux chrétiens les places encore occupées par eux et leur permettait de visiter en toute sécurité le saint Sépulcre.
« Cette croisade, dit Michelet, est, en quelque sorte, la dernière. L'Asie et l'Europe s'étaient approchées et trouvées invincibles. Désormais, c'est ||. vers d'autres contrées, vers l'Egypte, vers Constantinopie, partout ailleurs, Ml que se dirigeront, sous des prétextes plus ou moins spécieux, les grandes e?[péditions des chrétiens. » -
lies infortunes cl*an roi de «lérusalem.
Avant de quitter la Terre Sainte, Richard avait voulu lui donner un roi qui ralliât les esprits divisés naguère par les compétitions de Conrad de Montferrat et de Guy de Lusignaa^. Sans doute, Conrad, qui l'avait em- . porté sur son rival, avait été assassiné par les émissaires du Vieux de la | Montagne ; mais les chrétiens s'obstiuaient à repousser Guy de Lusignan, | qu'ils considéraient comme un prince incapable. Sachant que son neveu Henri, comte de Champagne, avait toutes les sympathies des Orientaux, Richard lui fit épouser Isabelle d'Anjou, veuve de Conrad, et en fit un roi de Jérusalem. Il dédommagea Guy en lui abandonnant l'Ile de Chypre, dont il avait fait la conquête.
Abandonné à ses propres forces, Henri sentit combien était lourde cette pauvre couronne de Jérusalem qu'il avait été si heureux d'accepter. Tout d'abord il se trouva aux prises avec son clergé qui ne voulait pas qu'il fît usagQ de son autorité;
1. Guy ne devait la couronne qu'à sa femme Sybille, fille aînée du roi Amaury I*' ; celle-ci étant morte en 1189, ses droits passèrent à sa sœur Isabelle qui, en 1192, épousa Conrad. Conrad se trouvait tout naturellement substitué à Guy.
340 LKCTURES HISTORIQUES.
puis avec les croisés venus d'Occident, qui ne se croyaient pas tenus d'observer la trêve conclue avec Saladin. Ses fournisseurs étaient plus intraitables encore; ils ne voulaient rien lui livrer à crédit, et plusieurs fois le pauvre roi se leva le matin sans savoir comment il dînerait le soir.
Henri ne se tira d'affaire qu'à force d'expédients et de négociations. Pour rassurer ses créanciers et ne pas mourir de faim, il leur abandonna son mobilier en gage. Il obtint l'alliance de la maison de Lusignan en fiançant sa fille Alice au fils aîné du roi de Chypre. Il négocia aussi avec Léon, prince d'Arménie, et avec le Vieux de la Montagne* qui avait fait tuer son prédéces-
1. En latin, senior ou vetulus de nwnte, traduction inexacte de l'arabe Scheikal-Djehal^ c'est-à-dire le grand maître de la montagne. Les Ismaéliens, dont il était le chef, étaient l'une des nombreuses sectes qui se partageaient l'islamisme. Ces sectaires, qui du Caire s'étaient répandus jusque dans la Perse, durent leur plus grand accroissement à Hassan-Ben-Sabbah qui, en 1090, s'empara, non loin de Casbin, de la forteresse d'Alamont {nid de vautours) et y fonda la terrible association des Assassins. « Alamout, dit Michelet, était plein de livres et d'instruments de mathématiques; les arts y étaient cultivés; les sectaires pénétraient partout sous mille déguisements, comme médecins, astrologues, orfèvres, etc., mais l'art qu'ils exerçaient le plus, c'était l'assassinat. Ces hommes terribles se présentaient un à un pour poignarder un sultan, un calife et se succédaient sans peur, sans découragement, à mesure qu'on les taillait en pièces. » On assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef leur faisait prendre une boisson enivrante, dite haschisch (d'où leur nom d'haschischins ou assa'isins)^ les portait endormis dans des lieux de délices et leur persuadait ensuite qu'île avaient goûté les prémices du paradis promis aux hommes dévoués. — Voici ce que raconte Marco-Polo, qui le tenait des gens du pays : « Militché est une contrée » où demeurait anciennement le Vieux de la Montagne. Le Vieux est appelé, » dans leur langue, Aladdin. II avait fait faire dans une vallée, entre deux mon- >• tagnes, le plus beau jardin du monde. Il y avait là de toutes sortes de fruits et » les plus beaux palais, tous ornés d'or et de peintures. Il y avait là des conduits : » par l'un venait de l'eau, par un autre du miel, par d'autres du vin. On y voyait » des jeunes filles de la plus grande beauté, sachant chanter, jouer des ms- » truments et danser. Le Vieux faisait croire à ces gens que c'était le paradis. » Mahomet n'avait-il pas dit que ceux qui iront au paradis verront de belles » femmes et trouveront des fleuves de lait, de vin et de miel ? Il n'entrait dans ce » jardin que ceux qui voulaient devenir assassins. A l'entrée du jardin était un » château si fort qu'il ne redoutait aucun homme. Le Vieux tenait dans sa cour » 'des garj^ons de douze ans, dont il espérait faire des hommes vaillants. Quand n il voulait en faire mettre dans le jardin, il leur faisait boire de l'opium et, quand » ils dormaient, il les faisait porter dans le jardin. Quand ces jeunes gens se » réveillaient, qu'ils se trouvaient là et voyaient toutes ces choses, ils se croyaient a vraiment en paradis; ils ne seraient jamais partis de ce jardin de leur plein » ^rè. Quand le Vieux voulait confier quelque entreprise à quelques-uns de ces » jeunes gens, il les faisait endormir et porter du jardin dans son palais. En se » réveillant, ils étaient fort tristes de se voir hors du paradis. Ils s'en allaient » incontinent devant le Vieux, le croyant un grand prophète et se mettaient à » genoux. Il leur demandait : « D'où venez-vous ? — Du paradis, disaient-ils, et » nous avons grande envie d'y retourner. » Le Vieux appelait alors celui qui lui » paraissait le plus vigoureux et le chargeait de donner la mort à celui qu'il » désignait, et celui-ci Te faisait volontiers pour retourner en paradis, car le Vieux » lui disait : « Allez, faites telle chose; car je veux vous faire retourner en
seur le roi Conrad. Rien de plus curieux que sa visite au chef des Assassins.
Le Vieux de la Montagne reçut Henri avec beaucoup d'honneurs et lui montra toutes ses forteresses. Dans un de ses châteaux était une tour surmontée de créneaux, et sur chacun de ces créneaux, se tenait un homme vêtu de blanc. « Seigneur, dit le chef des Assassins au roi de Jérusalem, vos hommes ne feraient pas pour vous ce que les miens font pour moi. » Et sur son ordre, deux de ces malheureux se précipitèrent en bas et se brisèrent dans leur chute, Henri déclara qu'il n'avait pas besoin d'une démonstration plus ample. En entrant dans le château, Henri vit près de la porte une tige de fer acérée : « Je vais encore, dit le Vieux de la Montagne, vous montrer comment on m 'obéit. » 11 jeta un morceau d'étoffe qu'il tenait à la main. A ce signe, trois hommes s'élancèrent sur cetle pointe de fer et périrent sous les yeux d'Henri, qui pria son hôte de s'en tenir là. Le Vieux de la Montagne lui donna des bijoux et lui promit de ne faire assassiner ni lui ni aucun des siens, soit en Palestine, soit au delà des mers.
Pendant que le roi Henri faisait tous ses efforts pour se concilier l'amitié de ses voisins et se maintenir en paix dans son petit royaume, une croisade se prêchait en Occident, et déjà les chevaliers allemands débarquaient à Acre. Malgré les conseils du roi, Waleran de Limbourg attaqua les musulmans, 1197. Ceux-ci y répondirent en se jetant sur Jaffa où ils massacrèrent cinq mille chrétiens.
Henri dut se résigner à la guerre. Ses préparatifs étaient à peu près terminés et les troupes chrétiennes marchaient sur Jaffa, lorsqu'il se tua en tombant d'une fenêtre de son palais.
Le malheureux prince ne semble pas avoir été trop regretté. Les Orientaux lui faisaient un crime de ce qu'il ne se faisait pas couronner; ils craignaient que cette apparente humilité ne cachât une idée de retour dans sa patrie. Quant aux croisés, ils voyaient dans sa mort une intervention manifeste de la Providence : Henri avait subi la peine de la résistance qu'il mettait à l'exécution de leurs pieux desseins. Le pape Innocent III n'était guère plus indulgent; il disait que c'était pour venger la
» paradis. » Dp cette manière, aucun homme n'échappe au Vieux de la Mon- » tagne, lorsqu'il veut s'en défaire : aussi je vous dis que plusieurs rois lui paient » tribut, par la crainte qu'ils en ont. »
morale outragée, que la main de Dieu s'était appesantie sur un prince qui n'avait pas craint d'épouser une femme dont le premier mari vivait encore ^ L'Eglise ne reconnut jamais la validité de son mariage avec Isabelle ; ses deux filles, tenues par elle pour illégitimes, furent exclues de la succession de Champagne. (D'après D'Arbois de Jubalwille', Histoire des comtes de Champagne^ t. IV.)